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Full text of "Histoire naturelle de l'ame"

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https://archive.org/details/histoirenaturellOOIame 



HISTOIRE 

naturelle 

D E 

r A M E. 




■ • C 

)■ 



HISTOIRE 

NATURELLE 

DE L’AME. 

Traduite del’Anglois de M. Charp» 

^arfeu M. H*** de l'Académie 

des Sciences , ^c. 

Participem lethi quoque converiit eflè. 

Nouvelle Edition revue fort exaBement , 
corrigée de quotité de jautes qui s' étaient 
glijJ.es dans la première , ^ augmentée 
de ,a Lettre Critique uc M. de lit Mlttkie 
à Madame la Marquil'e du CHAiitLEX. 




A OXFORD, 

Aux dépends de l’Auteur. 



M. DCC. XLVIL 



S-S» 

3 ******** *********^ 

^******** ********* ]p 

è.e àii éii^di 2 • té# 

A MONSIEUR 

D E 

MAUPERTUIS, 



MONSIEUR, 



Es feules lumières de la 
Ehilofophie m'ont éclairé 
fur la Nature ^ les pro- 
priétés de r Ame. Je ne fai fî 
cette voie , tout fmple qiCelle ejly 





E PITRE. 

aura ré 'àjjî ^ Çg' je Juis feulement 
Jûr d'avoir trouvé Le ’PhHoJophe 
le plus capable d'en juger. Je vous 
prie , MO N S I EU R , d'agréer 
un hommage dû à la célébrité de 
votre Nom : vous feriez double- 
ment ingrat de ne pas favorifer 
tout ce qui traite d'un Etre qui 
réunit en vous toutes les qualités 
du cœur ^ de l'efprit , ^ un .Ami 
qui vous offre fon Ouvrage. 




TABLE 



TABLE 

DES CHAPITRES. 



CïiAP. I. T7 xpofition de VOuvrage. 

r*. pag. I. 

Ch AP. lî. De la Matière. f. 

Chap. III. De l'étendue delà Matière. 

C ha P - IV. Des propriétés mécaniques , paf- 
fives de la matière , dépendantes de l'é- 
tendué 1 1 . 

Chap. Y . De la pmjfance motrice de la 
matière. 1 6. 

Chap. VI. De la faculté fenftthe de la 
matière 24. 

Chap. VII. Des formes fuhflantielles. ;o. 

Chap. VIII. De l'ame -végétative, ^f. 

Chap. IX. De l'ame fenjitive des Ani- 
maux. 40. 

Chap X. Des facultés du corps qui Je 
rapportent à l'ame fenfitive. fo. 

î 5 



TABLE. 

T. Des fens. 

i î . Mécanifme des fenfatïons. f f . 

III. Loix des Jenfations. 6 l, 

iV. ^ue les fenfations ne font pas con- 
Vioître la nature des corps Cÿ qu'elles 
changent auec les organes. 64. 

V. Raijons Anatomiques de la diverfitê 

des fenfations 70. 

VI. De la petitcjfe des idées. 75. 
Vil. Différons /légesdeTAme. 74. 
Viil. De r étenüue de V Ame. 

IX. ^ue l' être fenfitif efi par conféquent 

matériel. 8i. 

X. De la mémoire. 8<î. 

X I . De r imagination. 94. 

XII. .. Des paffions. 105. 

Ch.' P XI. Des facultés qui dépendent de 

L'habitude des organes fenfitifs. 1 14, 

I. Des inclinations des apétits. i\ 6 . 

II. De l'mftinél. 118. 

III. ^ue les animaux expriment leurs 
idées par les memes fignes que nous. 

iz5. 

IV De la pénétration 6? de la con-' 
ce P (ion. 151. 

Ch A P. XII. Des affe étions de Vamefen- 
fitive. 155. 

§, I. Les fenfations , U difcernement 
les connoiffançes,^ 



§ 

§■ 

% 

§• 



§• 

§• 

§. 

§• 

§. 

§• 

§. 

§ 



§. 

§• 

§. 



§ 



DES CHAPITRES. 



IL De la volonté. 


159.' 




Ili. Du goût. 


146. 


% 


IV. Du génie. 


1^2. 


§ 


V. Du fommeïl des rêves. 


2^3. 


§, Conciufions fur l'être fenfittf. 


244. 


Ch A P. Xlll. Des facultés intellectuelles^ 




ou de l'Ame raifonnable. 


247. 


§ 


I Des perceptions. 


248. 


§ 


IL De la liberté. 


2 fO. 


§• 


III. De l'attention. 


2fl. 


§. 


IV. De la Réflexion ific. 


2 f 7 . 


§• 


V. De l' arrangement des idées. 


2fp. 


§• 


VI. De la Méditation.^ ou de P Exa~ 




men 


l 6 o . 


S 


VII Du Jugement. 


262. 



Ch A P. XIV ^ue la fol feule -peut fixer no- 
tre croyance Jur la nature de t jinie 
raijonnable. 2.J2.. 

^Chap. XV. Hifioires fd confirment 
que toutes nos idées wennenî des 
fens, 

Hist. I. D'un Sourd de Chartres ihid. 

Hist. il D'un Homme fan^ iaées mo- 
rales. ^01. 

Hist. III. De l'Aveu^ e de Chefeiden, 

30Z. 

Hist. IV. Ou méthode d' Amman pour 
aprendu ma gouras à parler. 

Iq6. 



J 



Hist. 

Hist. 



table. 

Réflexions fur l'éducation, 

V . D'un enfant trouvé ^arm. des 

Ours. , ^2,3, 

VI. Des Hommes fauvages ap~ 

pliés Satyres. 32.7, 

Conciujion. 




\ 



histoire 




HISTOIRE 



NATURELLE 

DE L AME. 




Chapitre I. 
Expofitïon de l'Ouvrage. 

E n’eft ni Ariftote , ni Pla- 
ton , ni Defcartes , ni Mal- 
lebranche qui vous apren- 



dront ce que c’elt que votre Ame. 
En vain vous vous tourmentés pour 
connoîtrefa nature; n’en déplaife à 
votre vanité & à votre indocilité , 
fl faut que vous vous foumettiés à 
l’ignorance & à la foi. L’eflence de 

A 




( ^ ) 

l’Ame de l’homme & des animaux 
eft,& fera toûjours aufli inconnue, 
que l’eflence de la matière & des 
corps. Je dis plus ; l’Ame dégagée 
du corps par abftradlion , reflèm- 
ble à la matière confidèrée fans au- 
cunes formes ; on ne peut la con- 
cevoir. L’Ame & le Corps ont été 
faits enfemble dans le même inf- 
tant , & comme d’un feul coup de 
pinceau. Ils ont été jettés au même 
moule , dit un grand Théologien 
(i) quia ofé penfer. Celui qui vou- 
dra connoître les propriétés de l’A- 
me , doit donc auparavant recher- 
cher celles qui fe manifeflent clai- 
rement dans les corps , dont l’ame 
efl le principe aftif. 

Cette réflexion me conduit na- 
turellement à penfer qu’il n’eft point 
de plus fûrs guides que les fens. 
Voila mes Philofophes. Quelque 
mal qu’on en dife , eux feuls peu- 
vent éclairer la raifon dans la re- 

< I ) Tertülieh ds refurreâ. 



-C 3 ) 

cherche de la vérité ; c’eltàeuxfeuls 
qu’il faudra toûjour s revenir, quand 
on voudra férieufement la connoî- 

tre. 

Votons donc avec autant de bon- 
ne foi , que d’impartialité , ce que 
nos fens peuvent découvrir dans la 
matière , danslafubftance des corps , 
& fur tout des corps organifés ; 
mais n’y votons que ce qui y eft,& 
n’imaginons rien. La matière eft 
par elle même un principe paffif , 
elle n’a qu’une force à'inertie : 
c’elt pourquoi toutes les fois qu’on 
la verra fe mouvoir, on pourra con- 
clure que fon mouvement vient 
d’un autre principe qu’un bon ef- 
prit ne confondra jamais avec celui 
qui le contient , je veux dire avec 
la matière oulafubftance des corps, 
parce que l’idée de l’un , & l’idée 
de l’autre , forment deux idées in- 
telleduelles , auffi differentes que 
l’aftif & le paffif. Si donc il ell dans 
les corps un principe moteur , & 

A % 



( 4 ) 

qu’il foit prouvé que ce même prin- 
cipe qui fait battre le cœur , fafle 
auffi fentir les nerfs & penler le 
cerveau , ne s’enfuivra-t-il pas clai- 
rement que c’eil à ce principe qu’on 
donne le nom à^Ame ? 

Il eft démontré que le corps hu- 
main n’eft dans fa première origine 
qu’un ver , dont toutes les méta- 
morphofes n’ont rien de plus fur- 
prenant que celles de tout autre in- 
lefte. Pourquoi ne feroit-ilpas per- 
mis de rechercher la nature , ouïes 
propriétés du principe inconnu , 
mais évidemment fenfîble & a5fif, 
qui fait ramper ce ver avec orgueil 
fur la fui'face de la terre ? La véri- 
té n’efl-elledonc pas plus faite pour 
l’homme , que le bonheur auquel il 
afpire ? ou n’en ferions- nous fi avi- 
des , & pour ainfi dire , fi amou- 
reux , que pour n’embraffer qu’une 
nue , au lieu de la Déefle, comme 
les Poètes l’ont fait d’Ixion. 



ni 



( ? ) 



Chapitre IL 
T)e la Matière. 

O us les Philofophes ' qui ont 



atentivement examiné la na- 



ture de la matière , confiderée en 
elle- même indépendemment de 
toutes les formes qui conflituent les 
corps , ont découvert dans cette 
fubftance diverfes propriétés , qui 
découlentd’une elTence abfolument 
inconnue. Telles font , lo. la puif- 
fance de recevoir differentes for- 
mes , qui fe produifent dans la ma- 
tière même , & par lefquellesla ma- 
tière peut aquerir la force motrice ' 
& la faculté de fentir ; 20. l’éten- 
due aéiuelle , qu’ils ont bien recon- 
nue pour un atribut , mais non pour 
l’effence de la matière. 

Il yen a cependant eu quelques- 
uns , & entre autres Defcartes , qui 




A 3 



, ( 6 ) 

ont voulu réduire l’eflence de k 
matière à la fimple étendue , & bor- 
ner toutes les propriétés de la ma- 
tière à celles de l’étendue; mais ce 
fentiment a été rejetté par tous les 
autres modernes , qui ont été plus 
atentifs à toutes les propriétés de 
cette fubftance ; en forte que la 
puilTance d’aquerir la force motri- 
ce, & la faculté de fentir, a été de 
tous tems confidéréejdemêmeque 
l’étendue , comme une propriété 
eflentielle de la matière. 

Toutes les diverfes propriétés 
qu’on remarque dans ce principe 
inconnu, démontrent un être dans 
lequel exiltent ces mêmes proprié- 
tés , un être qui par conféquent doit 
exifterpar lui-même. Or on necon- 
çoit pas , ou plutôt il paroît impof- 
fible qu’un être qui exille par lui- 
même puilTe ni fe créer ni s’anéan- 
tir. Il ne peut y avoir évidemment 
que les formes dont fes propriétés 
êffenticlles le rendent fufceptible , 



( 7 ) 

qui puîfTent fe détruire & fe repro- 
duire tour à tour. Auffi l’expérien- 
ce nous force-t-elle d’avouer que 
rien ne fe fait de rien. 

Tous les Philofophes qui n’ont 
point connu les lumières de la foi , 
ont penfé que ce principe fubftan- 
tiel des corps a exifté & exiftera 
toûjours , & que les élémens de la 
matière ont une folidité indeltrudi- 
ble ,qui ne permet pas de craindre 
que le monde vienne à s’écrouler. 
La plupart des Philofophes Chré- 
tiens reconnoüTent auffi qu’il exUte 
néceffiairement par lui- même , & 
qu’il n’eft point de fa nature d’avoir 
pu commencer ni de pouvoir finir , 
comme on peut le voir dans un Au- 
teur du fiécle dernier qui profef- 
foit C I ) la Théologie à Paris , & 
dans notre Difcours. 

( I ) G O UDI N Philofophiajuxtà inconcujja 
tutiJJimaqHc Divi Thoma Dogmata , Lugd. 
1678. 



Chapitre III. 

V étendue de la Matière. 

UoiQue nousn’aïonsaucune 



idée de l’efTence de la matiè- 



re , nous ne pouvons retufer 
notre contentement aux propriétés 
que nos fens y découvrent. 

J’ouvre les yeux, & je ne voisau- 
tour de moi que matière ou qu’é- 
. tendue. L’étenduëelldoncunepro- 
priété qui convient toûjours à tou- 
te matière , qui ne peut convenir 
qu’à elle feule , & qui par confé- 
quent eft coeirentielle à fon fujet. 

Cette propriété fupofe dans la 
fubilance des corps , trois dimen- 
lions, longueur ^ largeur^ profon- 
deur. En effet , fi nous confultons 
nos conîioiffances,qui viennent tou- 
tes des fens , on ne peut concevoir 
la rTîatiereoula fubftance descorps, 
fans l’idée d’un être à la fois , long, 
large & profond ; parce que l’idée 




( 9 ) 

de ces trois dimenfions efl; néceffai- 
rement liée à celle que nous avons 
de toute grandeur ou quantité. 

Les Philofophes qui ont le plus 
médité fur la matière , n’entendent 
pas par l’étendue de cette fub (tance, 
une étendue folide , formée de par- 
ties diltinétes , capable de réfiltan- 
ce. Rien n’eft uni, rien n’eftdivifé 
dans cette étendue : car pour divi- 
fer il faut une force qui défuniffe ; il 
en faut une auffi pour unir les par- 
ties divifées. Or fuivant ces Phy(i- 
ciens, la matière n’a point de force 
aéluellement aétive : parce que tou- 
te force ne peut venir que du mou- 
vement , ou de quelque effort ou 
tendance au mouvement , & qu’ils 
nereconnoiffentdansla matière dé- 
pouillée de toute forme par abftrac- 
tion , qu’une force motrice en puif- 
fance. 

Cette théorie eft dificile à conce- 
voir ; mais les principes pofés , elle 
eft rigoureufement vraie dans fes 



( 10 ) 

conféquences. Il en eft de ces véri- 
tés, comme des vérités algébriques 
dont on connoît mieux la certitu- 
de , que l’efprit ne la conçoit. 

L’étendue de la matière n’eft 
donc qu’une étendue métaphyfi- 
que , qui n’ofFre rien de fenfible , 
fuivant l’idée de ces mêmes Philo- 
fophes. Ils penfent avec raifon qu’il 
n’y a que l’étendue folide qui puifle 
fraper nos fens. 

Ilnousparoît donc que l’étendue 
cft un atribut eflentiel à la matiè- 
re , un atribut qui fait parti e de fa 
forme métaphyfique ; mais nous 
fommes fort éloignés de croire 
qu’une étendue folide conftituë fon 
eil'ence. 

Cependant avant Defcartes , quel- 
ques Anciens avoient fait confifter 
l’efTence de la matière dans l’éten- 
due folide. Mais cette opinion que 
les Cartéfiens ont tant fait valoir a 
été combatuë viétorieufementdans 
tous les tems par des raifons éviden- 



C II ) 

tes que nous expoferons dans la fui- 
te ; car l’ordre veut que nous exa- 
minions auparavant à quoife rédui- 
fent les propriétés de l’étendue. 

i,'..'" ». ü"" ^ ' ■ "-j; 

Chapitre IV. 

Œ*roprïêtés mêcaniqnes-^af- 
Jives de la matière , dé-^ 
pendantes de V étendue. 

C E qu’on apelle forme en géné- 
ral confille dans les divers 
états ou les differentes modifica- 
tions dont la matière efl: fufcepti- 
ble. Ces modifications reçoivent 
l’être ou leur exittence , de la ma- 
tière même , comme l’empreinte 
d’un cachet la reçoit de la cire 
qu’elle modifie. Ehcs conftituent 
tous les differens états de cette fubf- 
tance ; c’efi: par elles qu’elle prend 
toutes les diverfes formes des corps , 
& qu’elle eonftituë ces corps mê- 
mes. 



( ) 

Nous n’examinerons pas ici qu’el- 
le peut être la nature de ce princi- 
pe confideré féparément de fon 
étendue & de toute autre forme. 
Il fuffit d’avouer qu’elle efl incon- 
nue : ainfi il eft inutile de recher- 
cher fi la matière peut exifler dé- 
pouillée de toutes ces formes, fans 
lefquelles nous ne pouvons la con- 
cevoir. Ceux qui aiment les dif- 
putes frivoles , peuvent fur les pas 
des Scholaftiques , pourfuivre tou- 
tes les queftions qu’on peut faire à 
ce fujet ; nous n’enfeignerons que 
ce qu’il faut précifément favoir de 
la dodrine de ces formes. 

II y en a de deux fortes ; les unes 
adives, les autres paffives. Je ne 
traite dans ce Chapitre que des der- 
nières. Elles font au nombre de 
quatre ;'4^avoir la grandeur , la fi- 
gure^ le repos^^ la fituation. Ces 
formes font des états fimples , des 
dépendanc es pafiives de la matière, 
des modes qui ne peuvent jamais 



( '3 ) 

l’abandonner, ni en détruire la fîm- 

plicité. 

Les Anciens penfoient, non fans 
raifon,que ces formes mécaniques- 
paffives de la matière n’avoient pas 
d’autre fource que l’étendue ; per- 
fuadés qu’ils étoient,que la matière 
contient potentiellement toutes ces 
formes en foi, par cela feul, que ce 
qui ell étendu, qu’un être doué des 
dimenfions dont on a parlé , peut 
évidemment recevoir telle ou telle 
grandeur , figure, fituation , &c. 

Voila donc les formes mécani- 
ques-paffîves, contenues en puilfan- 
ce dans l’étendue , dépendantes ab- 
folument des trois dimenfions de la 
matière , & de leur diverfe com- 
binaifon ; & c’eft en ce fens qu’on 
peut dire que la matière confiderée 
fimplement dansfon étendue, n’eft 
elle - même qu’un principe paffif. 
Mais cette fimple étendue qui la 
rend fufceptible d’une infinité de 
formes , ne lui permet pas d’en re» 



( 14 ) 

éevoir aucune fans fa propre forcé 
motrice ; car c’eft la matière déjà 
revêtue des formes au moïen def- 
quelles elle a reçu la puiflance mo- 
trice, ou le mouvement aftuel , qui 
fe procure elle-même fucceffive- 
ment toutes les differentes formes 
qu’elle reçoit : & fuivant la même 
idée, fi la matière eft la mere desfor- 
mes, comme parle Ariftote, elle ne 
l’ell que par fon mariage , ou fon 
union avec la force motrice même. 

Cela pofé : fi la matière eft quel- 
quefois forcée de prendre une cer- 
taine forme , & non telle autre , 
cela ne peut venir de fa nature trop 
inerte ou de fes formes mécani- 
ques-pafîives dépendantes de l’é- 
tendue , mais d’une nouvelle for- 
me qui mérite ici le premier rang, 
parce qu’elle joue le plus grand rô- 
le dans la nature , c’eft la forme ac- 
tive ou la puiffance motrice ; la 
forme , je le répété, par laquelle la 
matière produit celles qu’elle reçoit. 



C If ) 

Mais avant que de faire mention 
de ce principe moteur , qu’il me 
foit permis d’obferver en paffant 
quela matière confidèrée feulement 
comme un être pafïif , ne paroît 
mériter que le fimple nom de ma- 
tière , auquel elle étoit autrefois ref- 
treinte , que la matière en tant qu’ab- 
folument inféparable de l’étendue , 
de l’impénétrabilité ,de la divifibili- 
té , & des autres formes mécani- 
ques-paffives-, n’étoit pas réputée 
par les Anciens la même chofe que 
ce que nous apellons aujourd’hui 
du nom de fubftance , & qu’enfia 
loin de confondre ces deux termes, 
comme font les Modernes, ilspren- 
noient la matière fimplement com- 
me un atribut ou une partie de 
cette fubftance conftituée telle, ou 
élevée à la dignité de corps par la 
puiflance motrice dont je vais par- 
ler. 



( ) 




Chapitre V. 



*\De la puijfance motrice de la 
matière. 

L Es Anciens perfuadés qu’il n’y 
avoit aucuns’ corps fans une for- 
ce motrice , regardoient la fubftan- 
ce des corps comme un compofé 
de deux atribiits primitifs : parl’un 
cette fubftance avoit la puilTance de 
fe mouvoir, c^-^par l’autre celle d’ê- 
tre mue. En effet dans tout corps 
qui fe meut , il n’eft pas poffible de 
ne pas concevoir ces d'eux atributs, 
c’efl- à - dire , la chofe qui fe meut , 
& la même chofe qui eft mue. 

On vient de dire qu’on donnoit 
autrefois le nom de matière à la 
fubllance des corps en tant que fuf- 
ceptible de mouvement : cette mê- 
me matière devenue capable de fe 
mouvoir , étoit envifagée fous le 
nom de principe aétif , donné alors 



( 17 ) 

à la même fubftance. Mais ces 
deux atributs paroiflent fi effentiel- 
lement dépendans l’un de l’autre , 
que Cicéron j ( i ) pour mieux ex- 
primer cette union effentielle , & 
primitive de la matière & de fon 
principe moteur , dit que l’un & 
l’autre fe trouvent l’un dans l’autre; 
ce qui rend fort bien l’idée des 
Anciens. 

D’où l’on comprend que les Mo- 
dernes ne nous ont donné qu’une 
idée peu exaéte de la matière, lorf- 
qu’ils ont voulu, par une confufion 
mal entendue , donner ce nom à la 
fubftance des corps j puifqu’encore 
une fois la matière ou le principe 
paflif de la fubltance des corps ne 
fait qu’une partie de cette fubltan- 
ce. Ainfi il n’elt pas furprenant 
qu’ils n’y aient pas découvert la for- 
ce motrice & la faculté de fentir. 

On doit voir à préfent , ce me 

( I ) In utrroque tandem utrumque. ÀtA* 
Àem. lik. I, 



B 



( ) 

femble , du premier coup d’œil , 
que s’il elt un principe adif, il doit 
avoir dans l’elTence inconnue de la 
matière, une autre fource que l’é- 
tendue ; ce qui confirme que la 
fimple étendue ne donne pas une 
idée complette de toute l’efiTence , 
ou forme Métaphifique de la fubf- 
tance des corps , par cela fcul 
qu’elle exclut l’idée de toute adi- 
vité dansla matière. C’efl: pour- 
quoi fl nous démontrons ce princi- 
pe moteur ; fi nous faifons voir que 
la matière , loin d’être auffi indiffé- 
rente qu’on le croit communément, 
au mouvement & au repos , doit être 
regardée comme une fubftance ac- 
tive, auffi bien que paffive , quelle 
reffiource auront ceux qui ont fait 
confifterfon effence dans l’étendue ? 

Les deuxprincipes(donton vient 
de parler, l’étendue & fa force mo- 
trice, ne font que des puiffiances de 
la fubftance des corps ; car de mê- 
me que cette fubftance eft fufcep- 



( 19 ) 

tible de mouvement fans en avoîî 
effcdivement , elle a aufii toujours , 
lors même qu’elle ne fe meut pas > 
la faculté de fe mouvoir. 

Les Anciens ont véritablement re- 
marqué que cette force motrice n’a- 
gifîbit dans la fubttance des corps > 
que lorfque cette fubftance étoic 
revêtue de certaines formes : ils ont 
auffi obfervé que les divers mouve- 
mens qu’elle produit font tous affu- 
jettis ou réglés par ces differentes 
formes. C’eft pourquoi les formes , 
au moïen defquelles la fubftance 
des corps pouvoir non feulement fe 
mouvoir , mais fe mouvoir diver- 
fement , ont été nommées formez 
matérielles. 

Il fuffifoit à ces premiers maîtres 
de jetter les yeux fur tous les phé- 
nomènes de la nature , pour décou- 
vrir dans la fubftance des corps la 
force de fe mouvoir elle-même. En 
effet ou cette fubftance fe meut elle- 
même , ou lorfqu’elle eft en mou- 

B ^ 



C 2,0 ) 

vement , c’eft une autre fubftance 
qui le lui communique. Mais voit- 
on dans cette fubftance autre chofe 
qu’elle-même en aftion ? & fi quel- 
quefois elle paroît recevoir un mou- 
vement qu’elle n’a pas , le reçoit- 
elle de quelqu’autre caufe que ce 
même genre de fubftance dont les 
parties agiflent lés unes fur les au- 
tres ? 

Sidonconfupofeun autre Agent, 
je demande quel il eft, & qu’on me 
donne des preuves de fon exiften- 
ce ; mais puifqu’on n’en a pas la 
moindre idée , ce n’eft pas même 
un être de raifon. 

Après cela il eft clair que les An- 
ciens ont dû facilement reconnoître 
une force intrinféque de mouve- 
ment au dedans de la fubftance des 
corps ; puifqu’enfin on ne peut ni 
prouver ni concevoir aucune autre 
fubftance qui agifle fur elle. 

Mais ces mêmes Auteurs ont en 
même tems avoué, ou plutôt prou- 



( 2,1 ) 

vé qu’il étoit impoflible de com- 
prendre comment ce myflere de la 
nature peut s’opérer, parce qu’on 
ne connoît point l’elTencc des corps. 
Ne connoiffant pas l’Agent , quel 
moïen en effet de pouvoir connoî- 
tre fa maniéré d’agir ? Et la difficul- 
té ne demeureroit-elle pas la mê- 
me , en admettant une autre fubf- 
tance , principalement un être dont 
on n’auroit aucune idée, & dont on 
ne pourroit pas même raifonnable- 
ment reconnoître l’exiftence ? 

Ce n’efl: pas auffi fans fondement 
qu’ils ont penfé que la fubftance’des 
corps, envifagée fans aucuneforme, 
n’avoit aucune aftivité, mais qu’elle 
étoit tout en fuijfance. ( i ) Le 
corps humain , par exemple , privé 
de fa forme propre , pourroit-il 
exécuter les mouvemens qui en dé- 
pendent ? De même fans l’ordre & 
l’arrangement de toutes les parties 
de rUniv,ers , la ma ticre qui le com- 
( I ) Totum in fîerî. 

B3 



( ) 

pofepourroit-elle produire tous les 
divers phénomènes qui frapent nos 
fens ? 

Mais les parties de cette fubftan- 
cequi reçoivent desformes, ne peu- 
vent pas elles-mêmes fe les donner; 
ce font toûjours d’autres parties de 
cette même fubftance déjà revêtue 
de formes , qui les leur procurent. 
Ainfi c’elt de l’aêtion de ces parties, 
preffées les unes par les autres , 
que naiflent les formes par lefquel- 
les la forme motrice des corps de- 
vient éfeélivement aêtive. 

C’eft au froid & au chaud qu’on 
doit , à mon avis, réduire, com- 
me ont fait les Anciens , les formes 
productives des autres formes ; par- 
ce, qu’en effet -, c’eft par ces deux 
qùalités aCtives générales que font 
vraifemblablement produits tous les 
corps fublunaires. 

Defcartcs, génie fait pour fe fraïer 
de nouvelles routes & s’égarer , 
(parce que c’étoit un génie,) a pré- 



2-3 ) 

tendu avec quelques autres Philo- 
fophes que Dieu efl la feule caufe 
efficiente du mouvement , & qu’il 
l’imprime à chaque inftant dans tous 
les corps. Mais ce fentiment n’efl: 
qu’une hypothèfe qu’il a tâché d’a- 
julter aux lumières de la foi, & alors 
. ce n’eit plus parler en Philofophe, 
ni à des Philofophes , fur tout à ceux 
qu’on ne peut convaincre que par 
la force de l’évidence. 

Les Scholaffiques Chrétiens des 
derniers fiécles ont bien fenti l’im- 
portance de cette fimple réflexion: 
c’efl pourquoi ils fe font fagement 
bornés aux feules lumières pure- 
ment Philofophiques fur le mouve- 
ment de la matière , quoiqu’ils euf- 
fent pû faire voir que Dieu même 
a dit qu’il avoit “ empreint d’un 
„ principe aftif les élémens de la 
„ matière, ,,Genef. i. Ifaye 66. 

On pourroit former ici une lon- 
gue chaîne d’autorités , 5c prendre 
dans les Profeffions les plus célé- 
B 4 



( 2,4 ) 



bres , une fubftance de la doflrine 
de tpus les autres : mais outre que 
cette dodrine a été expofée dans 
notre difcours préliminaire , il eft 
aflcz évident que la matière con- 
tient cette force motrice qui l’ani- 
me , & qui eft la caufe immédiate 
de toutes les loix du mouvement. 



Chapitre VI. 
^elafacultéfenjîtïve delamatiere. 

O us avons parlé de deux at- 



tributs eflentiels de la matière. 



defquels dépendent la plupart de 
fes propriétéSjfavoir & la 
force motrice. Nous n’avons plus 
maintenant qu’à prouver un troi- 
fiéme atribut ; je veux dire la fa- 
culté de fentir que les Philofophes 
[i] de tous les fiécles ont recon- 

[ I ] Voyeï la Thèfe que M. Lcibnîtt 
fit foutenir à ce fujet au Prince Eugène, & 
r Origine ancienne de la Phyjïque moderne par 
le P. Régnault. 




( ) 

nue dans cette même fubftance. Je 
dis tous les Philofophes, quoique je 
n’ignore pas tous les éforts qu’ont 
vainement faits les Cartéfiens pour 
l’en dépouiller. Mais pour écarter 
des dificultés infurmon tables , ilsfe 
font jettes -dans un labyrinthe dontx 
ils ont cru fortir par cet abfurde 
fiftême ” que les bêtes font de pu- 
„ res machines. „ 

Une opinion fi rifible n’a jamais 
eu d’accès chez les Philofophes , 
que comme un badinage d’efprit , 
ou, un amufement Philofophique. 

C’efl: pourquoi nous ne nous ar- 
rêterons pas à la réfuter. L’expé- 
rience ne nous prouve pas moins la 
faculté defentir dans les bêtes, que 
dans les hommes : car hors moi qui 
fuis fort afTuré que je fens , je n’ai 
d’autre preuve du fentiment des 
autres hommes que par les lignes 
qu’ils m’en donnent. Le langage 
de convention , je veux dire la pa- 
role , n’eü pas le ligne qui l’expri- 



( ±6 ) 

me le mieux : il y en a un astre 
commun aux hommes & aux ani- 
maux , qui le manifefte avec plus 
de certitude ; je parle du langage 
afFeftif , tel que les plaintes , les 
cris , les careffes , la fuite , les fou- 
pirs , le chant , & en un mot tou- 
tes les expreflions de la douleur , 
de la trilleffe , de l’averfion , de la 
crainte , de l’audace , de la foumif- 
fion , de la colère , du plaifir , de 
la joie , de la tendrelTe , &c. Un 
langage aufli énergique a bien plus 
d’empire fur nous, bien plus de for- 
ce pour nous convaincre, que tous 
les Sophifmes de Defcartes pour 
nous perfuader. 

Peut-être les Cartéliens, ne pou- 
vant fe fefufer à leur propre fenti- 
ment intérieur, fe croient-ils mieux 
fondés à reconnoitre la même fa- 
culté de fentir dans tous les hom- 
mes , que dans les autres animaux ; 
parce que ceux-ci n’ont pas à la vé- 
rité exaétemenc la figure humaine. 



( ) 

Mais ces Philofophes s’en tenant 
ainfi à l’écorce des chofes, auroient 
bien peu examiné la parfaite ref- 
femblance qui frape les connoif- 
feurs entre l’homme & la bête : 
car il n’eft ici queftion que de la 
fimilitude des organes des fens , 
lefquels , à quelques modifications 
près , font abfolument les mêmes , 
& acufent évidemment les mêmes 
ufages. 

Si ce parallèle n’a pas été faifî 
par Defcartes , ni par fes Sedateurs, 
il n’a pas échapé aux autres Philo- 
fophes , & fur tout à ceux qui fe 
font curieufement apliqués W Ana- 
tomie comparée. 

Il fe préfente une autre dificulté 
qui intérefle davantage notre amour 
propre :c’efl l’impoffibilité où nous 
fommes encore de concevoir cette 
propriété comme une dépendance 
ou un atribut de la matière. Mais 
qu’on fafle atention que cette fubf- 
tance ne nous laifTe apercevoir que 



( ^8 ) 

des chofes ineffables , comprend- 
on mieux comment l’étendue dé- 
coule de fon effence, comment elle 
peut être mue par une force pri- 
mitive dont l’aélion s’exerce fans 
contaêl , & mille autres merveilles 
qui fe dérobent tellement aux re- 
cherches des yeux les plus clair- 
voïans , qu’elles ne leur montrent 
que le rideau qui les cache, fuivant 
l’idée.d’un illuitre moderne ? [ i ] 
S’il étoit permis d’emploïer des 
fixions poétiques dans un ouvrage 
de ce genre , on pourroit dire que 
les Dieux feuls peuvent lever ce 
rideau , comme Venus fit devant 
Enée. [ x ] 

Mais ne pourroit-on pasfupofer, 
comme ont fait quelques-uns , que 
le fentiment qui fe remarque dans 
les corps animés , apartiendroit à 
C I ] Leibnitz. 

[ 2 ] Apice , namque omnem , quæ nunc 
obduéta tueiiti , 

Mortales hebetat vifus tibi, & humida circum 
Caligat , uubem eripiam. Firg, Æieid. 1, 



C 2-9 ) 

un être diftinél de lit matière de ces 
corps , à une fubftance d’une diffe- 
rente nature , & qui fe trouveroit 
unie avec eux ? Les lumières de la 
raifon nous permettent-elles de bon- 
ne fois d’admettre de telles con jec- 
tures ? Nous ne connoiffons dans 
les corps que de la matière , nous 
n’obfervons la faculté de fentir que 
dans ces corps : fur quel fondement 
donc établir un être idéal défavoué 
par toutes nos connoiffances ? 

Il faut cependant convenir avec 
la même franchife , que nous igno- 
rons fl la matière a en foi la faculté 
immédiate de fentir, ou feulement 
la puiffance de l’aquerir par les mo- 
difications ou par les formes dont 
elle efl: fufceptible ; car il eftvrai 
que cette faculté ne fe montre que 
dans les corps organifés. 

Voila donc encore une nouvelle 
faculté qui ne réfideroit aulîi qu en 
puiffance dans la matière , ainfi que 
toutes les autres dont on a fait mes- 



( 3 ® ) 

tion ; & telle a été encore la façon 
de penfcr des Anciens dont la Phi- 
lofophie pleine de vues & de péné- 
tration méritoit d’être élevée fur 
les débris de celle des Modernes. 
Ces derniers ont beau dédaigner 
des fources trop éloignées d’eux : 
l’ancienne Philofophie prévaudra 
toûjours devant ceux qui font di- 
gnes de la juger ; parce qu’elle for- 
me ( du moins par raport au fujet 
queje traite) un fiflême folide,bien 
lié, & comme un corpsqui manque 
à tous ces membres épars delaPhi- 
fique moderne. 



Chapitre VII. 

"Des formes fub fiant te lie s. 

N O U s avons vu que la matière 
dl mobile , qu’elle a la puiffan- 
ce de fe mouvoir par elle même j 
qu’elle eft fufceptible de fenfation 



( 31 ) 

& de fentiment. Mais il ne paroît 
pas , du moins fi l’on s’en raporteà 
l’expérience , ce grand maître des 
Philofophes , que ces propriétés 
puiffent être mifes en exercice , 
avant que cette fubftancefoit,pour 
ainfi dire, habillée de quelques for- 
fties qui lui donnent la faculté de fe 
mouvoir & de fentir. C’efl pour- 
quoi les Anciens regardoient ces 
formes comme faifant partie de la 
réalité des corps ; & de-là vient 
qu’ils les ont nommées formes fubf 
tantïelles. [ i ] En effet , la matiè- 
re confidérée par abftraéîion , pu fé- 
parément de toute forme , eft un 
être incomplet fuivant le langage 
des Ecoles , un être qui n’exille 
point dans cet état , & fur lequel 
du moins les fens ni la raifon n’ont 
aucune prife. Ce font donc vérita- 
blement les formes qui le rendent 
fenfible , & pour ainli dire , le réa- 
lifent. Ainfi , quoique , rigoureu- 
f I ] Goud. T. IL p. 94. 98, 



C 32< ) 

fement parlant , elles ne foient point 
des fubltances, mais de fimples mo- 
difications , on a été fondé à leur 
donner le nom àç: formes fubftan^ 
tielles , parce qu elles perfedion- 
nent la fubftance des corps , & en 
font en quelque forte partie. 

D’ailleurs pourvû que les idées 
foient clairement expofées , nous 
dédaignons de réformer des mots 
eonfacrés parl’ufage, & qui ne peu- 
vent induire en erreur , lorfqu’ils 
font définis , & bien entendus. 

Les Anciens n’avoient donné le 
nom de formes fubfta7itielles,ç\\imK 
modifications qui conftituent eflTen- 
tiellement les corps , & qui leur 
donnent à chacun cescaradères dé- 
cififs qui lesdiftinguent l’un de l’au- 
tre. Ils nommoient feulement for- 
mes accidentelles , les modifica- 
tions qui viennent par accident , & 
dont la deftrudion n’entraine pas 
nécefiTaifement celle des formes qui 
eonftituent la nature des corps , 

corn- 



" ( 33 ) 

commelemouvementlocaldu corps 
humain , qui peut celîèr , fans alté- 
rer l’intégrité de fon organiiationi 

Les formes fublianti elles ont été 
divifées enfimples Sc en compofées. 
Les formes fimples font celles qui 
modifient les parties de la matière , 
telles que la grandeur, la figure , le 
mouvement, le repos &lafituatîon; 
& ces parties de la matière revêtrfüs 
de ces formes , font ce qu’on apel- 
ie corps fimples ou élémens. Les 
formes compofées confiflent dans 
î’afTemblage des corps fimples, unis 
& arranges dans l’ordre, la quan- 
tité néeeffâ're pour conflruire ou 
former les différons mixtes. 

Les mêmes Philofophes de l’An- 
tiquité ont aufli en quelque forte 
diitinguédeuxfortesdeformesfubf- 
tantielles dans les corps vivans ;fça- 
voir celles qui conflituent les par- 
ties organiques de ces corps, & cel- 
les qui font regardées comme étant 
leur principe de vie. C’eft à ces der- 



( 34 ) 

nieres qu’ils ont donné le nom div- 
ine. Ils en ont fait trois fortes; VA- 
Tne végétative qui apartient aux 
plantes ; VAme fenfitive , commu- 
ne à l’homme & à la bête : mais 
parce que celle de l’homme fem- 
ble avoir un plus vaile empire , des 
fondions plus étendues , des vues 
plus grandes , ils l’ont apellée Ame 
raïfonnable. Difons un mot de 
l’Ame végétative. Mais aupara- 
vant , qu’il me foit permis de ré- 
pondre à une objedion que m’a 
faite un habile homme. ” Vous 
„ n’admettés, dit-il, dans les Ani- 
3, maux , pour principe de fenti- 
„ ment, aucune fubftance qui foit 
,, differente de la matière : pour- 
5, quoi donc traiter d’abfurde le 
>, Cartéfianifme , en ce qu’il fu- 
„ pofe que les Animaux font de 
„ pures machines ? & quelle fi 
„ grande différence y a-t-il entre 
„ ces deux opinions ? „ Je répons 
d’un feul mot ; Defcartes refufc 



C 35 * ) 

tout fentiment , toute faculté de 
fentir à fes machines, ou à îa ma- 
tière dont il fupoieque les Animaux 
font uniquement faits : & moi je 
prouve clairement , fi je ne me 
trompe fort , que s’il eft un être 
qui foit , pour ainfi dire , pétri de 
fentiment , c’elt l’Animal ; il fem- 
ble avoir tout reçu en cette mon- 
noie , qui , ['dans un autre fens ] 
manque à tant d’hommes. Voila 
la ditference qu’il y a entre le cé- 
lébré Moderne dont je viens de 
parler , & l’Auteur inconnu de cet 
ouvrage. 




Chapitre VIÎÎ. 



T)e l'Ame Végétative. 

N O us avons dit qu’il falloir ra- 
peller au froid & au chaud 
les formes produéfives de toutes 
les formes des corps. Il va paroî- 

C ^ 



N 



( 36 ) 

tre un ample commentaire de cet- 
te doftrine des Anciens , par Mr. 
Quefnay. Cet habile homme la 
démontre par toutes les recherches 
& toutes les expériences de la 
Phifique moderne, ingénieufement 
raffemblées dans un Traité du Feu, 
ou XEther fubtilement ralumé , 
joue le premier rôle dans la for- 
mation des corps. Mr. Lamy 
Médecin n’a pas cru devoir ainli 
borner l’empire de l’Ether ; il ex- 
plique la formation des Ames de 
tous les corps par cette même cau- 
le. L’Ether e(l un efprit infini- 
ment fubtil , une matière très-dé- 
liée & toûjours en mouvement , 
connue fous le nom de feu pur & 
célefte , parce que les Anciens en 
avoient mis la iource dans le So- 
leil , d’où, fuivant eux , il eft lan- 
cé dans tous les corps , plus ou 
moins , félon leur nature & leur 
confittance ; ” & quoique de foi- 
„ même il ne brûle pas , par les 



( 37 ) , 

5? difFerens mouvemens qu’il don- 
„ ne aux particules des autres corps 
„ où il ell enfermé , il brûle & fait 
J, refîéntir la chaleur. Toutes les 
5, parties du monde ont quelque 
„ portion de ce feu Elémentaire, 
5, que plufieurs Anciens regardent 
„ comme l’Ame du monde , & 
3, dont Lamy prend leur fillême, 
„ fans feulement les nommer. Le 
3, feu vifible a beaucoup de cet 
„ Efprit 3 l’air auffi , l’eau beau- 
„ coup moins , la terre très-peu. 
3, Entre les mixtes 3 les minéraux 
3, en ont moins , les plantes plus, 
5, & les Animaux beaucoup davan- 
,3 tage. Ce feu ou cet efprit eft 
„ leur Ame 3 qui s’augmente avec 
„ le corps 3 par le moïen des ali- 
5, mens qui en contiennent , & 
3, dont il fe fépare avec le chile, 
„ & devient enfin capable de fen- 
3,^ timent , grâce à un certain mé- 
3, ‘lange d’humeurs, & à cette llruc- 
„ ture particulière d’organes qui 



( 38 ) 

5, forment les corps animés : car 
3, les Animaux , les minéraux , les 
ia plantes mêmes , & les os , qui 
3, font la bafe de nos corps , n’ont 
3, pas de fentiment , quoiqu’ils aient 
3, chacun quelque portion de cet 
3, Ether , parce qu’ils n’ont pas la 
5, même organifation. „ 

Les Anciens entendoient par 
l’Ame végétative , la caufe qui di- 
rige toutes les opérations de la gé- 
nération , de la nutrition & de 
l’acroiffement de tous les corps 
vivans. 

Les Modernes peu atentifs à 
l’idée que ces premiers Maîtres 
avoient de cette efpéce d’Ame , 
l’ont confondue avec l’organifation 
même des végétaux & des Animaux, 
tandis qu’elle eft la caufe qui con- 
duit & dirige cette organifation. 

On ne peut en effet concevoir • 
la formation des corps vivans, fans 
une caufe qui y préftde ; fans un 
principe qui régie & amene tout 



^ ( 39 ) 

à une fin déterminée, Toit que ce 
principe confifte dans les loix gé- 
nérales par lefquelles [ i ] s’opère 
tout le mécanifme des aftions d€ 
ces corps , foit qu’il foit borné à 
des loix particulières , originaire- 
ment réfidentes ou indufes dans le 
germe de ces corps mêmes , & par 
lefquelles s’exécutent toutes fes 
fondions pendant leur acroifîement 
& leur durée. 

Les Philofophes dont je parle , 
ne fortoient pas des propriétés de 
la matière pour établir ces princi- 
pes. Cette fubflance , à laquelle 
ils atribuent la faculté de fe mou- 
voir elle -même , avoit aufB le pou- 
voir de fe diriger dans fes mou- 
vemens , l’un ne pouvant fubfifler 
fans l’autre ; puifqu’on conçoit clai- 
rement que la même puilTance doit 
être également & le principe de 
ces mouvemens , & le principe de 

[ I ] Boerh. Elem. Chem. p. ’3>S- 3^* 
Abr.egé de fa Théorie Chimique^ p. é. 7. 

C 4 



( 40 ) 

cette détermination , qui font deux 
chofes abfolument individuelles 
iniéparables. C’eft pourquoi ils re- 
gardoient l’Ame végétative , com- 
me une forme fubftantîelle pure- 
ment maréri-^lle , malgré refpéce 
d’intelligence dont ils imaginoient 
qu’elle n’étoit pas dépourvue. 



Chapitre IX. 

V Ame fenjitive des Animaux, 

L e principe matériel ou la for- 
me fubltantielle qui dans les 
Animauxfent, difcerne &connoît, 
a été généralement nommée par 
les Anciens , Ame fenjitive. Ce 
principe doit être foigneufement 
diilingué du corps organique mê- 
me des Animaux & des opérations 
de ces corps , qu’ils ont attri- 
buées à l’Ame végétative , com- 
me on vient de le remarquer. Ce . 



( 41 ) 

font cependant les organes mê- 
mes de ces corps animées qui oc- 
cafionnent à cet être fenfitif , les 
fenfations dont il eft afFeété. 

On a donné le nom de fens 
aux organes particulièrement def- 
tinés à faire naître ces fenfations 
dans l’Ame. Les Médecins les 
divifent en fens externes & en 
fens internes ; mais il ne s’agit 
ici que des premiers , qui font , 
comme tout le monde fçait , au 
nombre de cinq ; la vue, l’ouïe, 
l’odorat , le goût & le tacf , dont 
l’empire s’étend fur un grand nom- 
bre de fenfations , qui toutes font 
des fortes de toucher. 

Ces organes agilTent par l’en- 
tremife des nerfs , & d’une ma- 
niéré qui coule au-dedans de leur 
imperceptible cavité , & qui eft 
d’une fi grande fubtilité , qu’on 
lui a donné le nom d’efprit ani- 
mal , fi bien démontré ailleurs par 
une foule d’expériences & de fo- 



( 4 ^ ) 

lides raifonnemens , que je ne per- 
drai point de tems à en prouver 
ici l’exiftence. 

Lorfque les organes des fens 
font frapés par quelque objet, les 
nerfs qui entrent dans la ftruélu- 
re de ces organes font ébranlés , 
le mouvement des efprits modi- 
fié fe tranfmet au cerceau jufqu’au 
Jenforïum commune , c’eft-à-dire, 
jufqu’à l’endroit même , ou l’A- 
me fenfitive reçoit les fenfations 
à la faveur de ce reflux d’efprits, 
qui par leur mouvement agiffent 
fur elle. 

Si l’impreffion d’un corps fur 
un nerf fenfitif eft forte & pro- 
fonde , fl elle le tend , le déchi- 
re , le brûle , ou le rompt , il en 
réfulte pour l’Ame une fenfation 
qui n’eli plus fimple -, mais dou- 
loureufe : & réciproquement fi 
l’organe efl trop foiblement affec- 
té , il ne fe fait aucune fenfation. 
Donc pour que les fens faffent 



( 43 ) 

ieurs fondions ; il faut que les 
objets impriment un mouvement 
proportionné à la nature foible 
ou forte de l’organe fenfitif. 

Il ne fe fait donc aucune fen- 
fation , fans quelque changement 
dans l’organe qui lui eft deftiné , 
ou plutôt dans la feule furface du 
nerf de cet organe. Ce change- 
ment peut-il fe faire pour Vintro- 
mïjjîon du corps qui fê fait fentir? 
Non ; les enveloppes dures des 
nerfs rendent la chofe évidemment 
impoffible. Il ne produit que par 
les diverfes propriétés des corps 
fenfibles , & de-là naifTent les dif- 
ferentes fenfations. 

Beaucoup d’expériences nous 
ont fait connoître que c’eft effec- 
tivement dans le cerveau , que 
l’Ame eft afteétée des fenfations 
propres à l’Animal : car lorfque 
cette partie eft confidérablement 
bleffée, l’Animal n’a plus ni fenti- 
ment , ni difcernement , ni con- 



( 44 } 

îioifTance : toutes les parties qui 
font au-deflus des plaies & des 
ligatures , confervent entre elles & 
le cerveau le mouvement & le fen- 
timent , toûjours perdu au deflbus, 
entre la ligature & rextrémité. 
La fedion , la corruption des nerfs 
& du cerveau , la compreffion 
même de cette partie , &c. ont 
apris à Galien la même vérité. 
Ce fçavant a donc parfaitement 
connu le fiége de l’Ame , & la 
néceffité abloluë des nerfs pour 
les fenfations ; il a fçu i®. que 
l’Ame fent , & n’eft réellement af- 
fedée que dans le cerveau desfen- 
timens propres à l’Animal : 20. 
Qu’elle n’a de fentiment & de con- 
noilTance , qu’autant qu’elle reçoit 
l’impreffion aduelle des efprits ani- 
maux. 

Nous ne raporterons point ici 
les opinions d’Aridote , de Chry- 
fippe , de Platon , de Defcartes , 
de Vieulfens , de Roffet , de Wil- 



( 45 * ) 

Iis , de Lancifi , &c. Il en fau- 
droit toujours venir à Galien , com- 
me à la vérité même. Hippocra- 
te par oit auffi n’avoir pas ignoré 
où l’Ame fait fa réfidcnce. 

Cependant la plupart des anciens 
Philofophes aïant à leur tête les 
Stoïciens , & parmi le Modernes 
Perrault , Stuart , & Tabor , ont 
penfé que l’Ame fentoit dans tou- 
tes les parties du corps, parce qu’el- 
les ont toutes des nerfs. Mais nous 
n’avons aucune preuve d’une fen- 
fibilité auffi univerfellement répan- 
due. L’expérience nous a même 
apris que lorfque quelque partie du 
corps eft retranchée , l’Ame a des 
fenfations , que cette partie qui 
n’efl plus , femble encore lui don- 
ner. L’Ame ne fent donc pas dans 
le lieu même où elle croit fentir. 
Son erreur confifte dans la manié- 
ré dont elle fent , & qui lui fait 
raporter fon propre fentimentaux 
organes qui le lui ocafionnent , & 



( 4 ^ ) 

l’avertifTent en quelque forte de 
rimprelîion qu’ils reçoivent eux- 
mêmes des caufes extérieures. Ce- 
pendant nous ne pouvons pas aflli- 
rer que la fubttance de ces orga- 
nes ne foit pas elle - même fuf- 
ceptibJe de fentiment , & qu’elle 
n’en ait pas elfedivement. Mais 
ces modifications ne pourroient 
être connues qu’à cette fubftance 
même , & non au tout , c’eft-à- 
dire, à l’Animal auquel elles ne font 
pas propres , & ne fervent point. 

Comme les doutes qu’on peut 
avoir à ce fujet , ne font fondés 
que fur des conjectures , nous ne 
nous arrêterons qu’à ce que l’ex- 
périence , qui feule doit nous gui- 
der , nous aprend fur les fenfations 
que l’Ame reçoit dans les Corps | 
animés. 

Beaucoup d’Auteurs mettent le 
fiége de l’Ame prefque dans un 
feul point du cerveau , & dans un 
feul point du corps calleux , d’où 



( 47 ) 

comme de fon trône , elle régit 
toutes les parties du corps. 

L’être fenfitif ainfi cantonné , 
relTerré dans des bornes auffi étroi- 
tes , ils le dillinguent , lo. de tous 
les corps animés , dont les divers 
organes concourent feulement à 
lui fournir fes fenfations : 2-0. des 
efprits mêmes qui le touchent , le 
remuent , le pénétrent par la di- 
verfe force de leur choc , & le 
font fl diverfement fentir. 

Pour rendre leur idée plus fen- 
fible, ils comp«arent l’Ame au tim- 
bre d’une montre , parce qu’en ef- 
fet l’Ame ell en quelque forte dans 
le corps , ce qu’efl: le timbre dans 
la montre. Tout le corps de cet- 
te machine , les relTorts , les roues 
ne font que les inllrumens , qui 
par leurs mouvemens concourent 
tous enfemble à la régularité de 
l’aétion du marteau fur le timbre, 
qui atend pour ainfi dire, cette ac- 
tion , & ne fait que la recevoir : 



( 4 » ) 

car lorfque le marteau ne frape 
pas le timbre , il eil comme ilblé 
de tout le corps de la montre, & 
ne participe en rien à tous i'es mou- 
vemcns. 

Telle efl l’Ame pendant un fom- 
meil profond. Privée de toutes 
fenfations, fans nulle connoiflance 
de tout ce qui fe padé au dehors 
& au dedans du corps qu’elle ha- 
bite , elle femble atendre le réveil, 
pour recevoir en quelque forte le 
coup de marteau donné par les ef- 
pri ts fur fon timbre. Ce n’elt en 
effet que pendant la veille qu’elle 
ell affeétée par diverfes fenfations 
qui lui font connoîtrela nature des 
imprefiions que les corps exter- 
nes communiquent aux organes. 

Que l’Ame n’ocupe qu’un point 
du cerveau , ou qu’elle ait un fiége 
plus étendu , cette comparaifon 
elt également ingénieufe. Il ell 
certain qu’à en juger par la cha- 
leur , l’humidité , l’àpreté , la dou- 
leur 5 



( 49 ) 

leur, &c. que tous les nerfs Tentent 
également , on croiroit qu’ils de- 
vroient tous être intimement réu- 
nis pour former cette eipéce de 
rendez-vous de toutes les fenfa- 
tions. Cependant on verra que 
les nerfs ne fe ralTemblent en au- 
cun lieu du cerveau , ni du cerve- 
let , ni de la moelle de l’épine.' 

Quoi qu’il en foit , les principes 
que nous avons pofés une fois bien 
établis , on doit voir que toutes 
les connoiffances , même celles qui 
font les plus habituelles , ou les 
plus familières à l’Ame , ne rèfi- 
dent en elle , qu’au moment même 
qu’elle en elt affeftée. L'habituel 
de ces connoiffances ne confifte 
que dans les modifications perma- 
nentes du mouvement des eiprits, 
qui les lui préfentent , ou plutôt 
qui les lui procurent très-fréquem- 
ment. D’où il fuit que c’eff dans 
la fréquente répétition des mêmes 
mouvemens que confiftent lamé;;; 



( 50 ) 

moire , l’imagination , les inclina-' 
tiens , les pallions , & toutes les 
autres facultés qui mettent de l’or- 
dre dans les idées , qui le main- 
tiennent & rendent les fenfations 
plus ou moins fortes & étendues: 
& de -là viennent encore la pé- 
nétration, la conception, la juftelTe, 
& la liaifon des connoilîànces ; & 
cela , félon le dégré d’excellence 
ou la perfedion des organes des 
differens Animaux. 




Chapitre X. 



T) es facultés du corps qui fe rap^ 
portent à V jlme fenftive. 

L Es Philofophes ont raporté à 
l’Ame fenfitive toutes les fa., 
cultés qui fervent à lui exciter des 
fenfations. Cependant il faut bien 
diftinguer ces facultés (^ui font 
purement mécaniques de celles qui 



( ) 

apartiennent véritablement à l’être 
fenütif. C’ell pourquoi nous al- 
lons les réduire à deux clalTes. 

Les facultés du corps qui four- 
niffent des fenfations , font celles 
qui dépendent des organes des 
fens, uniquement du mouvement 
des efprits contenus dans les nerfs 
de ces organes , & des modifica- 
tions de ces mouvemens. Tels font 
la d’verfité des mouvemens des ef- 
I prits excités dans les nerfs desdif- 
■ férens organes , & qui font naître 
les diverfes fenfations dépendantes 
: de chacun d’eux , dans l’inilant 
I même qu’ils font frapés ou affec- 
! tés par des objets extérieurs. Nous 
raporterons encore ici les modifî- 
' cations habituelles de ces memes 
mouvemens qui rapellent nécef- 
fairement les mêmes fenfations que 
l’Ame a,voit déjà reçues par l’im- 
preffion des objets fur le fens. Ces 
I modifications tant de fois répétées 
forment la mémoire , l’imagination , 
les pallions. D x 

i 

I 



C 52- ) 

Mais il y en a d’autres également 
ordinaires , & habituelles , qui ne 
viennent pas de la mêmefburce: j 
elles dépendent originairement des | 
diverfes difpofitions organiques des ! 
corps animés , lefquelles forment 
les inclinations , les apétits , la | 
pénétration , l’inltinél & la con- I 
ception. 

La fécondé clafTe renferme les 
facultés qui apartiennent en pro- ; 
pre à r être fenfitif ; comme les 
fenfations , les perceptions , le dif- 
cernepient , les connoilîances, &c. 

S. I. 

Sens. 

La diverfité des fenfations varie 
félon la nature des organes qui les 
tranfmettent à l’Ame. L’ouïe porte Jj 
à l’Ame la fenfation du bruit ou 
du fon ; la vue lui imprime les 
fentimcns de lumière & de cou- 



I 



( 5*3 ) 

leurs , qui lui repréfentent l’ima- 
ge des objets qui s’ofî'rent aux 
yeux ; l’Ame reçoit de l’odo- 
rat toutes les fenfations connues 
fous le nom d’odeurs ; les faveurs 
lui viennent à la faveur du goût : 
le toucher enfin , ce fens univer- 
fellement répandu par toute l’ha- 
bitude du corps , qui luifait naître les 
fenfations de toutes les qualités 
apellées tadliles^ telles que la cha- 
leur , la froideur , la dureté , la 
mollefle , le poli , l’àpre , la dou- 
leur & le plaifir , qui dépendent 
des divers organes du taéf ; parmi 
lefquels nous comptons les parties 
de la génération dont le fentiment 
vif pénétre & tranfporte l’Ame 
dans les plus doux & les plus heu- 
reux momens de notre exiflence. 

Puifque le nerf optique & le 
nerf acouftique font feuls , l’un 
voir les couleurs , l’autre entendre 
les Tons ; puifque les feuls nerfs 
moteurs portent à l’Ame l’idée 



/ 

( 5"4 ) 

des mouvemcns , qu’on n’aperçoit 
îes odeurs qu’à la faveur de l’o- 
dorat , &c. il s’enfuit que chaque 
nerf eü propre à faire naître diffe- 
rentes fenfations , & qu’ainfi le /<?//- 
fomim commune , a , pour ainli di- 
re , divers territoires , dont cha- 
cun a fon nerf , reçoit & loge les 
idées aportées par ce tuïau. Ce- 
pendant il ne faut pas mettre dans 
les nerff mêmes la caufe de la di- 
verfité des fenfations ; car. l’expan- 
fion du nerf auditif reffemble à la 
rétine , & cependant il en rél'ulte 
des fenfations bien opofées. Cette 
variété paroît clairement dépendre 
de celle des organes placés avant 
les nerfs , deforte qu’un organe 
dioprique , par exemple , doit na- 
turellement fervir à la vifion. 

Non feulement les divers fens 
excitent differentes feniations , 
m.ais chacun d’eux varie encore à 
i’infini celles qu’il porte à l’Ame , 
fdon les differentes maniérés dont 



( 55 * ) 

ils font afïedés par les corps exter- 
nes. C’eft pourquoi la fenfation du 
■ bruit peut être modifiée par une 
j multitude de tons différons , & 
I peut faire apercevoir à l’Ame l’é- 
loignement & le lieu de la caufe 
qui produit cette fenfation. Les 
yeux peuvent de même , en modi- 
fiant la lumière , donner des fen- 
fations plus ou moins vives de la lu- 
mière & des couleurs , & former 
par ces differentes modifications , 
les idées d’étendué, défiguré , d’é- 
loignement , &c. Tout ce qu’on 
vient de dire eft axaêfcement vrai 
des autres fens. 

S. I I. 

I Mécanïfme des Senfations. 

Tâchons , à la faveur de fœil , 
de pénétrer dans le plus fubtil mé- 
canifmé des fenfations. Comme 
l’œil efl le feul de tous les organes 

D 4 



(50 

fenfitifs ,où fe- peigne & fe repré- 
fente viliblement l’aéfon des ob- 
jets extérieurs , il peut feul nous 
aider à concevoir quelle forte de 
changement ces objets font éprou- 
ver aux nerfs qui en font frapés. 
Prenez un œil de bœuf, dépouil- 
lés le adroitement de la fcléroti- 
que & de la choroïde ; mettés, où 
étoit la première de ces membra- 
nes , un papier dont la concavité 
s’ajulle parfaitement avec la con- 
vexité de l’œil : préfentés enfuite 
quelque corps que ce foit devant 
le trou de la pupille , vous verrez 
très-dillinclement au fond de l’œil 
l’image de ce corps. D’où j’inferç 
en paifant , que la vifion n’a pas fon 
fiége dans la choroïde , mais dans 
la rétine. 

En quoi confifle la peinture 
des objets ? dans un retracement 
proportionellement diminutif des 
raions lumineux qui partent de 
ces objets. Ce retracement forme 



( ) 

une imprefïïon de la plus grande 
délicatefle , comme il elt facile 
d’en juger par tous les raïons de - 
la pleine Lune , qui , concentrés 
dans le foier d’un miroir ardent, 
& réfléchis fur le plus fenfible 
thermomètre , ne font aucune- 
ment monter la liqueur de cet 
inflrument. Si l’on confidère de 
plus , qu’il y a autant de fibres dans 
cette expanfion du nerf optique , 
que de points dans l’image de l’ob- 
jet , que ces fibres font infiniment 
tendres & molles , & ne forment 
guères qu’une vraie pulpe, ou moel- 
le nerveufe , on concevra non feu- 
lement que chaque fibrille ne fe 
trouvera chargée que d’une très- 
petite portion des raïons ; mais 
qu’à caufe de fon extrême déli- 
cateffe , elle n’en recevra qu’un 
changement fimple , léger , foible , 
ou fort fuperficiel ; & en confé- 
quencedecekjles efprits animaux, 
à peine excités , reflueront] avec 



( 58 ) 

la plus grande lenteur : à mefure 
ciu’ils retourneront vers l’origine 
du nerf optique , leur mouvement 
fe rallentira de plus en plus ; & 
par conféquent l’impreffion de cet- 
te peinture ne pourra s’étendre , 
fe propager le long de la corde 
optique , fans s’afFoiblir, Que pen- 
fés-vous à préfent de cette im- 
preffion portée jufqu’à l’Ame inê- 
rne ? N’en doit ^ elle pas recevoir 
un effet fi doux , qu’elle le fent à 
peine ? 

De nouvelles expériences vien- 
nent encore à l’apui de cette théo- 
rie. Mettés l’oreille à l’extrémité 
d’un arbre droit & long , tandis 
qu’on gratte doucement avec l’on- 
gle à l’autre bout. Une fi foible 
caufe doit produire fi peu de bruit, 
qu’il fembleroit devoir s’étouffer 
ou fe perdre dans toute la longueur 
du bois. Il fe perd en effet pour 
tous les autres ; vous feul entendés 
un bruit fourd prefque impercep- 



( S9 ) 

cible. La même chofe fe pafle en 
petit dans le nerf optique , parce 
qu’il eil infiniment moins folide. 
L’impreffion une fois reçue par 
l’extrémité d’un canal cylindrique, 
plem d’un fluide non élaftique , 
do't néceffairement fe porter juf- 
qu’à l’autre extrémité, comme dans 
ce bois dont je viens de parler, & 
dans l’expérience fi connue des 
billes de billard. Or les nerfs font 
des tuïaux cylindriques , du moins 
chaque fibre fenfible-nerveufe mon- 
tre clairement aux yeux cette fi- 
gure. 

Mais de petits cylindres d’un 
diamètre auffi étroit ne peuvent 
vraifemblablement contenir qu’un 
feul globule à la file , qu’une fuite 
ou rang d’efprits animaux. Cela 
s’enfuit de l’extrême facilité qu’ont 
ces fluides à fe mouvoir au moin- 
dre choc , ou de la régularité de 
leurs mouvemens , de la préciilon , 
de la fidélité des traces , ou des 



idees qui en réfultent dans le cer- 
veau : tous effets qui prouvent que 
le fuc nerveux efl compofé d’élé- 
mens globuleux, qui nagent peut- 
être dans une matière éthérée ; & 
qui feroient inexplicables , en fu- 
pofant dans les nerfs, comme dans 
les autres vaifTeaux , diverfes efpé- 
ces de globules, dont le tourbillon 
changeroit l’homme le plus atentif, 
le plus prudent , en ce qu’on nom- 
me un franc étourdi. 

Que le fluide nerveux ait du 
refibrt , ou qu’il n’en ait pas , de 
quelque figure que foient les élé- 
mens , fi on veut expliquer le phé- 
nomène des fenfations , il faut donc 
admettre i». l’exiflence & la cir- 
culation des efprits. 2.0. Ces mê- 
mes efprits qui, mis en mouvement 
par l’aétion des corps externes , 
rétrogradent jufqu’à l’Ame, 30. Un 
feul rang de .globules fphériques , 
dans chaque fibre cylindrique , pour 
courir au moindre taéf , pour ga- 



îopper au moindre fignal de la vo- 
lonté. Cela pofé , avec quelle vi- 
tefTe le premier globule pouiïe 
doit -il pouffer le dernier & le jet- 
ter , pour ainfi dire , fur l’Ame , 
qui fe réveille à ce coup de mar- 
teau , & reçoit des idées plus ou 
moins vives , relativement au mou- 
vement quilui a été imprimé ? Ceci 
amene naturellement les loix de 
Senfations : les voici. 

§. III. 

Loix des Senfations, 

I. Loi. Plus un objet agit diflinc- 
tement fur le fenforium^ plus l’idée 
qui en réfulte, eft nette & diftinéle. 

II. Loi. Plus il agit vivement 
fur la même partie matérielle du 
cerveau , plus l’idée eff claire. 

III. Loi. La même clarté ré- 
fulte de i’impreffion des objets fou- 
vent renouvelléer 



( 6 % 

ÎV. Loi. Plus l’aftion de l’ob- 
jet eft vive ; plus elle dt dilderente 
de toute autre , ou extraordinaire, 
plus l’idée eft vive & frapante. 
On ne peut fouventja chairer par 
d’autres idées , comme Spinofa dit 
l’avoir éprouvé , lorfqu’il vit un de 
ces grands hommes du Brefil. C’eft 
ainli qu’un blanc & un noir qui fe 
voient pour la première fois , ne 
l’oublieront jamais , parce que l’A- 
me regarde long tems un objet ex- 
traordinaire , y penfe & s’en ocu- 
pe fans cdfe. L’elprit & les yeux 
paftent légèrement fur les chofes 
qui fe préfentent tous les jours. 
Une plante nouvelle ne fr'ap>e que 
le Botanifte. On voit par là qu’il 
eft dangereux de donner aux en- 
fans des idées eftraiantes , telle que 
la peur du Diable , du Loup , 
&c. 

Ce n’eft qu’en réfléchiftant fur 
les notions fimples , qu’on faifitles 
idées compliquées : il faut que les 



( ^3 ) 

premières foient toutes répréfen- 
tées clairement à l’Ame , & qu’elle 
les conçoive dillinftement l’une 
après l’autre ; c’eft-à-dire, qu’il faut 
choifir un feul fujet fimple , qui 
agiffe tout entier fur le fenforium^ 
& ne foit troublé par aucun au- 
tre objet , à l’exemple des Géo- 
mètres , qui par habitude ont le 
talent que la maladie donne aux 
mélancoliques , de ne pas perdre 
de vue leur objet. C’eft la premiè- 
re conclufion qu’on doit tirer de 
notre première Loi ; la fécondé , 

( eft qu’il vaut mieux méditer , que 
d’étudier tout haut comme les en- 
I: fans & les écoliers : car on ne re- 
I tient que des fons , qu’un nouveau 
: torrent d’idées emporte continuel- 
; lement. Au refte , fuivant la troi- 
! fiéme Loi , des traces plus fou- 
I vent marquées font plus difficiles 
( à effacer', & ceux qui ne font 
^ point en état de méditer , ne peu- 
i vent guères aprendre que par îe 



I 



( ^4 ) 

mauvais ufage dont j’ai parlé. 
Enfin comme il faut qu’un ob- 
jet , qu’on vent voir clairement 
au microfcope , foit bien éclairé, 
tandis que toutes les parties voifi- 
nes font dans l’obfcurité , de même 
pour entendre diftinftemenr un 
bruit qui d’abord paroifî'oit confus, 
il fuffit d’écouter atentivement ; 
le fou trouvant une oreille bien 
préparée, harmoniquement tendue, 
frape le cerveau plus vivement. 
C’eft par les mêmes moïens qu’un 
raifonnement qui paroilToit fort obf- 
cur , elt enfin trouvé clair ; cela 
s’enfuit dé la IL Loi. 

S, I V. 

^le le S en fat tons ne font pas con~ 
noître la nature des corps , ^ 
qu elles changent avec les or^ 
ganes. 

Quelque lumineufes que -foient 

nos 



I 

i 

! 



( ^ 5 * ) 

nos fenfations , elles ne nous eclaî- 
rent jamais fur la nature de l’ob^ 
jet aftif , ni fur celle de l’organe 
paüif. La figure, le mouvement, 
la mafle , la dureté , font bien des 
atributs des corps fur lefquels nos 
fens ont quelque prife. Mais com- 
bien d’autres propriétés qui réfi- 
dent dans les derniers éîémens des 
corps , & qui ne font pas faifies par 
nos organes , avec lefquels elles 
n’ont du raport que d’une façon 
confufe qui les exprime mal , on 
point du tout ? Les couleurs , la 
chaleur , la douleur , le goût , le 
taét, &c. varient à tel point , que 
le même corps paroît tantôt chaud , 
& tantôt froid à la même perfon- 
ne , dont l’organe fenfitif par con- 
féquent ne retrace point à l’Ame 
le véritable état des corps. Les 
couleurs ne changent-elles pas auf- 
fi , félon les modifications de la 
lumière ? Elles ne peuvent donc 
çtre regardées comme des proprié- 



( 66 ) 

tés des corps. L’Ame juge con- 
fufément des goûts qui ne lui ma- 
nifeftent pas même la figure des 
fels. 

Je dis plus : on ne conçoit pas 
mieux les premières qualités du 
corps. Les idées de grandeur , 
de dureté , &c. , ne font détermi- 
nées que par nos organes. Avec 
d’autres fens , nous aurions des 
idées differentes des mêmes atri- 
buts , comme avec d’autre idées 
nous penferions autreraentque nous 
ne penfons de tout ce qü’on apelle 
ouvrage de génie , ou de fenti- 
ment. Mais je refervç à parler 
ailleurs de cette matière. 

Si tous les corps avoient le mê- 
me mouvement , la même figure, 
la même denfité , quelques diffe- 
rens qu’ils fuffent d’ailleurs' entre 
eux , il fuit qu’’on croiroit qu’il n’y 
a qu’un feul corps dans la nature, 
parce qu’ils affefteroient tous de la 
même maniéré l’organe fenfîtif. 



1 . c ) 

j Nos idées ne viennent donc pas 
I de la connoüTance des propriétés 
i des corps , ni de ce en quoi con- 
I fifte le changement qu’éprouvent 
i nos organes. Elles fe forment par 
ce changement feul. Suivant fa na- 
ture , & fes dégrés , il s’élève dans 
I notre Ame des idées qui n’ont au- 
i cune liaiion avec leurs caufes oc- 
! cafionnelles & efficientes , ni fins 
doute avec la volonté, malgré la- 
I quelle elles fe font place dans la 
moelle du cerveau. La douleur , 
la chaleur , la couleur rouge ou 
blanche n’ont rien de commun 
I avec le feu ou la flamme ; l’idée 
; de cet élément eft fl étrangère à 
ces fenfations , qu’un homme fans 
aucune teinture de Phyflque ne la 
1 concevra jamais. 

D’ailleurs les fenfations changent 
1 avec les organes ; dans certaines 
j JauniflTes , tout paroît jaune. Chan- 
I gés avec le doigt l’axe de la vi- 
i lion, vous multiplierés les objets, 

E ^ 



( <5S ) 

VOUS en varierés à votre gré la fî- 
tuation & les atitudes. Les ange- 
lures , &c. font perdre l’ufage du 
tad. Le plus petit embarras dans le 
canal d’Euitachi fuffit pour rendre 
fourd. Les fleurs blanches ôtent 
tout le fentiment du vagin. Une 
taye fur la cornée , fuivant qu’elle 
répond plus ou moins au centre de 
la prunelle , fait voir diverfement 
les objets. La cataraéfe , la goutte 
ferene , &c. jettent dans l’aveu- 
glement. 

■' Les fenfations ne repréfentent 
donc point du tout les chofes , 
telles qu’elles font en elles-mêmes, 
puifqu’elles dépendent entièrement 
des parties corporelles qui leur ou- 
vrent le paflfage. 

Mais pour cela nous trompent- 
elles ? non certes , quoi qu’on en 
dife , puifqu’elles nous ont été don- 
nées plus pour la confervation de 
notre machine , que pour acquérir 
des connoiflances. La réflexion de 



( «9 ) 

îa lumière produit une couleur jau- 
ne dans un œil plein de bile ; l’A- 
me alors doit donc voir jaune. Lê 
fel Si le fucre impriment des mou- 
vemens opofés aux papilles du 
goût ; on aura donc en confé- 
quence des idées contraires , qui 
feront trouver l’un falé & l’autre 
doux. A dire vrai, les fens ne nous 
trompent jamais , que lorfque nous 
I jugeons avec trop de précipitation 
fur leurs raporcs : car autrement 
ce font des minières fidèles ; l’A- 
me peut compter qu’elle fera fû- 
rement avertie par eux des embû- 
ches qu’on lui tend ; les fens veil- 
lent fans cefiTe , & font toujours 
prêts à corriger l’erreur les uns des 
autres. Mais comme l’Ame dépend 
à fon tour des organes qui la fer- 
vent , fi tous les fens font eux-mê- 
mes trompés , le moyen d’empê- 
cher le Jenforium commune de par- 
ticiper à une erreur aufli générale? 



( 70 ) 

S. V. 



Raifons Anatomiques de la di- | 
'uerjité des Senjations. 

Quahd même tous les nerfs fe | 
reffembleroient, les fenfations n’en | 
feroient pas moins diverfes : mais i 
outre qu’il s’en faut beaucoup que 
cela foit vrai , fi ce n’elt les nerfs 
optiques & acouftiques , c’efl: que 
les nerfs font réellement féparés 
dans le cerveau. i°. L’origine de 
chaque nerf ne doit pas être fort 
éloignée de l’endroit où le fcapel 
les démontre , & ne peut plus les t 

fuivre , comme il paroît dans les \ 

nerfs auditifs & pathétiques. 20. I 
On voit clairement fans microf- j 
cope , que les principes nerveux i 
font affez' écartés : ( cela fe re- j 
marque fur tout dans les nerfs ol- j 
fadifs , optiques & auditifs , qui ' 
font à une très - grande diftance 



C 71 ) 

l’un de l’autre : ) & que les fibres 
nerveufes ne fuivent pas les mê- 
mes direftions , comme le prou- 
vent encore les nerfs que je viens 
de nommer. 30. L’extrême mol- 
lefîe de toutes ces fibres , fait 
qu’elles fe confondent aifément 
avec la moelle : la 4e. & la 8e. 
paire peuvent ici fervir d’exemple. 
4P. Telle eft la feule impénétra- 
bilité des corps , que les premiers 
filamens de tant de differens nerfs 
ne peuvent fe réunir en un feul 
point, fo. La diverfité des fen- 
fations , telle que la chaleur , la 
douleur , le bruit , la couleur , 
l’odeur , qu’on éprouve à la fois ; 
ces deux fentimens diflinéts à Toc- 
cafion du toucher d’un doigt de 
la main droite , & d’un doigt de 
la main gauche à l’occafion même 
d’un feul petit corps rond, qu’on 
fait rouler fous un doigt fur lequel 
le doigt voifin eft replié ; tout 
prouve que chaque fens a fon pe- 



( 72 ^ ) 

tit département particulier dans la 
moelle du cerveau , & qu’ainfi le 
iiége de l’Ame eit compofé d’au- 
tant de parties , qu’il y a de fen- 
fations diverl'es qui y répondent. 
Or qui pourroit les nombrer ? Et 
que de raifons pour multiplier & 
modifier le fentiment à l’infini ? 
Le tiflli des envelopes des nerfs , 
qui peut être plus ou moins folide, 
leur pulpe plus ou moins molle , 
leur fituation plus ou moins lâche, 
leur diverfe conflruéfion à l’une 
& à l’autre extrémité , &c. 

11 s’enfuit de ce que nous avons 
dit julqu’à préfent , que chaque 
nerf différé l’un de l’autre à fa 
naiffance , & en conféquence ne 
paroît porter à l’Ame qu’une forte 
de fenfations ou d’idées. En effet 
l’Hifloire Phyfiologique de tous les 
fens prouve qi^e chaque a î 

un fenthnent relatif à fa nature , 

& plus encore à celle de l’organe | 
au travers duquel fe modifient les 



( 73 ) 

impreffions externes. Si Torgane 
eft dioptrique , il donne l’idée de 
la lumière & des couleurs ; s’il eft 
acouftique , on entend , comme 
on l’a déjà dit , &c. 

§. V I. 

la ^etitejfe des idées 

Ces impreftions des corps exté- 
rieurs font donc la vraie caufe 
Phyfique de toutes nos idées; mais 
que cette caufe eft extraordinaire- 
ment petite ! Lorfqu’on regarde le 
Ciel au travers du plus petit trou, 
tout ce vafte hémifphere fe peint 
au font de l’œil , fon image eft 
beaucoup plus petite que le trou 
par où elle a pafte. Que feroit-ce 
donc d’une étoile de la 6e. gran- 
deur , ou de la 6e. partie d’un glo- 
bule fanguin ? L’Ame la voit ce^ 
pendant fort clairement avec un 
bon microfcope. Quelle caufe infi- 



( 74 ) 

niment exigue & par conféquent 
qu’elle doit être l’exilité de nos 
fenfations & de nos idées ? Et que 
cette exilité de fenfations & d’i- 
dées paroît néceflaire par rapport 
à l’immenfité de la mémoire ! Où 
loger en effet tant de connoiffan- 
ces , fans le peu de place qu’il leur 
faut , & fans l’étendue de la moelle 
du cerveau & des divers lieuxqu’el- 
les habitent. 

S. V I I. 

biffer ens fiéges de l'Ame. 

r s 

Pour fixer ou marquer avec pré- 
cifion quels font ces divers terri- 
toires de nos idées , il faut encore 
recourir à l’Anatomie, fans laquelle 
on ne connoît rien du corps , & 
avec laquelle feule on peut lever la 
plupart des voiles qui dérobent 
l’Ame à la curiofité de nos regards 
& de nos recherches. 



( 15 ) 

Chaque nerf prend fon origine 
de l’endroit où finit la derniere ar- 
tériole de la fubftance corticale du 
cerveau ; cette origine efl donc , 
où commence vifiblement le fila- 
ment médullaire qui part de ce fin 
tuïau , qu’on en voit naître & for- 
tir fans microfope. Tel efl réelle- 
ment le lieu d’où la plupart des 
nerfs femblent tirer leur origine , 
où ils fe réuniiïent , & où l’être 
fenfitif paroît réfugié. Les fenfa- 
tions & les mouvemens animaux 
peuvent -ils être raifonnablement 
placés dans l’artére ? Ce tuïau efl 
privé de fentiment par lui-même, 
& il n’eft changé par aucun effort 
de la volonté. Les fenfations ne 
font point auffi dans le nerf au- 
deffous de fa continuité avec la 
moelle : les plaies & autres obfer- 
vations nous le perfuadent. Les 
mouvemens à leur tour n’ont point 
leur fiége au-deffous de la conti- 
nuité du nerf avec l’artere , puif- 



( 7 ^ ) 

que tout nerf fe meut au gré de 
la volonté. Voila donc le fenforium 
bien établi dans la moelle , & cela 
jufqu’à l’origine même artérielle 
de cette fubltance médullaire. D’où 
il fuit encore une fois que le fiége 
de l’Ame a plus d’étendue qu’on 
ne s’imagine ; encore fes limites 
feroient-elles peut-être trop bor- 
nées dans un homme , fur tout très- 
fçavant , fans l’immenfe petitefle ou 
exilité des idées dont nous avons 
parlé. 

S. VIII. 

r étendue de V Ame. 

Si le fiége de l’Ame a une cer- 
taine étendue , fi elle fent en di- 
vers lieux du cerveau , ou ce qui 
revient au même , fi elle y a vé- 
ritablement differens fiêges, il faut 
nécefiairement qu’elle ne foit pas 
elle- même inétenduë , comme le 



( 77 ) 

prétend Defcartes ; car dans fon 
fiftême , l’Ame ne pourroit agir 
fur le corps , & il feroit auffi im- 
polîible d’expliquer l’union & l’ac- 
tion réciproque des deux fubftan- 
ces , que cela eft facile à ceux qui 
penfent qu’il n’eft pas poflible de 
concevoir aucun être fans éten- 
due. En effet , le corps & l’Ame 
font deux natures entièrement op- 
pofées , félon Defcartes ; le corps 
n’eft capable que de mouvement , 
l’Ame que de connoiffance ; donc 
il eft impoflible que l’Ame agifte 
fur le corps , ni le corps fur l’Ame. 
Que le corps fe meuve , l’Ame qui 
n’eft point fujette aux mouvemens, 
n’en reffentira aucune ateinte. Que 
l’Ame penfe , le corps n’en ref- 
fentira rien , puifqu’il n’obéït qu’au 
mouvement. 

N’eft-ce pas dire avec Lucrèce 
que l’Ame n’étant pas matérielle, 
ne peut agir fur le corps , ou qu’el- 
le l’eft efteéüvement , puifqu’eüe 



( 7^ ) 

îe touche & le remue de tant d 
façon? ce qui ne peut convenir qu’ 
un corps. ( i ) 

Si petite & fi imperceptible qu’on 
fupojfe l’étendue de l’Ame, malgré 
les phénomènes qui femblent prou- 
ver le contraire, & qui démontre- 
roient plutôt (x) plufieurs Ames , 
qu’une Ame fans étendue , il faut 
toûjours qu’elle en ait une , quelle 
qu’elle foit , puifqu’elle touche im- 
médiatement cette autre étendue 
é.norme du corps , comme on con- 
çoit que le globe du monde feroit 
touché par toute la furface du plus 
petit grain de fable qui feroit pla-, 
cé fur fon fommet ? L’étendue de 
l’Ame forme donc en quelque for- 

C I ) Tangere nec tangi , nifi corpais , 
nulla poteft res. 

( 2 ) Quelques Anciens Philofophes les 
ont admifes , pour expliquer les differentes 
contradiftions dans lefquelles l’Ame fe 
furpiend elle-même , telles que, par exem- 
ple, les pleurs d’une femme qui feroit bierj 
fâchée de voir reffufciter fon mari. 






C 79 ) 

te le corps de cet être fenfible & 
adif i & à caufe de l’intimité de fa 
liaifon , qui ell telle qu’on croiroit 
que les deux fubftances fon indi- 
viduellement atachées& jointes en- 
femble , & ne font qu’un feul tout, 
Ariftote ( i ) dit „ qu’il n’y a point 
„ d’Ame fans corps , & que l’A- 
„ me n’eil point un corps. „ A dire 
vrai , quoique l’Ame agiffe fur le 
corps & fe détermine fans doute 
par une aftivité qui lui dt propre, 
cependant je ne fçais li elle eft ja- 
mais aélive , avant que d’avoir été 
paffive ; car il femble que l’Ame 
1 pour agir , ait befoin de recevoir 
les impreflions des efprits modifiés 
par les facultés corporelles. C’efl 
ce qui a peut-être fait dire à Hip- 
pocrate , ” que l’Ame dépend tel- 
3, lement du tempérament & delà 
I ,, difpofitiondes organes 5 qu’elle fe 
I perfediône& s’embellit avec eux. 

( I ) De AnmAtexi.z6. c, a.Voyezmoa 

I DLfcüurs. 



( 8o ) 

Vous voiés que pour expliquer 
Tunion de l’Ame au corps, il n’eft 
pas befoin de tant fe mettre l’ef- 
prit à la> torture , que l’ont fait ces 
grands génies , Ariftote , Platon , 
Defcartes, Mallebranche, Leibnitz, 
Staahl , & qu’il futüt d’aller ron- 
dement fon droit chemin , & de 
ne pas regarder derrière ou de cô- 
té , iorfque la vérité eft devant * 
foi. Mais il y a des gens qui ont 
tant de préjugés , qu’ils ne fe baif- i 
feroient feulement pas pour ramaf- 
fer la vérité , s’ils la rencontroient ! 
où ils ne veulent pas qu’elle foit. i 

Vous concevés enfin qu’après i 
tout ce qui a été dit fur la diver- 
fe origine des nerfs & les difïérens 
fiéges de l’Ame , il fe peut bien 
faire qu’il y ait quelque chofe de ! 
vrai' dans toutes les opinions des ' 
Auteurs à ce fujet , quelque op- j 
pofées qu’elles paroilTent : & puif- i 
que les maladies du cerveau, félon 
l’endroit qu’elles ataquent, fuppri- ! 

ment | 



(8i ) 

ment tantôt un lens , tantôt un au« 
tre , ceux qui mettent le fiége de 
l’Ame dans les nates ou le tejies , 
ont-ils plus de tort que ceux qui 
voudroient la cantonner dans le 
centre ovale , dans le corfs cal- 
leux ^ ou même ài2>x\shi glande pi- 
néale ? Nous pourrons donc apli- 
quer à toute la moelle du cerveau, 
ce que Virgile dit [ i ] de tout 
le corps, où il prétend avec le s Stoï- 
ciens que l’Ame eft répandue. 

En effet où eft votre Ame , lorf- 
I que votre odorat lui communique 
I des odeurs qui lui plaifent , ou la 
chagrinent , fi ce n’efl dans ces 
' couches d’où les nerfs olfaéiifs ti- 
! tirent leur origine ? Où eft-elle , 
■ lorfqu’elle aperçoit avec plaifir un 
i beau ciel , une belle perfpeétive , 
fl elle n’eft dans les couches opti- 
! ques^Pour entendre , il faut qu’elle 

[ I ] Totos difFufa per artus 

Mens agitat molem , & magno fe corpore mif- 
cet. Æneid. 1. 6. 

E 



( ) 

foit placée à la naiflance du nerf 
auditif , &c. Tout prouve donc 
que ce timbre auquel nous avons 
comparé l’Ame , pour en donner 
une idée fenfible , fe trouve en 
plufienrs endroits du cerveau, puif- 
qu’il efl réellement frapé àplufieurs 
portes. Mais je ne prétens pas di- 
re pour cela qu’il y ait plufieurs 
Ames ; une feule fuffit fans dou- ; 
te avec l’étendue de ce fiége mé- ! 
dullaire que nous avons été forcé i 
par l’expérience , de lui accorder; * 
elle fuffit , dis-je , pour agir,fen- ; 
tir , & penfer , autant qu’il lui eft !| 
permis par les organes. j 

§. I X. 

l'être fenfitif eft par cou- 
féqtient matériel. 

Mais quels doutes s’élèvent dans , 
mon Ame , & que notre entende- 
ment ett foible & borné ! Mon 



( 83 ) 

Ame montre conftamment, non la 
penfée , qui lui eft accidentelle , 
quoi qu’en difent les Cartéfiens , 
mais de l’aéiivité & de la fenfibilité. 
Voila deux propriétés incontefta- 
bles reconnues par tous les Philo- 
fophes qui ne fe font point lailîés 
aveugler par l’efprit fyiiématique , 
le plus dangereux des efprits. Or , 
dit. on , toutes propriétés fupofent 
un fujet qui. en foit la baze , qui 
exifte par lui-même , & auquel ap- 
partiennent de droit ces mêmes 
propriétés. Donc , conclue-t’on , 
l’Ame eft un être féparé du corps , 
une efpéce de monade fpirituelle ^ 
une forme fubfiftante , comme patr 
lent les adroits & prudens Scho- 
laftiques j c’eft-à-dire , une fubftan- 
ce dont la vie ne dépend pas de 
celle du corps. On ne peut mieux 
raifonner fans doute ; mais le fujet 
de ces propriétés , pourquoi vou- 
lés-vous que je l’imagine d’une na- 
ture abfolument diftinéle du corps 



( 84 ) 

tandis que je vois clairement que 
c’efl; l’organifation même de la 
moelle aux premiers commence- 
mensdefa naiflance,[ c’eft à-dire , 
à la fin du cortex ] qui exerce fi 
librement dans l’état fain toutes ces 
propriétés. Car c’eft une foule 
d’obfervations & d’expériences cer- | 
laines qui me prouvent ce que j’a- 
vance , au lieu que ceux qui di- 
fent le contraire peuvent nous J 
étaler beaucoup de Métaphyfique , 
fans nous donner une feule idée. 
Mais feroient-ce donc des fibres 
médullaires qui formeroient l’A- 
me ? & comment concevoir que 
la matière puifle fentir & penfer ? 
J’avoue que je ne le conçois pas ; 
mais outre qu’il eft impie de bor- 
ner la toute-puiflance du Créateur, 
en foutenant qu’il n’a pu faire pen- 
fer la matière , lui qui d’un mot 
a fait la lumière , dois-je dépouil- 
ler un être des propriétés qui fra- 
pent mes fens , parce que l’eflence 



( 8 ^ ) 

de cet être m’eft inconnue ? Je 
ne vois que matière dans le cer- 
veau , qu’étendue , comme on l’a 
prouvé , dans fa partie fenfitive : 
vivant , fain , bien organifé , ce 
vifcere contient à l’origine des nerfs 
un principe aélif répandu dans la 
fubllance médullaire ; je vois ce 
principe qui fent & penfe,fe dé- 
ranger , s’endormir , s’éteindre 
avec le corps. Que dis-je ? l’A- 
me dort la première ; fon feu s’é- 
teint à mefure que les fibres dont 
elle paroît faite , s’affoiblifient & 
tombent les unes fur les autres. 
Si tout s’explique parce que l’A- 
natomie & la Phyfiologie me dé- 
couvrent dans la moelle , qu’ai-je 
befoin de forger un être idéal ? 
Si je confond l’Ame avec les orga- 
nes corporels, c’eft donc que tous 
les phénomènes m’y déterminent, 
& que d’ailleurs Dieu n’a donné à 
mon Ame aucune idée d’elle -mê- 
me , mais feulement aflez de dif- 

F 3 



( 8^ ) 

cernement & de bonne foi pour fe 
reconnoître dans quelque miroir 
que ce foit , & ne pas rougir d e- 
tre née dans une fange pulpeufe 
animée d’efprits. Si elle eft ver- 
tueufe & ornée de mille belles con- 
lîoiflances, elle eft affez noble & 
recommandable : la naiflTance eft 
IWet du hazard , & n’ajoûte rien 
au mérite. 

Nous remettons à expofer les 
phénomènes dont je viens de par- 
ler , lorfque nous ferons voir le peu 
d’empire de l’Ame fur le corps , 
& combien la volonté lui eft af- 
fervie. Mais l’ordre des matières 
que je traite exige que la mémoi- 
re fuccéde aux fenfations , qui 
m’ont mené beaucoup plus loin 
que je ne penfois. 

S. X. 

la Mémoire. 

Tout jugement eft la comparai- 



( 87 ) 

fon de deux idées que l’Ame fçait 
diftinguer l’une de l’autre. Mais 
comme dans le même inftant elle 
I ne peut contempler qu’une feule 
i idée , fi je n’ai point de mémoi- 
i re , lorfque je vais comparer la fe- 
I conde idée , je ne retrouve plus la 
j première. Ainfi ( & c’efl; une ré- 
paration d’honneur à la mémoire 
trop en décri ) point de mémoire, 
point de jugement. Ni la parole, 
ni la connoifiance des chofes , ni 
le fentiment interne de notre pro- 
pre exiftence ne peuvent demeu- 
rer certainement en nous fans mé- 
moire. A-t-on oublié ce qu’on a 
fçu , il femble qu’on ne fafle que 
de fortir du néant ; on ne fçait 
point avoir déjà exifté, & que l’on 
continuera d’être encore quelque 
tems. Wepfer parle d’un malade 
qui avoir perdu les idées mêmes 
des chofes , & n’avoit plus d’exac- 
tes perceptions ; il prenoit le man- 
che pour le dedans de la cuillier. U 



( 88 ) ; 
en cite un autre qui ne pouvolt 
jamais finir fa phriafe , parce qu’a- 
vant d’avoir fini , il en avoit ou- 
blié le commencement 5 & il 
donne l’hiftoire d’un troifiéme , 
qui faute de mémoire , ne pouvoir 
plus épeler , ni lire. La Motte |j 
fait mention de quelqu’un qui avoit 
perdu l’ufage de former des fons 
& de parler. Dans certaines af- 
fedions du cerveau , il n’elt pas ra- 
re de voir les malades ignorer la 
faim & la foif ; Bonnet en cite I 
une foule d’exemple. Enfin un hom- 
me qui perdroit toute mémoire , 
leroit un atome penfant : ( fi on | 
peut penfer fans elle , ) inconnu à ii 
lui -même, il ignoreroit ce qui lui 
arriveroit , & ne s’en raporteroit 
rien. 

La caufe de la mémoire efl; tout Ji 
à fait mécanique , comme elle- 
même ; elle paroît dépendre de ce 
que les impreffions corporelles du 
cerveau, qui font les traces d’idées 



( 89 ) 

qui le fuivent , font voifincs , & 
que l’Ame ne peut faire la décou- 
verte d’une trace , ou d’une idée , 
fans rapeller les autres qui avoient 
coutume d’aller enfemble. Cela ' 
eft très- vrai de ce qu’on a apris 
dans la jeunelTe. Si l’on ne fe fou- 
vient pas d’abord de ce qu’on cher- 
che , un vers , un feul mot le fait 
retrouver. Ce phénomène démon- 
tre que les idées ont des territoi- 
res féparés , mais avec quelque or- 
dre. Car pour qu’un nouveau mou- 
vement , ( par exemple , le com- 
mencement d’un vers , un fon qui 
frape les oreilles , ) communique 
fur le champ fon impreffion à la 
partie du cerveau qui eft analo- 
gue à celle où fe trouve le premier 
veftige de ce qu’on cherche ,( c’ell- 
à-dire , cette autre partie de la 
moelle , où ell cachée la mémoi- 
re, ou la trace des vers fuivans , ) 

& y repréfente à l’Ame la fuite de 
h première idée, ou des premiers 



( 9 ° ) 

inots , il efl néceiraire que de nou- 
velles idées foient portées par une 
loi Gonflante au même lieu dans 
lequel avoient été autrefois gra- 
vées d’autres idées de même na- 
ture que celles-là. En effet fi cela 
fe faifoit autrement , l’arbre au pied 
duquel on a été volé ,ne donneroit 
pas plus finement d’idée d’un vo- 
leur, que quelqu’autre objet. Ce 
qui confirme la même vérité, c’eft 
que certaines affedions du cerveau 
détruifent tel ou tel fens , fans tou- 
cher aux autres. Le Chirurgien 
que j’ai cité a vu un homme qui 
perdit le tad d’un coup à la tête. 
Hildanus parle d’un homme qu’u- 
ne commotion de cerveau rendit 
aveugle. J’ai vu une Dame qui 
guérie d’une apoplexie , fut plus 
d’un an à recouvren, fa mémoire ; 
il lui fallut revenir c , de 
fes premières connoilï^nces , qui 
s’augmentoient & s’élevt)knt en 
quelque forte avec les fibres af- 



( 9 * ) 

faiflees du cerveau , qui n’avoient 
fait par leur collabefcence qu’arrê- 
ter & intercepter les idées. Le 
P. Mabillon étoit fort borné ; une 
maladie fit éclôre en lui beaucoup 
d’efprir , de pénétration , & d’ap- 
titude pour les Sciences. Voila une 
de ces heureufes maladies contre 
îefquelles bien des gens pourroient 
troquer leur fanté , & ils feroient 
un marché d’or. Les aveugles ont 
afTez communément beaucoup de 
mémoire : tous les corps qui les 
environnent ont perdu les moïens 
de les diftraire ; l’atention , la ré- 
flexion leur coûte peu ; de -là on 
peut envifager long-tems & fixe- 
ment chaque face d’un objet , la 
préfence des idées eft plus fiable 
& moins fugitive. Mr. de la Mot- 
te, de l’Académie Françoife , dic- 
*ta tout de fuite fa Tragédie à' Inès 
de Cafiro. Qu’elle étendue de mé- 
moire d’avoir xooo. vers préfens , 
qui défilent tous avec ordre 



C 9^ ) , 

devant l’Ame , au gré de la volon- 
té ! Comment fe peut- il faire qu’il 
n’y ait rien d’embroüillé dans cette 
efpéce de cahos ? On a dit bien 
plus de Pafcal , on raconte qu’il 
n’a jamais oublié ce qu’il avoit ap- 
pris. On penfe au refte , & avec 
allez de raifon , puifque c’eft un 
fait , que ceux qui ont beaucoup 
de mémoire , ne font pas ordinai- 
rement plus fufpeél de jugement , 
que les Médecins & les Théolo- 
giens de Religion , parce que la 
moelle du cerveau eft fi pleine d’an- 
ciennes idées , que les nouvelles 
ont peine à y trouver une place 
dillinde : j’entendscesidées mères , 
( fl on me permet cette expreffion , ) 
qui peuvent juger les autres en les 
comparant , & en déduifant avec 
jultelTe une 3e- idée de la combi- 
naifon des deux premières. Mais 
qui eut plus de jugement , d’efprit 
& de mémoire , que les deux hom- 
mes illultres que je viens de nommer? 



( 93 ) 

Nous pouvons conclure de tout 
ce qui a été dit au fujet de la mé- 
moire, que c’eft une faculté de l’A- 
me qui confifte dans les modifica- 
tions permanentes du mouvement 
des efprits animaux excités par les 
impreffions des objets qui ont agi 
' vivement , ou très-fouvent fur les 
fens : en forte que ces modifica- 
tions rapellent à l’Ame les mêmes 
fenfations avec les mêmes circonf- 
tances de lieu , de tems , &c. qui 
les ont acompagnées , au moment 
qu’elle les a reçues par les orga- 
nes qui fentent. 

Lorfqu’on fent qu’on a eu autre- 
fois une idée femblable à celle qui 
pafle aéfuellement par la tête, cette 
fenfation s’apelle donc mémoire : 
& cette même idée , foit que la 
volonté y confente , foit qu’elle 
n’y confente pas , fe réveille nécef- 
fairement à l’occafion d’une difpo- 
fition dans le cerveau , ou d’une 
caufe interne , femblable à celle qui 



( 94 ) 

l’avoit fait naître auparavant , ou 
d’une autre idée qui a quelque affi- 
nité avec elle. 

S. X I. 

V Imagination. 

L’imagination confond les diver- 
fes fenfations incomplettes que la 
mémoire rapelle à l’Ame , & en 
forme des images , ou des tableaux 
qui luLrepréfentent des objet dif- 
ferens , foit pour les circonitances, 
foit pour les accompagnemens , 
ou pour la variété des combinai- 
fons, j’entens des objets differens 
des exades fenfations reçues autre- 
fois par les fens. 

Mais pour parler de l’imagina- 
tion avec plus de clarté , nous la 
définirons une perception d’une 
idée produite par des caufes in- 
ternes , & femblable à quelqu’une 
des idées que les caufes externes 



(9S ) 

avoient coutume de faire naître. 
Ainfi lorfque des caufes matérielles 
cachées dans quelque partie du 
corps que ce foit , affeétent les 
nerfs , les efprits , le cerveau , de 
la même maniéré que les caufes 
corporelles externes, & en confé- 
quence excitent les mêmes idées , 
on a ce qu’on apelle de V imagina- 
tion. En effet lorfqu’il naît dans le 
cerveau une difpofition Phyfique , 
parfaitement femblable à celle que 
produit quelque caufe externe , il 
doit fe former la même idée , quoi- 
qu’il n’y -ait aucune caufe préfente 
au dehors : c’eft pourquoi les ob- 
jets de l’imagination font apellés 
phantômes oufpeêfres. (pctvraa-/zzra. 

Les fens internes ocafionnent 
donc , comme les externes , des 
changemèns de penfées j ils ne dif- 
ferent les uns des autres , ni parla 
façon dont on penfe , qui eft tou- 
jours la même pour tout le mon- 
de , ni par le changement qui fe 



( 96 ) 

fait dans le Jenforkm , mais parla 
feule abfencC d’objets externes. îl 
eft peu furprenant que les cau- 
fes internes puiffent imiter les cau- 
fes extérieures , comme on le voit 
en fe prelïant l’œil , ( ce qui 
change fi fingulierement la vifion ) 
dans les fonges , dans les imagina- 
tions vives , dans le délire , &c. 
tous phénomènes inexplicables dans 
le lyllême d’Epicure & de Lu- 
crèce fur les images , qui , félon 
les Anciens , font envoïées des corps 
jufqu’au cerveau. 

L’imagination dans un homme 
fain ell plus foible que la percep- 
tion des fenfations externes, &, à 
dire vrai , elle ne donne point de 
vraie perception. J’ai beau ima- 
giner en palTant la nuit fur le pont- 
neuf, la magnifique perfpective des 
lanternes allumées , je n’en ai la 
perception que lorfque mes yeux 
en font frapés. Lorfque je penfe 
à rOpéra , à la Comédie , à l’A- 
mour 5 



^ 97 ) 

mour , qu’il s’en faut que j’éprou- 
ve les fenfations de ceux qu’en- 
chante la Le Maure, ou qui pleu- 
rent avec Mérope , ou qui font 
dans les br^s de leurs ipaîtrefles ! 
Mais dans ceux qui rêvent , ou qui 
font en délire , l’imagination don- 
ne de vraies perceptions ; ce qui 
prouve clairement qu’elle ne dif- 
féré point dans ,fa nature mê- 
me , ni dans fes effets fur le fen- 
forium , quoique la multiplicité 
des idées , & la rapidité avec la- 
quelle elles fe fuivent , affoibliffe. 
les anciennes idées retenues dans 
le cerveau , où les nouvelles pren- 
nent plus d’empire : & cela efl vrai 
de toutes les impreffions nouvelles 
des corps fur le nôtre. 

L’imagination efl vraie ou fauffe, 
foible ou forte. L’imagination vraie 
repréfente les objets dans un état 
naturel , au lieu que dans l’imagi- 
nation faulfe , l’Ame les voit autre- 
ment qu’ils ne font. Tantôt elle re- 

G 



(98 ) 

connoît cette illufion , & alors ce 
n’eft qu’un vertige , comme celui 
de Pafcal qui avoit tellement épui- 
fé par l’étude les efprits de fon cer- 
veau , qu’il imaginoit voir du côté 
gauche un précipice de feu , dont 
il fe faifoit toûjours garantir par des 
chaifes ou par toute autre efpéce 
de rempart , qui pût l’empêcher de 
voir ce goufre phantaftique ef- 
fraïant , que ce grand homme 
connoiflbit bien pour tel. Tantôt 
l’Ame participant à l’erreur géné- 
rale de t«us les fens externes & 
internes , croit que les objets font 
réellement femblables aux phantô- 
mes produits dans l’imagination, & 
alors c’eft un vrai délire. 

L’imagination foible eft celle qui 
eft aulli légèrement affe(fl:ée parles 
difpofitions des fens internes , que 
par l’imprellion des externes ; tan- 
dis que ceux qui ont une imagina- 
tion forte , font vivement afiedés 
Si remués par les moindres caufes ^ 



■ ( 99 ) 

j ^ on peut dire que ceux-là ont été 

favoriiés de la nature , puifque pour 
I travailler avec fuccès aux ouvrages 
! de génie & de fentiment , il faut 
^ une certaine force dans lesefpritsj, 
j qui puiffe graver vivement & pro- 
‘ fondément dansle cerveau les idées 
que l’imagination a faites , & les 
: pallions qu’elle veut peindre. Cor- 
’ neille avoit les organes doüés fans 
doute d’une force bien fupérieure 
: en ce genre 5 fon Théâtre elf l’école 
f de la grandeur d’Ame j comme lé 
I remarque Mr. de Voltaire. Cette 
force le manifelle encore dans Lu- 
' crece même, ce grand Poète, quoi^ 
que fans harmonie; Pour être grand 
P Poète j îl faut de grandes pallions; 

Quand quelque idée fe réveille 
I dansle cervaux avec autant de for- 
I ce, que lorfqu’elle y a été gravée 
l; pour la première fois j & cela par 
' un effet de la mémoire j & d’une 
imagination vive , on croit voir âU 
dehors l’objet connu de cette pen^ 



( ÏOO ) 

fée. Une caufe préfente , interne , 
forte , jointe à une mémoire vive, 
jette les plus fages dans cette er- 
reur , qui eft fi familière à ce délire 
fans fièvre des mélancholiques. 
Mais fi la volonté fe met de la par- 
tie , files fenti mens qui en réfultent 
dans l’Ame , l’irritent , alors on ell, 
à proprement parler , en fureur. 

Les Maniaques occupés toûjours 
du même objet , s’en font fi bien 
fixé l’idée dans l’efprit , que l’Ame 
s’y fait & y donne fon confente- 
ment. Plufieurs fe refiemblent en 
ce que, hors du point de leur folie, 
ils font d’un fens droit & fain ; & 
s’ils fe laifTent féduire par l’objet 
même de leur erreur, ce n’efi; qu’en 
conféquence d’une faulfc hypothé- 
fe qui les écarte d’autant plus de la 
raifon , qu’ils font plus conféquens 
ordinairement. Michel Montagne 
a un chapitre fur l’imagination, qui 
eft fort curieux : il fait voir que 
le plus fage a un objet de délire , 



if 



( lOI ) 

& , comme on dit , fa folie. C’eft 
une chofe bien fmguliere & bien 
humiliante pour l’homme , de voir 
que tel génie fublime dont les ou- 
vrages font l’admiration de l’Euro- 
pe, n’a qu’à s’attacher trop long- 
tems à une idée ; fi extravagante , 
fi indigne de lui qu’elle puifle être , 
il l’adoptera , jufqu’à ne vouloir 
jamais s’en départir ; plus il verra 
& touchera , par exemple, fa cuilTe 
& fon nez , plus il fera convaincu 
que l’une eil de paille , & l’autre 
de verre ; & aufiu clairement con- 
vaincu , qu’il l’efi: du contraire , 
dès que l’Ame a perdu de vue fon 
objet , & que la raifon a repris fes 
droits. C’eft ce qu’on voit dans la 
manie. ' 

Cette maladie de l’efprit dépend 
I de caufes’ corporelles connues ; & 
i fi on a tant de peine à la guérir , 

I c’efl; que ces malades ne croient 
1 point l’être , & ne veulent point 
entendre dire qu’ils le font : de 

G 3 



( lOX ) 

forte que fi un Médecin n a pas, 
plus d’efprit que de gravité , ou de 
Galénique , les raifonnemens gau- 
ches & mal -adroits les irritent & 
augmentent leur manie. L’Ame 
n’elt livrée qu’à une forte impref- 
fion dominante , qui feule l’occupe 
tout entière , comme dans l’amour 
le plus violent , qui eft une forte 
de manie. Que fert donc alors de 
s’opiniâtrer à parler raifon à un 
homme qui n’en a plus ? ^lid vota, 
furentem , quid délabra juvant 
Tout le fin , tout le myftere de 
l’art clt de tâcher d’exciter dans le 
cerveau une idée plus forte , qui 
aboliffe l’idée ridicule qui occu- 
pe l’Ame .* car par-là on rétablit 
le jugement & la raifon , avec l’é- 
gale diflribution du fang & des 
efpritSo 



( 103 ) 

I §. XI l. 

: 7)es TaJJions, 

1 

j Les paffions font des modifica- 
1 tions habituelles des efprits ani- 
I maux , lefquelles fournifïent pref- 
! que continuellement à l’Ame des 
fenfations agréables ou défagréa- 
bles , qui lui infpirent du défir , 
ou de l’averfion pour les objets » 

1 qui ont fait naître dans le mouve- 
ment de ces efprits les modifica- 
tions acoutumées. De -là naiffent 
l’amour , la haine , la crainte , l’au- 
dace , la pitié , la férocité , la co- 
lère , la douceui' , tel ou tel pen- 
chant à certaines voluptés. Ainfi 
il eft évident que les pallions ne 
doivent pas fe confondre avec les 
autres facultés récordatives , telles 
que la mémoire & l’imagination , 
dont elles fe diflinguent par l’im- 
preflion agréable ou défagréable 



( 104 ) 

des fenfations de l’Ame ; au lieu 
que les autres agens de notre rémi- 
nifcence ne font confiderés qu’au- 
tant qu’ils rapellent fimplement les 
fenfations, telles qu’on les a reçues, 
fans avoir égard à la peine , ou au 
plaifir qui peut les acompagner. 

Telle eîl l’aflociation des idées 
dans ce dernier cas , que les idées 
externes ne fe repréfentent point 
telles qu’elles font au dehors, mais 
jointes avec certains mouvemens 
qui troublent le fenforïum : & dans 
le premier cas , l’imagination forte- 
ment frapée , loin de retenir tou- | 
tes les notions , admet à peine une | 
feule notion fimple d’une idée com- 
plexe , ou plutôt ne voit que fon 
ol^et fixe interne. j 

Mais entrons dans un plus grand 
détail des paffions. Lorfque l’Ame ; 
aperçoit les idées qui lui viennent ij 
par les fens , elles produifent par I 
cette même repréfentation de l’ob- 
jet , des fentimens de joie ou de 



( 105 ' ) 

triftelTe ; ou elles n’excitent ni les 
uns ni les autres -, celle-ci fe nom- 
ment indijfer entes : au lieu que les 
premières font aimer ou haïr l’ob- 
jet qui les fait naître par fon aétion. 

Si la volonté qui réfulte de l’idée 
tracée dans le cerveau , fe plaît à 
contempler, à conferver cette idée, 
comme lorfqu’on penfe à une jolie 
femme , à certaine réuffite , &c. 
c’efl; ce qu’on nomme joie , vo- 
lupté y flaifir. Quand la volonté 
' défagréablement affeétée , fouffre 
d’avoir une idée , & la voudroit 
loin d’elle , il en réfuite de la trif- 
teîTe. L’amour & la haine font 
deux pallions defquelles dépendent 
toutes les autres. L’amour d’un 
objet préfent me réjoüit ; l’amour 
d’un objet palTé ell un agréable 
fouvenir ; l’amour d’un ojet futur 
eft ce qu’on nomme défiroxx efpoir, 
lorfqu’on défire , ou qu’on efpére 
en joüir. Un mal préfent excite 
de la triftelTe ou de la haine ; un ma! 



( io6 ) 

pafTé donne une réminifcence 0- 
cheufe ; la crainte vient d’un ma! 
futur. Les autres affedions de 
l’Ame font divers dégrés d’amour 
ou de haine. Mais fi ces affec- 
tions font fortes , qu’elles impri- 
ment des traces ff profondes dans 
le cerveau , que toute notre éco- 
nomie en foit bouleverfée , & ne 
connoifl'e plus les loix de la raifon , 
alors cet état violent fe nomme 
pajjion , qui nous entraine vers fon 
objet malgré notre Ame. Les idées 
qui n’excitent ni joie ni triftefîe , 
font apellées indifférentes, comme 
on vient de le dire ; telle eff l’idée 
de l’air , d’une pierre , d'un cer- 
cle , d’une maifon , &c. Mais ex- 
cepté ces idées- là , toutes les au- 
tres tiennent à l’amour ou à la hai- 
ne , & dans l’homme tout refpire 
la paflîon. Chaque âge a les fien- 
nes. On fouhaite naturellement ce 
qui convient à l’état aftuel du corps, 
ta jeuneffe forte vigoureufe ah 



( 107 ) 

me îa guerre , les plaifirs de l’a-^ 
mour , & tous les genres de vo- 
lupté ; l’impotente vieilleflTe , au 
lieu d’être belliqueufe, ell timide; 
avare au lieu d’aimer la dépenfe ; 
la hardieffe eft témérité à fes yeux, 
& la joüilTance eft un crime , par- 
ce qu’elle n’eft plus faite pour elle. 
On obferve les mêmes apétits & 
îa même conduite dans les brutes, 
qui font comme nous gais , folâ- 
tres, amoureux dans le jeune âge, 
& s’engourdiftent enfuite peu à peu 
pour tous les plaifirs. A l’ocafion 
de cet état de l’Ame qui fait aimer 
ou haïr , il fe fait dans le corps 
des mouvemens mufculaires , par 
le moïen defquels nous pouvons 
nous unir , ou de corps , ou de 
penfée , à l’objet de notre plaifir, 
& écarter celui dont la préfence 
nous révolte. 

Parmi les affeélions de l’Ame , 
les unes fe font avec confidence , 
OU fientiment intérieur , & les au-. 



( io8 ) 

très fans ce fentiment. Les affec- 
tions du premier genre apartien- 
nent à cette loi , par laquelle le 
corps obéît à la volonté ; il n’im- 
porte de chercher comment cela 
s’opère. Pour expliquer ces fuites, 
ou effets des pallions , il fuffit d’a- 
voir recours à quelque accélération 
ou retardement dans le mouvement 
du fuc nerveux , qui paroît fe faire 
dans le principe dulnerf. Celles du 
fécond genre font plus cachées , | 

& les mouvemens qu’elles excitent | 
n’ont pas encore été bien expofés. 
Dans une très-vive joie , il fe fait une 
grande dilatation du coeur, le pouls 
s’élève , le cœur palpite , jufqu’à 
faire entendre quelquefois fes pal- 
pitations , & il fe fait aufîi quel- 
quefois une fl grande tranfpiration, 
qu’il s’enfuit fouvent la défaillance 
& même la mort fubite. La co- 
lère augmente tous les mouvemens, 

& conféquemment la circulation 
du fang ; ce qui fait que le corps 



C 109 ) 

devient chaud , rouge , tremblant , 
tout-à-coup prêt à dépofer quel- 
ques fécrétions qui l’irritent, & 
fujet aux hémorrhagies. De-là ces 
fréquentes apopléxies , ces diar- 
rhées , ces cicatrices r’ouvertes , 
ces inflammations , ces iêfères , 
cette augmentation de tranfpira- 
tion. La terreur , cette pallion , 
qui, en ébranlant toute la machine, 
la met , pour ainfi dire , en gardc‘ 
pour fa propre défenfe, fait à peu- 
près les mêmes effets que la colè- 
re ; elle ouvre les artères , guérit 
quelquefois fubitement les parali- 
fies , la létargie , la goûte, arrache 
un malade aux portes de la mort, 
produit l’apopléxie , fait mourir de 
mort fubite , & caufe enfin les 
plus terribles effets. Une crainte 
médiocre diminue tous les mouve- 
mens , produit le froid , arrête la 
tranfpiration , difpofe le corps à 
recevoir les miafmes contagieux , 
produit la pâleur, l’horreur , la foi- 



( ) 

bieffe , le relâchement des fphinc= 
ters , &c. Le chagrin produit les 
mêmes accidens , mais moins forts, 

& principalement retarde tous les 
mouvemens vitaux &animaux. Ce« 
pendant un grand chagrin a quel- 
quefois fait tout-à-coup périr. Si 
vous raportés tous ces effets à leurs 
caufes , Voustrouverés que les nerfs 
doivent néceffairement agir fur 16 
fang; enforte que Ton cours réglé 
par celui des efprits , s’augmente* 
ou fe retarde avec lui. Les nerfs 
qui tiennent les artères comme 
dans des filets , paroilTent donc 
dans la colère & la joie , exciter 
la circulation du fang artériel , eri 
animant le reffort des artères : dans 
la crainte & le chagrin , paffion qui i, 
femble diminutive de la crainte * 

[ au moins pour fes effets , ] les 
artères refferrées , étranglées * ont 
peine à faire couler leur fang. Or 
où ne trouve-t’on pas ces filets ner- 
veux ? ils font à la carotide interne* 



( III ) 

à l’artère temporale , à la grande 
méningienne , à la vertébrale , à la 
fonclaviere , à la racine de la fou- 
claviere droite , & de la carotide, 
au tronc de l’aorte, aux artères bra- 
chiales , à la céliaque , à la méfen- 
térique , à celles qui fortent du baP 
fin ; & par tout ils font bien capa- 
bles de produire Ces effets. La 
pudeur, qui ell une efpéce de crain- 
te , refferre la veine temporale où 
elle efl environnée des branches de 
la portion dure , & retient le fang 
au vifage, N’eft-ce pas auffi par 
l’adion des nerfs que fe fait l’érec- 
tion, effet qui dépent fi vifiblement 
de l’arrêt du fang ? N’eft-il pas cer- 
tain que l’imagination feule procure 
I cet état aux Eunuques mêmes ? 

I Que cette feule caufe produit l’é- 
jaculation , non-feulement la nuit , 
mais quelquefois le jour même ? 
Que l’impuiffance dépend fouvent 
; des défauts de l’imagination , com- 
me de , fa trop grande ardeur , OU di 



( II2, ) 

fon extrême tranquillité , ou de fes 
ditfercntes maladies, comme on en 
lit des exemples dans Venette & 
Montagne ? Il n’eft pas jufqu’à l’ex- 
cès de la pudeur , d’une certaine 
retenue , ou timidité , dont on fe 
corrige bien vite à l’école des fem- 
mes , qui ne mette fouvent le jeune 
homme le plus amoureux, dans une 
incapacité de les fatisfalre. Voilà à 
la fois la théorie de l’amour & celle 
de toutes les autres pallions : l’une 
vient merveilleufement à l’apui des 
autres. Il eft évident que les nerfs 
jouent ici le plus grand rôle , & 
qu’ils font le principal reffbrt des 
pallions. Quoique nous ne con- 
noiffions point les pallions par leurs 
caufes, les lumières que le mécanif- 
me des mouvemens des corps ani- 
més a répandues de nos jours , 
nous permettent donc du moins de 
lesexpliqüer toutes afles clairement 
par leurs effets : & dès qu’on fçait, 
par exemple , que le chagrin refTerre 



( II3 ) 

ies diamètres destuïaux, quoiqu’on 
ignore quelle eft la première caufe 
qui fait que les nerfs fe contraélent 
autour d’eux , comme pour les 
étrangler ; tous les effets qui s’en 
fuivent , de mélancolie , d’atrabile 
& de manie font faciles à concevoir : 
l’imagination affédée d’une idée 
forte , d’une paflion violente , in- 
flué furie corps &le tempérament; 
& réciproquement les maladies du 
corps attaquent l’imagination & 
l’efprit. La mélancolie prife dans 
le fens des Médecins , une fois 
formée , & devenue bien atrabi- 
^ laire dans le corps de la perfonne 
la plus gaie , la rendra donc né- 
i ceffairement des plus trilles: & au 
; lieu de ces plailirs qu’on aimoit 
I tant , on n’aura plus de goût que 
j pour la folitude. 

; 

9 

! ^ 

\ 

} 

l 



( ”4 ’ 




Chapitre XI. 



^es facultés qui dépendent de 
l'habitude des Organes feiiftifs. 

N O us avons expliqué la mé- 
moire , l’imagination & les 
pallions , facultés de l’Ame qui 
dépendent vifiblement d’une fim- 
ple difpofition du Jenforium , la- 
quelle n’eft qu’un pur arrangement 
mécanique des parties qui forment 
la moelle du cerveau. On a vu 
1°. que la mémoire confille en ce 
qu’une idée femblable à celle qu’on 
avoit eu autrefois à l’ocafion de 
l’imprefTion d’un corps externe, fe 
réveille &fe repréfente à l’Ame: x . 
Que fl elle fe réveille allez forte- 
ment , pour que la difpofition in- 
terne du cerveau enfante une idée 
très- forte ou très -vive , alors on a 
de ces imaginations fortes , dont 



( ) 

quelques Auteurs ( font une clal- 
fe ou une efpéce particulière , & 
qui perfuadent très-fortement l’A- 
me que la caufe de cette idée exiüe 
hors du corps. 3°- Qne l’imagi* 
nation eft de toutes les parties de 
, l’Ame , la plus difficile à régler , 

' &; celle qui fe trouble & fe déran- 
gé avec le plus de facilité : de là 
vient que l’imagination en général 
nuit beaucoup plus au jugement , 
que la mémoire même , fans la- 
quelle l’Ame ne peut combiner 
I plufieurs idées. On diroit que ce 
fens froid , apellé commun , quoi- 
que fl rare , s’éclipfe & fe fond en 
I quelque forte à la chaleur des mou- 
I vemens vifs & turbulens que pro- 
1 duifent fans ceffe les vertiges & les 
I tourbillons de la partie phamaili- 
j que du cerveau. 4 °. Enfin j’ai fait 
l voir combien de caufes changent 
I les idées mêmes des chofes , com- 
\ bien il faut de fages précautions 

l (a ) Boërh, hift. med. de fenf. intern, 

I H 2, 



( ii6 ) 

pour éviter l’erreur quiféduit l’hom- 
me en certains cas malgré lui-mê- 
me. Qu’il me foit permis d’ajoû- 
ter que ces connoiffances font abfo- 
lument néceiïaircs aux Médecins 
mêmes , pour connoître, expliquer 
& guérir les diverfes affeélions du 
cerveau. 

Paffons à un nouveau genre de 
facultés corporelles qui le rapor- 
tent à l’Ame fenfitive. La mémoi- 
re , l’imagination , les pallions , 
ont formé la première dalle : les 
inclinations , les apétits, l’inlfind:, 
la pénétration & la conception 
vont compofer la fécondé. 

S. I. 

Inclinations & des Aÿêtits. 

Les inclinations font des difpo- 
fitions qui dépendent de la llruc- 
ture particulière des fens , de la 
folidité , de la molelTe des nerfs 



( II7 ) 

qui fe trouvent dans ces organes, 
ou plutôt qui les conilituent, des 
divers dégrés de mobilité dans les 
efprits, &c. C'ed: à cet état qu’on 
doit les penchans ou les dégoûts 
naturels qu’on a pour diôerens 
objets qui viennent fraper les iens. 

Les apétits dépendent de cer- 
tains organes deftinés à nous don- 
ner les ienfations qui nous font dé- 
firer la joüilïance ou l’ufage des 
chofes utiles à la confervation de 
notre machine , & à la propagation 
de notre efpéce , apétit aufli pref- 
fant & qui reconnoît les mêmes 
principes ou les mêmes caufes que 
la faim. ( a ) Il ell bon de fçavoir 
que les Anciens ont auffi placé 
dans cette même claffe certaines 
difpofitions de nos organes qui nous 
donnent de la répugnance & mê- 
me de l’horreur pour les chofes 
qui pourroient nous nuire. C’elt 
pourquoi ils avoient diltingué ces 
(<î) M. Senac. d’Heift. p. ^14. 



( ii8 ) 

apétits en concupijcibles^ en iraj~ 
cibles ; c’ell-à'dire , en ceux qui 
nous font défirer ce qui eft bon , 
ou falutaire , qui ne nous y font 
jamais penfer fans plaifir ; & en 
ceux qui nous font penfer à ce qui 
nous eit contraire , avec aiïez de 
peine & de répugnance pour le 
rébuter. Quand je dis nous , c’eft 
qu’il faut , n’en déplaife à l’orglieil 
humain , que les hommes fe con- 
fondent ici avec les animaux , puif- 
qu’il s’agit de facultés que la nature 
a données en commun aux uns & 
aux autres, 

§. IL 

rinjtïnd. 

L’înilinéi: confilte dans des dif- 
pofitions corporelles purement mé- 
caniques qui font agir les animaux 
ians nulle délibération , indépen- 
damment de toute expérience , ^ 



( II9 ), 

comme par une efpéce de nécef- 
ficé , mais cependant , ( ce qui eft 
bien admirable , ) de la maniéré qui 
leur convient le mieux pour la coiv 
fervation de leur être. D’où naît 
la fimpaîhie que certains animaux 
ont les uns pour les autres , & 
quelque fois pour l’homme même, 
auquel il en eft qui s’atachent ten- 
drement toute leur vie ; l’antipa- 
thie ou averfion naturelle , les ru- 
fes , le difcernement , le choix in- 
délibéré automatique , & pourtant 
fûr , de leurs alimens ,& même des 
plantes falutaires qui peuvent leur 
convenir dans leurs differentes ma- 
lad ies. Lorfque notre corps eff 
affligé de quelque mal , qu’il ne fait 
fes fondions qu’avec peine , il eff 
comme celui des animaux, machi- 
nalement déterminé à chercher les 
les moïens d’y remédier , fans ce- 
pendant les connoître. ( a ) 

La raifon ne peut concevoir com- 

C Æ ) Boerh. Infl. Med. §. 4. 



( liO ) 

ment fe font des opérations en ap- 
parence aufli iimples. Le dofte 
Médecin que je cire fe contente \ 
de dire , qu’elles fe font en confë- \ 
quence des loix auxquelles l’Au- j 
teur^ de la nature, a alîujetti les ^ 
corps animés , & que toutes les \ 
premières caufes dépendent im- i 

médiatement de ces loix. L’en- ■ 

fant nouveau né fait diff’erentesfonc- | 

tions , comme s’il s’y étoit exercé 
pendant toute la groiïcffe , fans ^ 
connoître aucun des organes qui ! 
fervent à ces fonéfions ; le papillon i 
à peine formé fait jouer fes nou- ' 
velles ailes , vole le balance par- 
faitement dans l’air ; l’abeille qui 
vient de naître , ramafle du miel 8c ; 
de la cire ; le perdreau à peine | 
éclos, diflingue le grain qui lui 
convient. Ces animaux n’ont point 
d’autre maître que l’inltinéf. Pour 
expliquer tous ces mouvemens & i 
ces opérations , il eft donc évi- 
dent que Staahl a grand tort de 



( I2I ) 

prétexter l’adreffe que donne l’ha- 
l^itude. 

Il eft certain , comme l’obferve 
l’homme du monde le plus capa- 
ble [i] d’arracher les fecrets de la 
nature , qu’il y a dans les mouve- 
mens des corps animés autre cho- 
fe qu’une mécanique intelligible , 
je veux dire , ” une certaine for- 
j, ce qui apartient aux plus peti- 
5, tes parties dont l’animal eft for- 
„ mé , qui eft répandue dans cha- 
5, cune, & qui caraftérife non feu- 
„ lement chaque efpéce d’animal, 
„ mais chaque animal de la même 
J, efpéce , en ce que chacun fe 
„ meut , & fent diverfement & 
„ à fa maniéré , tandis que tous 
„ apétent néceftairement ce qui 
„ convient à la confervation de leur 
„ être, & ont une averfion natu- 
5, relie qui les garantit fûrement 
„ de ce qui pourroft leur nuire.,» 

Il eft facile déjuger quel’homms 

[ I ] M. de Maupertuis. 



( ) 

n'eft point ici excepté. Oui, fans 
doute , c’eft cette forme propre à 
chaque corps , cette force innée dans 
chaque élément fibreux, dans cha- 
que fibre vafculeufe , & toûjours 
efiëntieliement differente en foi de 
ce qu’on nomme élaflicité , puif- 
que celle - ci efl détruite , que l’au- 
tre fubfilte encore , après la mort 
même , & fe réveille par la moin- 
dre force mouvante ; c’eft cette 
caufe , dis-je , qui fait que j’ai moins 
d’agilité qu’une puce , quoique je 
faute par la même mécanique ; c’efl 
par elle, que dans un faux pas, mon 
corps fe porte auffi prompt qu’un 
éclair à contrebalancer fa chute , 
&C. Il eft certain que l’Ame & la 
volonté n’ont aucune part à toutes 
CCS aêHons du corps , inconnues 
aux plus grands Anatomifles ; & 
k preuve en efl , que l’Ame ne 
peut avoir qu’une feule idée dif- 
tinêie à la fois. Or quel nombre 
infini de mouvemens divers lui fau- 



( 12-3 ) 

droic-il prévoir d’un coup d’œil , 
choiïir , combiner , ordonner avec 
la plus grande juiteffe ? Qui fçait 
combien il faut de mufcles pour 
fauter ; comme les fléchifleurs doi- 
vent être relâché , les extenfeurs 
contradés , tantôt lentement, tan- 
tôt vite ; comment tel poids & non 
tel autre peut s’élever ? Qui con- 
noît tout ce qu’il faut pour courir, 
franchir de grands efpaces avec un 
corps d’une pefanteur énorme , 
pour planer dans les airs , pour s’y 
élever à perte de vue & traver- 
fer une immenfité de païs ? Les 
mufcles auroient - ils donc befoin 
du confeil d’un être qui n’en fçait 
feulement pas le nom , qui n’en 
[ connoît ni les attaches , ni les ufa- 
I ges , pour fe préparer à tranfpor- 
> ter fans rifque & faire fauter tou- 
te la machine à laquelle ils font 
, atachés ? L’Ame n’elt point affez 
: parfaite pour cela, dans l’homme, 

f comme dans l’animal j il faudroit 



( 1X4 ) 

qu’elle eut infufe cette fcience infi- 
nie géométrique fupofée par Staahl , 
tandis qu’elle ne connoît pas les 
mufcles qui lui obéïfient. Tout 
vient donc de la feule force de 
î’initinél: , & la monarchie de l’A- 
me n’efi qu’une chimère. Il effc 
mille mouvemens dans le corps , 
dont l’Ame n’ell pas même la cau- 
fe conditionnelle. La même cau- 
fe qui fait fuir ou aprocher un 
corbeau à la préfence de certains 
objets , ou loriqu’il entend quelque 
bruit , veille aulii fans cefiTe à fon 
infçu , à la confervation de fon être. 
Mais ce même corbeau , ces oi- 
feaux de la grande efpéce qui par- 
courent les airs , ont le fentiment 
propre à leur inftinêl ; ce ne font 
donc point , encore une fois, des 
automates , comme le veut Def- 
cartes , femblables à une pendule 
ou au fluteur de Vaucanfon. Et 
Spinofa a encore moins de raifon 
de prétendre que l’homme reffem- 



( I2<5' ) 

bleàime montre plus ou moins par- 
faite ( qui marque les heures , les 
minutes , les jours du mois , de la 
Lune, ou feulement quelques - unes 
de ces chofes, félon fonmécanifme, 
ainfi qu’elle les marque plus ou 
moins régulièrement félon la bonté 
&Ia julieiTe de fes reffbrts ) ou à un 
vaiiîéau fans pilote au milieu de la 
Mer, qui par fa conltruéHon a le pou- 
voir de voguer , mais eft déterminé 
par les vents & par les courans à 
aller plutôt d’un côté que de l’autre , 
en forte que ce fonttoûjours les uns 
qui le pouffent ou les autres qui 
l’entraînent. 

Concluons donc que chaque ani- 
mal a fon fentiment propre & fa 
maniéré de l’exprimer j & qu’elle 
eft toûjours conforme au plus droit 
fens , à un inftincl , à une méca- 
nique qui peut paffer toute intel- 
ligence , mais non la tromper : 
& confirmons cette conclufion par 
de nouvelles obfervations. 



( ) 

§. I I I . 

les animaux expriment leurs 
idées par les mêmes figues 
que nous. 

Nous tâcherons de marquer avec 
précifion en quoi confiftent les 
connoifTances des animaux , & 
iufqu’oii elles s’étendent. Mais 
fans entrer dans le détail trop re- 
batu de leurs opérations , fort 
agréables fans doute dans les ou- 
vrages de certains Philofophes qui 
ont daigné plaire , ( ^ ) admirables 
dans le livre de la nature : comme 
les animaux ont peu d’idées , ils 
ont aufîi peu de termes pour les 
exprimer. Ils aperçoivent comme 
nous , la diitance , la grandeur , 
les odeurs , la plûpart des fécon- 
dés qualités , [ ^ ] & s’en fou- 

C a ) Voï. principalement le P. Boujan. 
EJf. ' P hilüf. fur le lang. des bêtes. 

( b ) Comme parle Locke. 



( 1^7 ) 

viennent. Mais outre qu’ils ont 
beaucoup moins d’idées , ils n’ont 
guères d’autres expreffions que cel- 
les du langage affedif dont j’ai déjà 
parlé, [a] Cette difette vient-elle 
du vice des organes ? Non , puif- 
que les Perroquets redifent les 
mots qu’on leur aprend , fans en 
fa voir la fignification , & qu’ils ne 
s’en fervent jamais pour rendre 
leurs propres idées. Elles ne vient 
point auffi du défaut d’idées , car 
ils aprennent à dillinguer la diver- 
fité des perfonnes , & mêmes des 
voix , & nous répondent par des 
geftes trop vrais , pour qu’ils n’ex- 
priment pas leur volonté. 

Quelle différence y a-t’il donc 
entre notre faculté de difcourir & 
celle des bêtes ? La leur fe fait 
entendre, quoique muette , ce font 
d’excellens pantomimes ; la nôtre 
eft 'verbenfe , nous femmes fou- 
vent de vrais babillards. 

( ) Pag. 17. 



( 12,8 ) 

Voilà des idées & des fignes 
d’idées qu’on ne peut refuler aux 
bêtes , fans choquer le fens com- 
mun. Ces fignes font perpétuels, 
intelligiblesà tout animal du même 
genre , & même d’une efpéce dif- 
ferente , puifqu’ils le font aux 
hommes mêmes. Je fais auffi cer- 
tainement , dit Lamy , [ qu’un 
Perroquet a de la connoiffance , 
comme je fçai qu’un étranger en 
a ; les mêmes marques qui font 
pour l’un , font pour l’autre ; il faut 
avoir moins de bon fens que les 
animaux , pour leur refufer des 
connoiïTanccs. 

Qu’on ne nous objefte pas que 
les fignes du difcernement des bê- 
tes font arbitraires , Ss n’ont rien 
de commun avec leurs fcnfations : 
car tous les mots dont nous nous 
fervons le font aufli , & cependant 
ils agiifent fur nos idées , ils les di- 
rigent , ils les changent. Les let- 
( a ) Difc. Anat. p. zz6, i 

très 



( 119 ^ 

très qui ont été inventées plus tard 
que les mots , étant ralTemblees , 
formentlesmots, de forte qu’ilnous 
efl égal de lire des caradères , ou 
d’entendre les mots qui en font faits, 
parce que Tufage nous y a fait at- 
tacher les mêmes idées , antérieu- 
res aux uns & aux autres. Let- 
tres , mots , idées , tout efl donc 
arbitraire dans l’homme , comme 
dans l’animal: mais il efl évident, 
lorfqu’on jette les yeux fur la iriaile 
ducerv^eau de l’homme , que ce viL 
cere peut contenir une multitude 
prodigieufe d’idées, & par confé- 
quent exige pour rendre cesidées, 
plus de fignesque les animaux.^C’eil 
en cela précilément que confifle 
toute la fupériorité de l’homme. 

Mais les hommes , & mêmes les 
femmes, fe moquent -ils mieux les 
uns des autres , que ces oifeaux 
qui redifent les chanfons des autres 
oifeaux , de maniéré à leur donner 
un ridicule parfait ? Quelle diffe» 

I 



( 130 ) 

rence y a-t-il entre l’enfant & îe 
perroquet qu’on inftruit ? Ne redi- 
fent - ils pas également les fons dont 
on frappe leurs oreilles, & cela avec 
tout aulii peu d’intelligence Tun 
que l’autre. Admirable effet de 
l’union des fens externes , avec les 
fens internes ; de la connexion de 
la parole de l’un , avec l’ouïe de 
l’autre ; & d’un lien fi intime entre 
la volonté & les mouvemens muf- 
culeux , qui s’exercent toujours 
au gré de l’animal, lorfque la llruc- 
ture du corps le permet ! L’oifeau ! 
qui entend chanter pour la première 
fois , reçoit l’idée du fon ; défor- i 
mais il n’aura qu’à être atentif aux i 
airs nouveaux, pour les redire ( fur j 
tout s’il les entend fouvent ) avec j 
autant de facilité que nous pronon- 
çons un nouveau mot Anglois. 
L’expérience ( i ) a même fait con- 
noître qu’on peut aprendre à par- | 

[ I ] Voy. Amman, de loquelâ. p. 8 ï. 

& 103. 



( I3I ) 

1er & à lire en peu ( i ) de tems à 
un fourd de naiffance , par confé- 
quent muet ; ce lourd qui n’a que 
des yeux, n’a -t- il pas moins d’a- 
vantage , qu’une perruche qui a de 
hnes oreilles ? 

S. I V. 

*De la Œ^énétration ïê àe la Con- 
ception. 

Î1 nous refte à expofer deux au- 
tres facultés qui font des dépen- 
dances du même principe , je veux 
dire de la difpofition originaire & 
primitive des organes : fçavoir ià 
pénétration & la conception qui 
naidént de la perfection des facul- 
tés corporelles fenfitives. 

! La Pénétration efl donc une 
; heureufe difpofition qu’on ne peut 
définir dans la ftruCture intime 
I des fens & des nerfs , & dans le 

( I ) Deux mois. Amman. 8i. 

I 2 , 



( Ï3X ) 

mouvement des efprits. Elle p^é- 
nétre l’Ame de fenfations fi net- 
tes , fl exquifes , qu’elles la met- 
tent elles - mêmes en état de les 
diftinguer promptement & exade- 
ment l’une de l’autre. 

Ce qu’on apelle Conception 
Compréhenfion , eft une faculté dé- 
pendante des mêmes parties , par 
laquelle toutes les facultés dont j’ai 
parlé , peuvent donner à l’Ame un 
grand nombre de fenfations à la 
fois & non moins claires & dif- 
tinéies ; en forte que l’Ame em- 
braffe , pour ainft dire , dans le 
même inflant & fans nulle confu- 
fion , plus ou moins d’idées , fui- 
vant le dégré d’excellence de cet- 
te faculté. 



i 



( 133 ) 



Chapitre XII. 
^es Ajfe^ions de l'Ame fenjïtive. 



Les\ Senfatîons , le T>ifcernement 
& les Connoijfances. 

On feulement l’Ame fenfiti- 



ve a une exafte connoiflan- 



ce de ce qu’elle fent, mais fes fen- 
timenslui apartiennent précifément, 
comme des modifications d’elle- 
même. C’ell en diffinguant ces 
diverfes modifications qui la tou- 
chent , ou la remuent diverfement, 
qu’elle voit & difcerneles difFerens 
objets qui les lui ocafionnent : & 
ce difeernement , lorfqu’il eft net , 
& , pour ainh dire , fans nuages , 
lui donne des connoiflànces exac- 
tes, claires, évidentes. 



S. I. 




I 3 



( Ï34) 

Mais les fenfations de notre Ame 
ont deux faces qu’il faut envifa- 
ger : ou elles font purement fpé- 
culatives , & lorfqu’elles éclairent 
l’efprit , on leur donne le nom de 
cojinoïjfances , ou elles portent à 
l’Ame des afteéfions agréables 
ou défagréables , & c’ell alors 
qu’elles font le plaifir ou le bon- 
heur , la peine ou le malheur de 
de notre être. En effet nous ne 
joüiflbns très-certainement que des 
modifications de nous-mêmes & 
il eft vrai de dire que l’Ame ré- 
duite à la pofTefîion d’elle-même, 
n’eft qu’un être accidentel. La 
preuve de cela , c’eft que l’Ame 
ne fe connoît point , & qu’elle eft 
privée d’dle-même , lorfqu’elle eft 
privée de fenfations. Tout fon 
bien-être & tout fon mal -être 
ne réfident donc que dans les im- 
preflîons agréables ou défagréables 
qu’elle reçoit paffivement ; c’eft- 
à-dire , qu’elle n’eft pas la mai» 

/ 



.( ï35T 

treiïe de fe les procurer & de les 
choifir à fon gré , puifqu’elles dé- 
pendent manifedement de caufes 
qui lui font entièrement étrangè- 
res. 

Il s’enfuit que le bonheur ne 
peut dépendre de la maniéré de 
penfer , ou plutôt de fentir ; car 
il eft certain , & je ne crois pas 
que perfonne en difconvienne , 
qu’on ne penfe & qu’on ne fent 
pas comme on voudroit. Ceux- 
là donc qui cherchent le bonheur 
dans leurs réiléxions , ou dans la 
recherche de la vérité qui nous 
fuit , le cherchent où il n’eît pas. 
A dire vrai , le bonheur dépend 
de caufes corporelles , telles que 
certaines difpofitions du corps , 
naturelles , ou acquifes , je veux 
dire , procurées par l’aétion de 
corps étrangères fur le nôtre. Il 
y a des gens qui grâce à l’heureufe 
conformation de leurs organes & 
à la modération de leurs défirs , 

I 3 



( 136 ) 

font heureux à peu de fraix , ou 
du moins font le plus fou vent tran'- 
quiles & contons de leur fort , 
de maniéré que ce n’eft guères 
que par accident qu’ils peuvent 
fe furprendre dans un état malheu- 
reux. Il y en a d’autres ( & mal- 
heureufement c’elt le plus grand 
nombre ) à qui il faut fans celle 
des plaifirs nouveaux , tous plus 
piquans les uns que les autres ; 
mais ceux-là ne font heureux que 
par accident , comme celui que 
la ^4u^lque , le vin , ou l’opium 
réjouit : & il n’arrive que trop 
fréquemment que le dégoût & le 
répentir fuivent de près ce plaifir 
charmant , qu’on regardoit com- 
me le feul bien réel , comme le 
feul Dieu digne de tous noshom- 
mages & nos facrifices. L’homme 
n’elt donc pas fait pour être parfai- 
tement heureux. S’il l’eft , c’eft 
quelquefois ; le bonheur fe pré- 
ieote commcla vérité, par hazard. 



( 137 ) 

au moment qu’on s’y attend le 
moin6. Cependant il faut fe fou- 
mettre à la rigueur de fon état , & 
fe fervir , s’il fe peut , de toute la 
force de la raifon , pour en foute- 
nir le fardeau. Ces moïens ne 
procurent pas le bonheur , mais ils 
acoutument à s’en paffer , & , com- 
me on dit, à prendre patience , à 
faire de néceffité vertu. Ces cour- 
tes réflexions fur le bonheur m’ont 
dégoûté de tant de traités du mê- 
me fujet , où le Itile efl compté 
pour les choies , où l’efprit tient 
lieu du bon fens , où l’on éblouit 
I par le preftige d’une frivole élo- 
quence , faute de raifonnemens fo- 
i îides , où enfin on fe jette à corps 
[ perdu dansl’ambitieufe Métaphyfi- 
que , parce qu’on n’efi; pas Phyfi- 
f cien. La Phyfique feule peut abré- 
I ger les difticultés, comme le re_ 
i marque Mr. de Fontenelle. ( i ) 

( I ) DigrelTion fur les Anciens & le^ 
Modernes. 



( 138 ) 

Mais fans une connoiiTance parfaite 
des parties qui compofent les corps 
animés , & des loix mécaniques 
auxquelles ces parties obéilfent , 
pour faire leurs mouvemens divers , 
le moien de débiter fur le corps & 
l’Ame , autre chofe que de vains 
paradoxes, ou des fiftêmes frivo- 
les , fruits d’une imagination déré- 
glée , ou d’une faitueufe préfomp- 
tion ! C’eii: cependant du fein de 
cette ignorance qu’on voit fortir 
tous ces petits Philofophes grands 
conftruéfeurs d’hypothéfes , ingé- 
nieux créateurs de fonges bizares 
&finguliers, qui fans théorie, com- 
me fans expérience, croient feuls 
poiïeder la vraie Philofophie du 
corps humain. La nature fe mon- 
treroit à leurs égards , qu’ils la mé- 
connoitroient , fi elle n’étoit pas 
conforme à la maniéré dont ils ont 
cru la concevoir. Flateufe & com- 
plaifante imagination ! N’eil-ce donc 
point allez pour vous de ne cher- 



('i39 ) 

cher qu’à plaire , & d’être le plus 
parfait modèle de coquéterie ? 
Faut - il que vous aies une ten- 
drelTe vraiment maternelle pour 
vos enfans les plus contrefaits & 
les plus infenfés , & que contente 
de votre feule fécondité , vos pro- 
duêtions ne paroifl'ent ridicules ou 
extravagantes qu’auxyeux d’autrui ? 
Oui , il eit julle que l’amour pro- 
pre qui fait les Auteurs , & fur tout 
les mauvais Auteurs , les paie en 
fecret des loüanges que le Public 
leur refufe , puifque cette efpéce 
de dédommagement qui foutient 
leur courage, peut les rendre meil- 
leurs, & même excellens dans la 
fuite. 

S. I I. 

’De la Volonté. 

Les fenfations qui nous aiTedent, 
décident l’Ame à vouloir, ou à ne 



( 140 ) 

pas vouloir, à aimer , ou à haïr ce$ 
fenfations , félon le plaifir , ou là 
peine qu’elles nous caufent ; cet 
état de l’Ame ainfi décidée par 
fes fenfations , s’apelle V olonté. 

Mais il faut qu’on diitingue ici 
la volonté de la liberté. Car on 
peut être agréablement, & en con- 
féquence volontairement adédé par 
une fenfation , fans être maître de 
la rejetter ou de la recevoir. Tel 
ell l’état agréable & volontaire 
où fe trouvent tous les animaux , 
& l’homme même , lorfqu’ils fa- 
tisfont quelques - uns de ces be- 
foins piedans , qui empêchoient 
Alexandre de croire qu’il fût un 
Dieu , comme difoient les dateurs, 
puifqu’il avoit befoin de gardero- 
be & de concubine. 

Mais confidérons un homme qui 
veut veiller & à qui on donne de 
\ opium % il efl invité au fommeil 
par les fenfations agréables que lui 
procure ce divin remède , & fa vo- 



C Ï4I ) 

îonté efl tellement changée, qtie 
l’Ame eft forcément décidéeà dor- 
mir. Comme les bêtes ne joliiiîent 
probablement que de ces volitions^ 
il n’eil pour elle ni bien ni mal mo- 
ral. YJopïum affoupit donc l’Ame 
avec le corps : à plus grande doze 
il rend furieux. Les cantharides 
intérieurement prifes font naître 
la paiîion d’amour avec une aptitu- 
de à la fatisfaire , qui fouvent coû- 
te bien cher. L’Ame d’un hom- 
me mordu d’un chien enragé en- 
rage enfin elle-même. Le povft ^ 
drogue vénim.eufe fort en ufage 
dans le Mogol , maigrit le corps , 
rend impuifTant , & ôte peu-à-peu 
l’Ame raifonnable, pour neluifubf- 
tituer que l’Ame , je ne dis pas fen- 
fitive, mais végétative. Toute l’hif- 
toire des poifons ( i ) prouve afTez 
que ce qui a été dit des Thiltres 
amoureux des Anciens , n’efl pas 
fi fabuleux , & que toutes les fa- 

I ) Voï. Mead, de Venenh, 



( 14 ^) 

cuîtés de l’Ame , jufqu’à la con- 
fcience , ne font que des dépen- 
dances du corps. Il n’y a qu’à 
trop boire & manger pour fe ré- 
duire à la condition des bêtes. So- 
crate enyvré fe mit à danfer à la 
vue d’un excellent Pantomime , 
(i) & au lieu d’exemples de fa- 
geffe , ce précepteur de la patrie 
n’en donna plus que de luxure & 
de volupté. Dans les plus grands 
plaifirs, il ett irapofïible de penfer, 
on ne peut que fentir. Dans les 
momens qui les fuivent , & qui ne 
font pas eux-mêmes fans volupté , 
l’Ame fe replie en quelque forte 
fur les délices qu’elle vient de goû- 
ter , comme pour en joüir à plus 
long traits ; elle femble vouloir aug- 
menter fon plaifir , en l’exami- 

( I Les mouremens fe communiquent 
d’un homme à un autre homme ; les fen- 
îimens fe gagnent de même , & la conver- 
fation des gens d’cfprit en donne. Cela eft 
facile à expliquer par ce qui a été dit Chap. 
XI. III. 



( Ï43 ) 

nant : mais elle a tant fenti , tant 
exiilé , qu’elle ne fent & n’eft pref- 
que plus rien. Cependant racca- 
bleinent où elle tombe lui eil cher ; 
elle n’en fortiroit pas vite fans vio- 
lence , parce que cette ravivante 
convuUion des nerfs , qui a eny- 
vré l’Ame de fi grands tranfports, 
doit durer encore quelque tems : 
femblable à ces vertiges , où l’on 
voit tourner les objets , long-temps 
après qu’ils ne tournent plus. Tel 
qui feroit bien fâché de faire toit 
( I ) à fa famille en rêve , n’a plus 
la même volonté , à l’occafion d’un 
certain prurit , qui va , pour ainfi 
dire , chercher l’Ame dans les bras 
du fommeil , & l’avertir qu’il ne 
tient qu’à elle d’être heureufe un 
petit moment : & fi la nature , 
lorfqu’elle s’éveille, eft prête à tra- 

( I ) Le bon Leuwenhoëck nous certi- 
fie que ces obfcrvations Kartfuckertennes 
ji’ont jamais etc faites aux dépens de fa 
famille 



' ( ^44 ) 

hir fa première volonté , alors une 
autre volonté nouvelle s’élève dans 
l’Ame & fuggere à la nature les 
plus courts moyens de fortir d’un 
état urgent , pour s’en procurer un 
plus agréable , dont on va fc re- 
pentir fuivant l’ufage , & comme 
il arrive fur-tout à la fuite des plai- 
firs pris fans befoin. Voilà, com- 
me dit Me. Deshoulieres , 

„ Cette ficre raîfon dont on fait tant de bruit : 
,, U II peu de vin la trouble, un enfant la feduit. 

Voilà l’homme , avec toutes les 
illufions dont il ell le joüet , & la 
proie. Mais fi ce n’ell pas fans plai- 
fir que la nature nous trompe & 
nous égare , qu’elle nous trompe 
toûjours ainfi. Car, comme dit li 
bien Mr. de Fontenelle , 

„ Souvent en s’attachant à des phantômes 
„ vains , 

„ Notre raifon feduite avec plaifir s’égare. 

Elle- 



( 145 - 5 

J 3^ Elle-même joüit des objets qu’elifi a feints ; 
^ Et cette illufion pour un moment répare 
,j Le défaut des vrais biens que la nature avare 
N’a pas acordés aux humains. 

Enfin rien de fi borné que l’em- 
pire de l’Ame fur le corps , rien de 
Il étendu que l’empire du corps fur 
l’Ame. Non feulement l’Ame ne 
Gonnoît pas les mufcles qui lui 
obéiflent , & quel eft fon pouvoir 
volontaire fur les organes vitaux 5 
mais elle n’en exerce jamais d’ar- 
bitraire fur ces mêmes organeS; 
Que dis -je ? elle ne fait pas même 
fl fa volonté eft la caufe efficiente 
des aétions mufculeufes ou fimple- 
ment une caufe occafionnelle, mi- 
fe en jeu par certaines dilpolitions 
internes du cerveau , qui agiifent 
! fur la volonté , la remuent fecrette^ 
I ment & la déterminent de quelque 
I maniéré que ce foit. Staahl penfe 
I différemment : il donne à l’Ame, 
Gomme on l’a infmué , un empire 
K ~ 



( ) 

abfolu ; elle produit tout chez lui 
jufqu’aux hémorrhoïdes. Voies fa 
théorie de Médecine , où il s’ef- 
force de prouver cette imagination 
par des raifonnemens Métaphyfî- 
ques qui ne la rendent que plus in- 
compréhenfible , & ,fi j’ofois le di- || 

re , plus ridicule. Ce grand Chi- j' 

mille eft un bien mauvais Méta- 
phyficien. Ne fut or ultra crépi- 
dam. I 

S. III. I 

T)u Goût. I 

Les fenfations conlidérées , ou 
comme de fimples connoiflances , 
ou en tant qu’elles font agréables , 
ou défagréables , font porter à l’A- 
me deux fortes de jugemens. Lorf- 
qu’elle découvre des vérités, qu’el- 
le s’en aiTure elle -même avec une j 

évidence qui captive fon confente- j 

ment , cette opération de l’Ame j 



(■ '47 ) 

confentante ,qui ne peut fe difpen- 
1er de le rendre aux lumières de 
la vérité , ell fimplement apellée 
jugement. Mais lorfqu’elle appré- 
tie l’imprelRon agréable , ou defa- 
gréable qu’elle reçoit de fes diffe- 
rentes fenlations , alors ce juge- 
ment prend le nom de goût. On 
donne le nom de bon goût , aux 
fenfations qui flattent le plus gé- 
néralement tous les hommes , & 
qui font , pour àinfi dire , les plus 
acréditées , les plus en vogue ; & 
réciproquement le mauvais goût 
n’efl: que le goût le plus fingulier, ^ 
le moins ord naire , c’elt-à dire, les 
fenfations les moins communes. Je 
connois des gens de lettres , qui 
penfent différemment ; ils préten- 
dent que le bon ou le mauvais goût, 
n’eft qu’un jugement raifonnable , 
ou bizarre , que l’Ame porte de fes 
propres fenfations. Celles , difent- 
ils , qui plaifent à la vérité à quel- 
ques - uns , toutes défedueufes & 
K Z 



( 148 ) 

imparfaites qu’elles font , parce 
qu’ils en jugent mal , ou trop favo- 
rablement , mais qui déplail'ent,ou 
répugnent au plus grand nombre , 
parce que ces derniers ont ce qu’on 
appelle un bon efprit , un efprit 
droit ; ces fenfations font l’objet 
du mauvais goût. Je crois, moi, 
qu’on ne peut fe tromper fur le 
compte de fes fenfations : je penfe 
qu’un jugement qui part du fens 
intime , tel que celui qu'on porte 
de fon propre fentiment , ou de 
l’affecfion de fon Ame , ne peut 
porter à faux , parce qu’il ne con- 
fifte qu’à goûter un plaifir , ou à 
fentir une peine , qu’on éprouve 
en effet , tant que dure une fenfa- 
tion agréable ou défagréable. Il y 
en a qui aiment , par exemple, l’o- 
deur de la corne de cheval , d’une 
carte, du parchemin brûlé. Tant 
qu’on n’entendra mauvais goût ^ 

qu’un goût fingulier , je convien- 
drai que ces perfonnesfont de mau^ 



( 149 ) 

vais goût , & que les femmes gref- 
fes dont les goûts changent avec 
les difpofitions du corps , font auflî 
de très-mauvais goût , tandis qu’il 
eft évident qu’elles font feulement 
avides dechofes affez généralement 
méprifées , & dont elles ne faifoient 
elles- mêmes aucun cas avant la 
grofTefTej&qu’ainfi elles n’ont alors 
que des goûts particuliers , relatifs 
à leur état , & qui fe remarquent 
rarement. Mais quand on juge 
agréable la fenfation que donne 
l’odeur de la pomade à la Maré- 
chale , celle du mufe , de l’ambre, 
& de tant d’autres parfums, fi com- 
modes aux barbets pour retrouver 
leurs maîtres , & cela dans le tems 
même qu’on joüit du plaifir que 
toutes ces chofes font à l’Ame , 
on ne peut pas dire qu’on en juge 
mal , ni trop favorablement. S’il 
eft: de meilleurs goûts les uns que 
les autres , ce n’efi; jamais que par 
raport aux fenfations plus agréa- 

K 3 



( Ifo ) 

bles , qu’éprouve la même perfon- 
ne : & puifqu’enfin tel goûr que je 
trouve délicieux , ell détefté par 
un autre , fur lequel il agit tout 
autrement , où eiî donc ce qu’on 
nomme bon & mauvais gotU ? Non, 
encore une fois , les fenfations de 
l’homme ne peuvent le tromper ; 
l’Ame les apprétie précifément ce 
qu’elles valent , relativement au 
plaifir , ou au défagrément qu’elle 
en reçoit. 

Il faut maintenant apliquer la 
même théorie aux ouvrages d’ef- 
prit & de génie. Le goût à cet 
égard n’a- 1 -il pas varié ? n’elt-il 
pas fujet à des caprices , à des bi- 
zarreries , à des révolutions. Du 
tems de Molière , on eut vraifem- 
blab’ernent fifié toutes les pièces 
de théâtre , coufuès de jolies peti- 
tes fcénes à tiroir^ pétillantes d’ef- 
prit , mais d’un efprit fi fubtil, qu’il 
s’elt déjà évaporé , quand on croit 
îe faifir ; en un mot, fans intrigue. 



( Ifl ) . 

fans caraftères , fans intérêt. Je 
doute même qu’on eût reçu alors 
ce haut & larmoïant Comique , qui 
fait aujourd’hui les délices de tout 
Paris. 

On a donc créé un nouveau goût, 
un goût qui plaît , & par confé- 
quent un plaifir de plus , avec un 
nouveau genre de fpeéîacle. Qui 
n’aplaudiroit aux fages (i) Peintres 
des bonnes mœurs qui l’ont inven- 
té ? M. de Ségrais avoue qu’il n’a 
pas toûjours exactement gardé dans 
fes Poëfies Paftorales le flyle qui 
y e(l propre , parce qu’il a été quel- 
quefois obligé de s’accommoder au 
goût de fon fiécle. Et M. de Fon- 
tenelle répond à ceux qui lui ont 
reproché de s’être trop mis lui-mê- 
me à la place de fes bergers, c’eft- 
à-dire , de leur avoir donné trop 
d’efprit,, qu’on nefçait queleft le 
goût de ce tems-ci „ & il prouve 

( I ) MM. Néricaut Deftouches & Ni- 
velle de la Ghauflec. 

K 4 



C lyi ) 

enfin combien le goût a varié de-» 
puis Théocrite jufqu’à nous. 

Qu’on nous donne à préfent des 
préceptes fur le goût ; qu’on fe 
flatte qu’ils feront auffi générale- 
ment aprouvés & fuivis dans tous 
les tems , que les définition^ des 
divers goûts fçront fubtiles S: fen- 
fées , & qu’on attende en un mot 
de pareils ouvrages un fuccès pro- 
portionné à ce que la fine théorie 
qu’ils contiennent aura coûté aux 
Auteurs : puifqu’enfin il efl: prouvé 
qu’il n’y a rien de vrai & d’évident 
à dire en général du goût , & qu’au 
contraire tout eft en quelque forte 
relatif aux différons organes des 
hommes , au fiécle , & même au 
au païs où l’on vit , comme on le 
voit en Angleterre , en Italie , en. 
Efpagne , ècc. où tous les genres 
d’Arts & de Lettres font exécutés 
avec un goût fi different du nôtre. 

Mais , dit-on , lorfqu’on lit Ci- 
ççron pour la première fois , on croit 



C Tf3 ) 

voir l’éloquence en perfonne, telle 
qu’on l’avoit conçue. Le vrai 
beau , le fublime ravit , enlève tous 
les connoiffeurs. Qui île fent pas 
le Moy de Medée , le quil mou- 
rût des Horaces ? Quelle Ame ne 
s’élève pas avec Corneille , ne s’at- 
tendrit pas avec Racine, n’apprend 
pas à penfer avec Voltaire? 

Pour réfuter cette objeéfion, qui 
conduiroit à recevoir le fyflême 
mal fondé des idées primitives , 
il fuffit de faire réüéxion qu’on ne 
trouve ces goûts , du moins bien 
marqués , que chez les gens de let- 
tres. L’homme^fans étude lira les 
mêmes chofes , ou les entendra 
parfaitement déclamer, fansy pren- 
dre aucun plaifir : fon Ame infen- 
fible à tout ce qui n’eif pas corps , 
ne donne aucune entrée à toutes 
ces fenfations d’efprit , qui font le 
charme de l’étude , en changent les 
heures en momens , & dont par 
conféquent l’éducation fait tous les 



( 1^4 ) 

fê six. Par combien d’impreflîons & 
de degrés divers n’a-t’il pas fallu fai- 
re paflèr mes fens , avant que de don- 
ner à mon Ame l’idée du naturel , 
du pathétique, dufublime, &c. avant 
d’y faire entrer tous les goûts , de 
la rendre digne de rendre hom- 
mage à tous les Arts , & de s’en- 
flammer de tous les plaifirs ? Avec 
d’autres idées, j’aurois regardé Mo- 
lière comme un Auteur fublime , 
èe Corneille comme un Auteur 
naturel. L’inftruftion fait tout. 

L’efprif & la raifon même doi- 
vent moins préfider aux ouvrages 
de goût de de génie ,que le fenti- 
menc. C’elt une conféquence na- 
turelle de ce qui a été déjà dit fur 
le goût , & nous allons l’apuïer 
encore de nouveaux faits. 

Par cefentiment que je préféré à 
tout, je n’entends pas feulement la 
fenfation dont l’Auteur eit aéfuelle- 
ment afîédé en compofant , mais 
h connoiffance des effets que tel- 



( ) 

le ou telle forme de penfée , ou 
d’ouvrage pourra produire chez le 
refte des hommes. On voit effec- 
tivement les Hiltoriens , les Ora- 
teurs , les Peintres , les Poètes , 
les Architedes, les MuficieBS, &c. 
fe défiüer fouvent de leur propre 
goût, pour plaire plus univerfelle- 
ment aux autres, & principalement 
aux femmes qui n’ont prefque [i] 
toutes aucune idée des chofes , ni 
même des termes propres aux Arts, 
& dont cependant les Philofophes 
mêmes recherchent le fuffrage & 
le préfèrent à tout. Ce qui tend 
à amollir la Philofophie, & désho- 
nore le Philofophe. 

Ce n’eit pas que tous ceux qu’on 
vient de nommer , jugent & foient 

[ Z ] L’exception fe borne à une feule , 
que je n’ai pas befoin de nommer pour la 
faire connoître. L’Auteur des Elemem de 
la Philofophie de Newton me permettra fans 
doute de dire que fon ouvrage ’efl: pas , à 
beaucoup près , lî bien fait que les ïrtftttH- 
tiotisde Phyjique. 



( 15^ ) 

forcés de juger autrement qu’iîs 
jugeroient' en fuivant leurs princi- 
pes. Au contraire ils ne compo- 
ient autrement qu’ils compofe- 
roient , que parce qu’ils font per- 
fuadés que tous les autres hommes, 
ou du moins le plus grand nom- 
bre , n’ont pas la même façon de 
fentir. Ainfi , s’ils fuivent telle 
idée ou tel plan , c’eft qu’ils ont 
obfervé que ce plan, qui leur dé- 
plaît à eux-mêmes , fera goûté des 
autres , qu’ils croient fûrement 
moins connoiffeurs qu’eux, & qui 
le font vraifemblablement moins 
que des maîtres de l’Art. 

De tels motifs énervent les talens , 
corrompent le génie , & ôtent le 
plaifir qu’on auroit à fuivre fon 
penchant naturel. Que je fçai de 
gré à rOrphée [ i ] du fiécle de 
les avoir méprifés ! On ne trou- 
ve cependant que de trop fréquens 
exemples de cette conduite politi- 
I ] M. Rameau. 



( 15-7 ) 

que ou intérelTée ; & c’efl elle 
qui aura vraifemblablement^déter- 
miné Molière à donner tant de 
farces au fot Public. 

Ce qu’il y a de furprenant , c’eft 
que c’eft en cela précifément , je 
veux dire , en cette attention à 
étudier les goûts d’autrui , en cette 
adreffe à s’y conformer , quelque 
ridicules que ces goûts puiflent 
être, que confifte la beauté , ou la 
perfection des ouvrages dont il s’a- 
git. Tant il eft vrai que nous n’a- 
vons point d’idées absolues , & que 
rien n’eft beau , que ce qui a été 
jugé , établi tel par des opinions 
arbitraires. Que dis-je ? il ne faut 
qu’être protégé par de certains beaux 
efprits mâles, ou femelles principa* 
lement, décider de tout hardiment, 
quelque fuperficiel qu’on foit , s’é- 
riger en chef de quelques fociétés, 
ou bureaux littéraires , en fremier 
Minijtre de ces fortes de Républi- 
ques 5 ou du moins fe mettre au 



( 158 ) 

rang des courtifans , pour donner 
le ton à une infinité de gens inca- 
pables de penfer par eux- mêmes , 
& pour fe faire ainfi une réputa- 
tion dûë à la cabale , & au mauvais 
goût , plutôt qu’à fon propre mé- 
rite. 

Une vieille femme , à qui toutes 
les portes de la galanterie font dé- 
formais fermées , à moins qu’elle 
ne foit riche & généreufe , ne peut 
mieux faire que de fe jetter dans la 
dévotion. A-t’elle le malheur de 
né pas croire? ( car alors c’en eft 
un ) il ne lui refte que de culti- 
ver fon efprit , lorfqu’elle en a ; 
c’eft le pis-aller d’une, femme , mê- 
me dans le déclin de fa beauté. 
Ainfi au défaut d’adorateurs , ou 
d’amans folides , il faut bien fe con- 
tenter d’ouvrages & de courtifans 
d’efprit. Trille relTource lorfqu’on 
n’a pas perdu le goût des plailirs ! 

C’ell dans ces petites Académies 
du goût , qu’on en manque le plus, 



{ ) 

& qu’on en veut cependant fixer 
les régies invariables. Un bon mot, 
fouvent un mauvais bon mot fort 
attendu , y tient lieu du bons fens; 
( „ c’eft une bonne fortune qui 
5, [ I ] n’arrive qu’à un homme 
5, d’efprit ; ” c’en efi afiez , tout 
le monde e£t content : ) & au lieu 
de génie , on n’y trouve gué res 
que ce qu’on appelle efp7''it de 
Caffé ; à moins que quelque doéie 
pédant , qui n’a pas même cet ef- 
prit-là , & qui croit dans fon ca- 
hos d’érudition les avoir tous , ne 
trouble le filence de ceux qui font 
à l’affût de l’efprit , ou comme fur 
une fellette ; & braillant indiffe- 
remment Politique ^Morale, Thé 9^ 
logie , Molmi/me , Hïji. iiaturelie^ 
maladies Véiiériennes , Antiqui- 
tés , en un mot tout ce qu’un ty- 
ran de converfation peut dire avec 
audace , n’ennuie par fes péfanres 
differtations d’honnêtes gens con- 
C I ] Penfées de M. de la Rochefoucam:. 



( i6o ) 

traints de céder à la force de fes 
poûmons , dont le cruel abufe en- 
core , pour fe rendre plus infup- 
portable dans la fociété. 

C’eft dans ces brillantes affem- 
blées de beaux efprits, où prcfide 
quelque Coriphée de la littérature, 
qu’on juge en deux mots l’efprit & 
le génie , Voltaire & Fontenelle, 
Gardés-vous bien , fi vous n’avés 
pas l’honneur d’y être admis , de 
penfer autrement , & d’ofer dire 
avec moi qu’une telle décifion n’ell 
que de§ mots , ou de vains fous % 
& avec Horace 



. . Verba & voces, prætereàquc nihil, 



Ou votre goût légitimement mé^ 
prifé vous fera placer juflement 
dans le dernier dégré desconnoif- 
feurs. Et vous, qui aïant déjà quel- 
que réputation n’êtes pas encore de 
cette Académie , ne dédaignez 
pas d’y briguer une place ; faites 

même 



( ) 

même tous vos efforts pour l’obte- 
nir : car c’efl une cour fi Jïnguliere 
que tous ceux qui ne font pas 
courtifans , font ennemis , & on 
les écrafe , autant qu’on le peut , 
avec tout leur mérite. Ceux qui 
ne m’en croiroient pas fur ma pa- 
role , peuvent lire une lettre de M, 
deV .. fur les inconvéniens atachés 
à la iitêrature. Mais lui-même, M, 
de V... quia tant fait d’efforts pour 
defeendre à la qualité de Membre 
Académique, par quelle fatalité a- 
t’il négligé d’entrer dans les illuf- 
tres Académies dont je parle ? Mais 
cette digrelîion n’efl déjà que trop 
longue ; revenons au vrai goût. 

On convient, & cela s’enfuit en = 
core de ma théorie du goût, que 
ce n’eft point à force d’efprit, j’en- 
tends de fineffe d’efprit , qu’on peut 
bien rendre un fentiment & qu’ain- 
fl en ce fens la faculté de fentir eff 
fort au-deffus de celle de penfer , 
( quoiqu’elles ne différent point ef* 



( l6^ ) 

fentiellement ) en ce que par un 
abus honteux des talens , la plû- 
part de nos Ecrivains ne fongent 
qu’à envelopper leurs fentimens 
dans un certain clinquant d’imagi- 
nation , qui les ébloüit eux-mêmes 
fi fort , qu’ils le prennent pour de 
l’or véritable. Heureux les Au- 
teurs , qui au lieu de mettre à la 
torture les efprits occupés à dé- 
broüiller le fil entortillé , & com- 
me le peloton de leurs idées confu- 
fes & alambiquées , faifilTent par- 
tout la nature ou le vrai , donnent 
des couleurs , & , pour ainfi dire , 
un corps à ce qu’il y a de plus fin 
^ de plus fubtil dans les relTorts 
du coeur & dans les mobiles des 
pallions , & qui fçavent enfin re- 
muer fortement les autres par celles 
dont ils font eux-mêmes pénétrés! 
Mais que ces Ecrivains font rares 
au fiécle où nous vivons ! la mort 
d’un feul les mettroit tous au 
tombeau. On n’eft inondé que de 



( 1^3 ) 

Romans frivoles , de critiques im- 
polies qui déconcertent les talens& 
ne les valent jamais , ( i ) de fatires, 
de libelles , où les plus beaux talens 
font déchirés par les dents de l’en- 
vie ; de brochures hebdomadaires 
ou éphémères , dont le nom anon- 
ce la courte durée , & qui font 
pourtant lesfeuls ouvrages qui s’en- 
levent aujourd’hui , & qu’un ha- 
bile Auteur ofe ptéfenter avec 
confiance au Savant Public ; on 
ne voit enfin que des écrits pleins 
d’exprefîions fingulieres , de tours 
recherchés , en un mot , de ces 
jeux d’imagination qui marquent 
l’enfance de l’efprit. V oila le goût 
dominant & la mode d’aujourd’hui, 
La nature a tant de défauts, qu’on 
ne fauroit trop la farder : les pom- 
pons , les mouches, les rubans ne 
méfîîent point à la trop fimple vé- 
rité. La nature en effet peut -elle 

. ( I ) La critique efl: aifée , & l’Art eft 
difficile. Deftouch. le Glorieux. 

L ^ 



( i«4 ) 

le comparer aux charmes réduc- 
teur de l’Art ? Qu’eft-ce que le 
fentiment le mieux rendu , mis ea 
regard d’une heureufe & brillante 
faillie ? Eh ! bon Dieu ! comment 
peut-on être Sçavant ? [ i ] 

Ainfi parlent & ont intérêt de 
parler ceux qui n’aiment à lire que 
ce qu’ils pourroient faire eux-mê- 
mes , grâce à la vafte étendue de 
leur génie & de leurs connoif- 
fances , je veux dire des Romans, 
une petite Comédie en un Aête & 
en Vers , &c. 

L’efprit n’eft pas feulement dif- 
tribué avec peu d’économie fur 
nos théâtres , & dans tous les ou- 
vrages d’agrément , ( titre qu’on 
leur donne , & qu’on ne croit ja- 

[ I ] L’Auteur des Leur. Perf. parle de 
gens qui ne comprenoient pas qu’on pût 
être Perfan. Ces fots-là font-ils plus ridicu- 
les que l’efpéce de petits-maîtres beaux-ef- 
prits dont je veux parler, Paris en eft rem- 
pli , & on les connoît à la feule dédicace de 
leurs livres. 



C 1^5” ) 

mais aflez rempli ) il prend la place 
du fentiment mal exprimé, du fait 
Hiftoriquenoïè dans des réflexions 
déplacées ; il eft femé par tout , 
il efl prodigué jufques dans les ou- 
vrages férieux & Philofophiques , 
comme l’Antidote de la Science , 
& uneefpéce d’excufe au Leéteur, 
qu’on - auroit véritablement grand 
tort de ne pas amufer , fuivant le 
précepte [ i ] d’Horace , en l’inf- 
truifanti mais fur tout dans les pre- 
miers chapitres d’un ouvrage qui 
doivent toûjours être , quelque 
abftrait que foit le fujet qu’on traite , 
je ne dis pas à la portée de tout 
le monde , mais fort agréables : de 
forte que pour éviter le reproche 
de Pédanterie , il faut indifpenfa- 
blement fe jetter dans un excès 
contraire [i] , & rendre la vérité 
ridicule , pour vouloir l’embellir. 

[ I ] Omne tulit punSium , qui mifcuit 
utile dulci. 

[ Z ] In vitium ducit culpæ fuga. 

L 3 



( i66 ) 

Pour prouver que l’ufage le veut 
& nous en impofe la loi , écou- 
tons encore un moment nos Néo- 
logues , car ils parlent à peu 
près ainfi , ou comme la Taupe 
de Tanzaï [ i ] , { animal ingé- 
nieux qui a furpafle tous nos Arif- 
tarques par fa maniéré de criti- 
quer , à laquelle je ne trouve rien 
de comparable que les bonnes plai- 
fanteries de Mr. de Maupertuis [2] 
fur le même fujet. ) 

Les fleurs & les agrémens fient 
encore mieux aux plus hautes Scien- 
ces , qu’aux beaux Arts, parcequ’é- 
tant fort féches & dégoûtantes 
par elles -mêmes , elles en ont plus 
de befoin. La Médecine, la Mé- 
taphyfique , la Géométrie, &c. ne 
devroient jamais fe montrer dans 
leur trille déshabillé. On peut ai- 
fément , fans laifler tomber une 

[] I Tanïaï & Néadarnée. Tom. i. 

[ Z ] Lettre fur la Cornet. 2. Edit. Aver- 
iijjem, du Libraire. 



( 1^7 ) 

fleur déplacée , écarter les ronces 
& les épines , qui pourroient bief- 
fer des mains délicates. Selon 
qu’un fujet eft abftrait , ou fenfi- 
ble , il faut le repréfenter fous des 
traits frapans , ou déliés , corpo- 
rifier run,anatomifer,diftiller l’au- 
tre , c’eft-à-dire qu’on doit par- 
ler de l’Ame , comme fi c’étoit un 
corps , & du corps comme fi c’é- 
toit une Ame. La vérité eft une 
chenille qu’on peut métamorpho- 
fer en papillon, lorfqu’on veut plai- 
re & bien fervir le goût & la dé- 
licatefle des François. Il ne faut à 
l’une & à l’autre qu’un heureux 
affortiment de quelques couleurs 
vives : & ces couleurs qui font fi 
aimables, le bleu , le blanc , le ver- 
millon , &c. la vérité les prend en 
pafiant par les mains de l’imagina- 
tion, fon véritable interprête, com- 
me la chenille en changeant d’état. 
C’eft ainfi que l’ont véritablement 
penfé les Defcartes , les Mallebran- 

L 4 



( ) 

che , les Leibnitz, les WolfF, les 
Fontenelle, [ i ] &c. Pourquoi en 
effet ne feroit-il pas permis à l’ef- 
prit , comme aux belles, de faire 
valoir les refîburces de fa petite 
coquéterie ? N’eft - ce pas à force 
d’avoir amoli , égaie le fond fec & 
rembruni de la Philofophie, qu’elle 
efl devenue , par la plus jolie méta- 
morphofe du monde, une Reine 
aufli enjouée qu’elle étoit férieu- 
fe autrefois. C’eft une plaine ari- 
de changée en parterres charmans, 
par les fleurs qu’on y a femées , de 
forte que , comme s’exprime l’Au- 
teur du plus joli ouvrage qui foit 
forti des mains des Philofophes,/<35 
"T hïlofophïe nejî plus qu'un plai~ 
(Ir qui réjide , je ne fais où , dans 
la raifon , ^ ne fait rire que 
l'efprit. Quelle gentilleffe ! quel- 

[ ^ ] Je ne compare M. de Fontenelle à 
çes grands Philofophes , que parce qu’il a 
affeâc , & beaucoup plus qu’eux , de mettre 
par tout de l’imagination. 



C ) 

le imagination plus digne de met- 
tre en œuvre celle des Tourbil- 
lons , plus fûr de l’embellir ! Et le 
moïen que la Marquife à qui fon 
aimable Philofophe promet du plai- 
fir , n’eût pas envie d’aprendre cet- 
te Philofophie-là! 

Il faut convenir que l’efprit , le 
langage , le ftyle , le goût , les opi- 
nions, les mœurs, la Religion mê- 
me, tout elt caprice, tout eft mode, 
jufqu’aux remiédes de la Médecine. 
Mais pour m’étendre aux feules 
opinions Philofophlques , n’eft - il 
pas certain qu’il n’y a qu’un Car- 
téfien qui puilTe traiter aujourd’hui 
Locke de fcélérat ^ & tous les en- 
nemis des idées innées , comme 
les fiens propres f Ne parlons-nous 
pas plus hardiment que du tems 
de Defcartes & de Larai , ce pau- 
vre Médecin qui fut fi fort inquié- 
té parce qu^’il avoit dit d’après Lu- 
crèce que nos yeux n étoïent point 
faits pour voir ? Mais voïés l’illuf- 



( 170 ) 

tre Philofophe moderne s’élever 
fur les débris de l’Antiquité , & 
tomber enfuite réduit en poudre 
par Newton. Le vuide du fiüême 
Epicurien étoit profcrit par l’un ; 
l'autre l’a rapellé. Les opinions 
des hommes refTemblent aux plan- 
tes dont la nouveauté & la magni- 
ücence atire les regards & l’ad- 
miration des Botanifles. Quand 
le Tournefol , par exemple , & la 
Philofophie Cartéfienne parurent 
pour la première fois , c’étoit la 
plus belle plante du monde , & 
fa vraie Philofophie : tout l’Uni- 
vers fut Cartéfien. Aujourd’hui 
le Tournefol n’eft plus qu’une 
plante ordinaire qui fe fàne & fe 
féche très-vîte ; & le fyflême Car- 
téfien n’eiî; plus qu’un Roman Phi- 
lofophique ; le monde entier de- 
vient Newtonien. Les Philofophes 
le fuccédent , comme les mots [i] 

I ] Multa renafcentur quæ jàmperiêre , 
candentque 

Quænuncfunt ia honore , vocabula. Hor&î. 



( l/I ) 

& les opinions. Il en viendra peut- 
être un autre, ( s’il n’eft déjà ve- 
nu,) quiéclipfera Newton, comme 
Newton a éclipfé Defcartes. Ce- 
lui-ci ne fera point Ajironome pro- 
fond aux yeux des beaux efprits-, 
ni Rot des beaux efprïts aux yeux 
de r Afironome ; les Savans jaloux 
de tant de réputation & de gloi- 
re , admireront autant & la pro- 
fondeur & la variété de fes con- 
noilTances , que les beaux efprits 
feront enchantés des agrémens de 
fon imagination ; auffi favori de 
la Nature , que des Grands & des 
Rois , il étendra les limites des 
Sciences par fon génie , & fera tom- 
ber fur le mérite indigent les fa- 
veurs mêmes qui lui feront acor- 
dées. Ami des talens , il n’aura 
de plaifir à voir croître fon nom 
& fa fortune , que pour les pro- 
téger, Enfin plus obligeant enco- 
re que célébré , il ne fe glorifiera 
que d’un titre trop rare , & autant 



( I72< ) 

au deiTus de tons les autres , que 
le cœur eft au delTus de l’efprit. 

§. I V. 

Génie. . 

Je vais tâcher de fixer l’idée du 
Génie avec plus deprécifionque je 
n’ai fait jufqu’à préfent. On en- 
tend communément par ce mot 
Génie , le plus haut point de per- 
fedion , où l’efprit humain puifle 
atteindre. Il ne s’agit plus que de 
favoir ce qu’on entend par cette 
perfeélion. On la fait confifier dans 
la faculté de l’efprit la plus bril- 
lante , dans celle qui frape le plus 
& même étonne, pour ainfi dire, 
l’imagination : & en ce fens , dans 
lequel j’ai emploié moi - même le 
terme de Génie , pour me con- 
former à l’ufage que j’avois delTein 
de corriger enfuite , nos Poètes , 
nos Auteurs fifiérnatiques , tout , 



( 173 ) 

jufqu’à l’Abé Cartaut de la Villa- 
te [ I ] auroit droit au Génie ; & 
le Philofophe qui auroit le plus 
d’imagination , le P. Mallebranche , 
feroit le premier de tous. 

Mais fl le Génie eft un efprit 
auffi jufte que pénétrant , auffi vrai 
qu’étendu, qui non feulement évite 
conftamment l’erreur, comme un 
Pilote habile évite les écueils, mais 
fc fervant de la raifon , comme il 
fe fert de la bouflble , ne s’écarte 
jamais de fon but, manie la vérité 
avec autant de précifion que de 
clarté, & enfin embraffe aifément 
& comme d’un coup d’œil une 
multitude d’idées , dont l’enchaî- 
nement forme un fiflême expéri- 
mental aufli lumineux dans fes 
principes , que jufte dans fes con- 
fèquences , adieu les prétentions 
de nos beaux efprits , & de nos 
célébrés conllruéteurs d’hypothè- 

[ t ] Eflai Hiftorique & Philofophique 
du Goût. 



( 174 ) 

fes ! Adieu cette multitude de 
«ié’x! Qu’ils feront rares déformais! 
PalTons en revue les principaux 
Philofophes modernes , auxquels 
le nom de Génie a été prodigué, 
& commençons par Defcartes. 

Le chef-d’œuvre de Defcartes 
eft fa (^) Méthode , & il a poulîé 

( « ) I. Defcartes a purgé la Philofophie 
de toutes ces exprelTions ontologiques , par 
lefquelles on s’imagine pouvoir rendre in- 
telligibles les idées abftraltes de l’Etre. Il a 
diiïîpé ce cahos , & a donné le modèle de 
l’art de raifonner avec plus de jufteffe , de 
clarté , &: de méthode. Quoiqu’il n’ait pas 
fuivi lui-même fa propre méthode , nous 
lui devons l’efprit Philofophique qui va dans 
un moment remarquer toutes fes erreurs , 
& celui qu’on fait aujourd’hui régner dans 
tous les livres. Que d’ouvrages bien faits 
depuis Defcartes ! Que d’heureux efforts de- 
puis les fiens ! Ses plus frivoles conjeétures 
ont fait naître l’idée de faire mille expérien- 
ces , auxquelles on n’auroit peut-être jamais 
fongé. Il eft donc permis aux efprits vifs , 
ardens à inventer , de devancer par leurs fpé- 
culations , quelque inutiles qu’elles foient 
en elles-mêmes , l’expérience même qui les 
détruit. C’eft rifquer d’être utile j du moins 
îndiredement. 



( 175' ) 

fort loin la Géométrie , du point 
où il l’a trouvée , peut-être autant 

2. Ceux qui difent que Defcartes ne fait 
pas un grand Géomètre , peuvent , comme 
dit M. de Voltaire , ( Lettre fur l’Âme 73. 
74. ) fe reprocher de battre leur nourrice. 
Mais on voit par ce que je dis dans le texte 
au fujet de la Géométrie , qu’il ne fuSc 
pas d’être un grand Géomètre , pour être 
à jufle tître qualifié de Génie. 

3. Après la méthode &les ouvrages Géo- 
métriques de ce Philofophe , on ne trouve 
plus que des fyftêmes , c’efi-à-dire , des 
imaginations , des erreurs. Elles font fi 
connues , qu’il fuffira , ce me femble , de 
les expofer. Defcartes avoué, comme Locke, 
qu’il n’a aucune idée de l’Etre & de la fubf- 
tance , & cependant il la définit ( Def, 6 . 
de fes Médit. Rép. aux 2.®^. O.bjeél. à la 2^. 
des 3cs. ^ aux Il fait confifter l’efTence 
de la matière , qu’il ne connoît pas , dans 
l’étendue folide ; & lorfqu’on lui demande 
ce que c’eft que le corps , ou la fubftance 
étendue , il répond que c’eft une fubftance 
compofée de plufieurs autres fubftances éten- 
dues , qui le font encore elles -mêmes de 
plufieurs autres femblables. Voila une dé- 
finition bien claire & bien expliquée ! Avec 
cette étendue , Defcartes n’admet que du 
mouvement dans les corps. Dieueftlacau- 
fe première de ce mouvement, comme Def- 
cartes eft l’Auteur de ces loix reconnues 



( 176 ) 

que Newton l’a poufTée lui -même, 
du point où l’avoit lailîêe Defcartes. 

pour faufles , & que les Cartéfiens mêmes 
corrigent tous les jours dans leurs ouvra- 
ges. On explique tous les phénomènes par 
ces deux feules propriétés , l’étendue maté- 
rielle , & le mouvement communiqué fans 
ceffe immédiatement par la force divine. On 
imagine non-feulement qu’il n’y a que trois 
fortes de particules ou de matière dans le 
monde , fubtilis , globnlofa , ftriata , mais on 
décide de quelle maniéré Dieu amis chacu- 
ned’elles en mouvement. Ces particules rem- 
plilfent tellement le monde , qu’il elt abfo- 
lument plein. Sans Newton , ou plutôt 
fans la Phyfique, la Mécanique , & l’Aüro- 
nomie , adieu le vuidedes Anciens. On fa- 
brique des tourbillons , & des cubes qui ex- 
pliquent tout jufqu’à ce qui efl: inexplicable, 
la création. Voila le pt^fon , voici l’An- 
tidote. L’Auteur avoue dans fon L. des 
Princip. art. 9. que fon fyftême pourroît bien 
n’étre pas vrai , & qu’il ne lui paroît pastel 
à lui-même. Que pouvoit-il donc penfer 
de fon rifible traité de form.fæt. ? 

4. Defcartes eft le premier qui ait admis 
un principe moteur , different de celui qui- 
eft dans la matière , connu , comme on l’a 
dit au commencement de l’Ouvrage , fous 
le nom de force motrice , ou de forme aéîi- 
Te. Mallebranche convient lui-même de ce 
que j’avance, pour en faire honneur a Def- 

iCnfin 



( 177 ) 

Enfin perfonne ne lui refufe un ef- 
prit naturellement PhiloiophJque. 

cartes. Ariftote & tous les Anciens ( ex- 
cepté les Epicuriens qui par un intérêt hy- 
pothétique n’avoient garde d’admettre aucun 
principe moteur , ni matériel*, ni immaté- 
riel ; ) reconnurent la force motrice de la 
matière , fans laquelle on ne peut complet- 
ter l’idée des corps. Mallebranche ( L vi. 
p. 387. in 4'’. 1678. ' convient du fait, & 
à plus forte raifon Leibnitz , dont on par- 
lera à fon Article. Enfin fi vous lifez Gou- 
din , p. 21. lôf. 167. 264. , &c. Tom. IL 
2. Barbay Comment, in Ariji. Pi>yJ\ p, 

12 1. 123. & autres Scholaftiques , vous ver- 
rez que la force motrice de la matière a été 
enfeignée dans tous les tems dans nosEcorf 
les Chrétiennes. Ratio principii oBivi , dit 
Goudin , convenit 'fubjîantiis corporeis ^ in- 
dè pendent affeBiones corporum quee cernant ur 
in rnundo. 

S- Defeartes écrit à la fameufe Princeffe 
Palatine Elifabcth , qu’on n’a aucune afTu- 
rance du deftin de l’Ame après la mort ; il 
définit la penfée , Art. 13. toute connoijfan- 
ee , tant Senjitive , qu'intelleBuelle, A in fi 
penfer , félon Defeartes , c’efl: fentir , ima- 
giner , vouloir , comprendre ; & lorfqu’il 
fait confirter l’effence de l’Ame dans la pen- 
fée , lorfqu’Il dit que c’eft une fubftance qui 
j»enfe , il ne donne aucune idée de l.i Na- 
ture de l’Ame \ il ne fait que le déngm- 

m 



( 178 

Jufques ■ là Defcartcs n’efl pas un 
homme ordinaire ; ce feroit même 

brement de fes propriétés , qui n’a rien de fi 
révoltant. Chci ce Philofophe, l’Ame fpi- 
rituelle , inétenduë , immortelle , font de 
vains fons pour endormir les Argus de Sor- 
bonne. Tel a été encore fon but , lorfqu’il a 
fait venir l’origine de nos idées de Dieu mê- 
me immédiatement. Quâ, qu<sfo raùone , dit 
le Profefleur en Théologie , que je viens 
de citer , Cartejius demonftravit ideas rerum 
ejfe immédiate à Deo mbis inditas ^ non à 
fenHbus acceptas Jicuti docent Ariftoteles , Di- 
lus ^Thomas , ac primates T’heologi ac Pbito- 

fophi ? cur anima non ejfet corpo- 

rea , lie et fuprà fuam cogitationem refleÛendo , 
in eâ corporeitatem non ad'verteret ? Et quid 
non poteji , qui omnia potuit ? M. Goudin 
ne fe feroit point fi fort emporté contre Def- 
cartes , s’il l’eût auffi-bien entendu , que le 
Médecin Lamy qui le foupçonne avec rai- 
fon d’être un adroit matérialifte : & fi M. 
Deslandcs , ( Hijloire Critique de la Philo- 
fophie , T. II. à l’article de l'immortalité de 
P Ame ) eût auffi folidement réfléchi , qu’il 
a coutume de faire , il n’eût pas avancé té- 
mérairement que Defeartes eft le premier qui 
ait bien éclairci les preuves de ce dogme , qui 
ait bien fait dijiinguer l'Ame du corps , les 
fubjlances fpirituelles , de celles qui ne le font 
pas i il ne s’en feroit pas fixé aux quatre 
propofitions qu’il rapporte , & qui, loin de~ 
rien /c/^imVjfontàuflî obfcuresque laquef- 



( 179 

un Génie ^ fi pour mérîtei ce titre, 
il ne falloir qu’éclipfer & laiiïer fort 
loin derrière foi tous les autres Ma- 
thématiciens. Mais les idées des 
grandeurs font fimples , faciles à 

tion même. Un être înétendu ne peut oc- 
cuper aucun efpace ; & Defcartes qui con- 
vient de cette vérité , recherche férieufement 
le fiége de l’Ame , & l’établit dans la glan- 
de pinéale. Si un être fans aucunes parties 
pouvoir être conçu exifter réellement quel- 
que part , ce feroit dans le vuide , & il cft 
banni de l’hypothèfe Gartéfienne. Enfin ce 
qui eft fans extenfion , ne peut agir fur ce 
qui en a une. A quoi ferveüt donc les cau- 
fes occafionnelles par lefquellcs on explique 
l’union de l’Ame & du corps ? Il ert évi- 
dent par-là que Defcartes n’a parlé de l’A- 
me , que parce qu’il étoit forcé d’en parler, 
& de la maniéré qu’il en a parlé , dans un 
tems où tout fon mérite même étoit plus 
capable de nuire à fa fortune , que de l’a- 
vancer. Defcartes n’avoit qu’à ne pas re- 
jetter les propriétés frappantes dans la matière, 
& tranfporter à l’Ame la définition qu’il a don- 
née de la matière , il eût évité mille erreurs , & 
nous n’euffions point été privés des grands pro- 
grès que cet excellent efprit eût pû faire , lî au 
lieu de fe livrer à de vains fyftêmes , il eût toû- 
jours tenu le-fil de fa Géométrie & ne fe fût 
point écarté de fa propre Méthode. 

M X 



ï 180 ) 

faifir & à déterminer. Le cercle 
en eft petit , & des fignes toujours 
préfens à la vue , les rendent toû- 
jours fenfibles; de forte que la Géo- 
métrie & l’Algebre font les Sien- 
ces où il y a moins de combinai- 
fons à faire , fur tout de combinai- 
fons difficiles ; on n’y voit par tout 
que problèmes , & jamais il n’y en 
eut moins à réfoudre. De là vient 
que les jeunes gens qui s’apliquent 
aux Mathématiques pendant trois 
ou quatre ans avec autant de cou- 
rage , que d’efprit , vont bientôt 
de pair avec ceux qui ne font pas 
faits pour franchir les limites de 
l’Art : éfe communément les Géo- 
mètres , loin d’être des Génies , 
ne font pas même des gens d’efprit ; 
ce que j’atribuë à ce petit nom- 
bre d’idées qui les abforbent , & 
bornent l’efprit , au lieu de l’éten- 
dre, comme on fe l’imagine. Quand 
je vois un Géomètre qui a de l’ef- 
prit , je conclus qu’il en a plus qu’un 



( i8i ) 

autre ; fes calculs n’emportent que 
le fuperflus , & le nécelTaire lui 
relie toujours. Ell-il étonnant que 
le cercle de nos idées fe relTerre 
proportionnellement à celui des 
objets qui nous occupent fans 
celTe ? Les Géomètres , j’en con- 
viens , manient facilement la véri- 
té ; & ce feroit doublement leur 
faute , s’ils ne favoient pas la vraie 
méthode de l’expofer , depuis que 
le célébré M. Clairaut a donné fes 
Elémens de Géométrie ; (car, bon 
Dieu ! avant cet excellent ouvra- 
ge , en quel défordre , & quel ca- 
hos etoit cette fcience ! ) Mais fai- 
tes les fortir de leur petite fphé- 
re ; qu’ils ne parlent ni de Phyfique, 
[i]nid’Allronomie ; qu’ils palTent 
à de plus grands objets , qui n’aient 
aucun raport avec ceux qui dé- 

[ I ] Encore faut-il beaucoup plus deta- 
leiis pour la Phyfique , que pour la Géo- 
métrie. De-là vient que les Géomètres 
font encore communément d’affeï mauvais 
Phyficîens. 

M 3 



( ) 

pendent des Mathématiques , par 
exemple , à la Métaphyfique , à la 
Morale , à la Phyfiologie , à la 
Littérature : femblables à ces en- 
fans qui croioient toucher le Ciel 
au bout de la plaine , ils trouve- 
ront le monde des idées bien grand. 
Que de problèmes , & de problè- 
mes très-compofés & très- diffici- 
les ! Quelle foule d’idées , ( fans 
compter la peine que les Géomè- 
tres ne fe donnent pas ordinaire- 
ment d’être lettrés & érudits ) & 
de connoiffances diverfes à embraf- 
fer d’une vue générale , à raffem- 
bler, à comparer! Ceux qui, faute 
de lumières, veulent des autorités 
pour juger , n’ont qu’à lire le Dif- 
cours que M. de Maupertuis pro- 
nonça le jour qu’il fut reçu à l’A- 
cadémie Françoife, & l’on verra fi 
j’exagere le peu de mérite des 
Géomètres & les talens nécefl’ai- 
res pour réülîir dans des Sciences 
d’une fphére plus étendue. Je n’en 



( i 83 ) 

appelle , comme on voit , qu’au 
futtrage d’un profond Géomètre, 
& pourtant homme de beaucoup 
d’efprit , orné de diverfes connoif- 
fances , & qui plus eft , vrai Génie ^ 
fi on l’efl par les qualités les plus 
rares qui le caradérifent,la vérité, 
la jufteire , la précifion & la clarté, 
même en des matières qui lui font 
tout à fait étrangères. Qu’on me 
montre en Defcartes des qualités 
aufli effentielles au Génie , & fur 
tout qu’on me les fafle voir ailleurs 
qu’en Géométrie , puifqu’encore 
une fois le premier des Géomè- 
tres feroit peut - être le dernier 
des Métaphyficiens ; & l’illuftre 
Philofophe dont je parle , en eft 
lui même une preuve trop fenfible. 
Il parle des idées fans favoir d’où, 
ni comment elles lui viennent ; fes 
deux premières définitions fur l’ef- 
fence de l’Ame & de la matière 
font deux erreurs , d’où décou- 
lent toutes les autres. Aflûrêment 
M 4 



( 1^4 ) 

dans ces Méditations Métaphyfï- 
ques dont M. Deflandes admire la 
profondeur , ou plutôt l’obfcurité, 
Defcartes ne fait ce qu’il cherche, 
ni où il veut aller ; il ne s’entend 
pas lui -même. Il admet des idées 
innées ; il ne vort dans les corps 
qu’une force divine. Il montre fon 
peu de jugement , foit en refufant 
le fentiment aux bêtes, foit en for- 
mant un doute impraticable , inu- 
til , dangereux , foù en adoptant 
le faux , comme le vrai , en ne s’a- 
cordant pas fouvent avec lui- mê- 
me , en s’écartant de fa propre 
IVÎéthode , en s’élevant par la vi- 
gueur déréglée de fes efprits,pour 
tomber d’autant plus , & n’en re- 
tirer que l’honneur de donner , 
comme le téméraire Icare, un nom 
imm;ortel aux Mers dans lefquel- 
les il s’eft noie. 

Je veux , & je l’ai infinué moi- 
même , que les égaremens mêmes 
de Defcartes foient ceux d’un grand 



( iBf ) 

homme ; je verx que fans lui nous 
n’cuffionspoint eû lesHuy,^ens, les 
Boyle , les Mariette , les Newton, 
les MulTchenbroeck, les s’Grave- 
fande, les Boërhaave , qui ont 
enrichi la Phyfique d’une prodi- 
gieufe multitude d’expériences ; 
& qu’en ce fens il foit fort permis 
aux imag'naf'oj's vives de fe don- 
ner carrière. Mais, n’en dépiaife 
à M. Privât de Moliere , grand 
partifan des .yftêmes , & en par- 
ticulier de l’hypothèfe Cartéfienne 
( I ), qu’elt-ce que cela prouve 
en faveur des conjeftures frivoles 
de Defcartes ? Il a beau dire, des 
fyftèmes gratuits ne feront jamais 
que des châteaux en l’air ,lans uti- 
lité , comme fans fondement. 

Et vous, Enfant de l’imagination, 
Oratorien (a ) célébré , ingrat , 
qui déclamant contr’elle , pouvez 
bien paffer pour battre votre pro- 
(i) Leçons de Phyfique T. III. Lee. II. 
(a ) Mallebranche , après avoir diftinguc 



( i86 ) 

prc nourrice ; vous êtes plus habile 
à édifier que Bayle ne l’étoit à dé- 

îa fubftance de fes modifications , & défini 
ce dont il n’a point d’idée , l’effence d’une 
chofe ( V. Kech de la vérït. L. 3. c. i. 2. 
l’art, c. 7. 8. , ) fait confilter l’efTence de 
la matière dans l’ctendué , comme a fait 
Defeartes. En habile Cartéfien il déploie 
toute fa force & fon éloquence contre les 
fens , qu’il imagine toujours trompeurs ; il 
nie aufll le vuide , met l’effence de l’Ame 
dans la penfée. L 3. P. i. c. i., &c. 

2. Quoiqu’il admette dans l’homme deux 
fubftances difiindes , il explique les facul- 
tés de l’Ame par celles de la matière ( h. 
i. c. I. L. III. c. viii. ) Sur une idée 
faufife du mot peufee , dont il fait une fubf- 
tance, il croit qu’on penfe toujours , & que 
lorfque l’Ame n’a pas confcience de fes pen- 
fées , c’eft alors qu’elle penfe le plus, parce 
qu’on a toûjours l’idée de l’être en général. 
( L. 3. c. 2. p. I. c. 8. ) Il définit l’enten- 
dement , ” la faculté de recevoir differentes 
„ idées , & la volonté , celle de recevoir 
,, differentes inclinations , ( L. i. c. i. ) 
„ ou , fi l’on veut , une impreflTion na- 
„ tutelle qui nous porte vers le bien en gé- 
„ néral , l’unique amour ( L. 4. c. i. ) 
„ que Dieu nous imprime. Et la liberté 
,, eft la force qu’a l’efprit de déterminer 
„ cette imprelTion Divine vers les objets 
„ qui nous plaifent. Nous n’avons cepen- 



( i87 ) 

truire ; maiscefavant hommeavoit 
l’efprit jufte , & prompt à éviter 

„ dant , ajoûte-t’il , ni idée claire , ni mê- 
„ me fentiment intérieur de cette égalité de 
,, mouvement vers le bien : „ & c’eft de ce 
défaut d’idées qu’il part pour donner les dé- 
finitions que je viens de rapporter, auxquel- 
les on s’apperçoit effeâivement -que l’Auteur 
manque d’idées. 

3. Mallebranche eft le premier des Philo- 
fophes qui ait mis fort en vogue les efprits 
animaux , mais comme une hypothèfe , car 
il n’en prouve nulle part l’exiftence d’une 
maniéré invincible. 

4. Je viens au fonds du fyftême principal 
du P. Mallebranche. Le voici. 

„ Les objets que l’Ame apperçoit , font 
„ dans l’Ame , ou hors de l’Ame ; les pre- 
„ miers fe voient dans le miroir de nos fen- 
„ timens , & les autres dans leurs idées , 
„ ( L. 3. c. I. p. 2. ) c’eft-à-dire, noneux- 
„ mêmes , ni dans les idées , ou images 
„ qui nous en viennent par les fens ( L. 3. 
„ c. I. 4. p. 2. c. IX. , ) mais dans quel- 
„ que chofe qui étant intimement uni à no- 
„ tre Ame , nous repréfente les corps ex- 
,, ternes. Cette chofe eft Dieu. Il eft très- 
„ étroitement uni à nos Ames par fa pré- 
„ fence. . . cette préfence claire , intime , 
„ néceflaire de Dieu agit fortement fur l’ef- 
„ prit. On ne peut fe défaire de l’idée de 
J, Dieu. Si l’Ame confidercun être en par- 



( i88 ) 

l’erreur, & vous êtes un efprit faux, 
incapable de iaifir la vérité ; l’ima- 

,, ticulier, alors elle s’approche dequelques- 
,, mies des perfeftions divines , en s’éloi- 

gnant des autres , qu’elle peut aller cher- 
,, cher le moment fuivant L. III. p. 2. c. 

„ V. VI. J 

,, JLes corps ne font vifibles que par le 
,, moïen de l’étendue. Cette étendue eft in- 
,, finie , fpiricuelle , néceffaire , immuable, 
,, i foovent Mallebranche en parle comme 
,, d’une étendue compofée ) c’eit un des attri- 
,, buts de Dieu. Or tout ce qui eft en Dieu , eft 
,, Dieu ; c’eft donc en Dieu que je vois 
„ les corps. Je vois clairement l’infini en 
„ ce fens que je vois clairement qu’il n’a 
,, point de bout. Je ne puis voir l’infini 
„ dans des êtres finis ; donc , &c. donc 
,, l’idée de Dieu ne fe préfente à mon Ame, 
,, que par fon union intime avec elle. Donc 
,, il n’y a que Dieu qu’on connoifle par lui- 
„ même , comme on ne connoît tout 
„ que par lui. 

„ Comme tout ce qui eft en Dieu , eft 
,, très - fpirituel , très - intelligible , & très- 
„ préfent à l’efprit , de-là vient que nous 
„ voyons les corps fms peine dans cette /c/éè 
,, que Dieu renferme en foi , & que j’ap- 
„ pelle V étendue on le monde intelligible. Ce 
„ monde ne repréfente en foi les corps que 
„ comme poftibks , avec toutes les idées 
„ des vérités , & non les vérités mêmes qui 



( 189 ) 

gi nation qui vous domine ne vous 
permet pas de parler des paffions, 

„ ne font rien de réel ( L. 3. c. 6. p. 2. ) 
,, Mais les fentimens de lumière & de cou- 
„ leurs, dont nous fommes affedéspar l’é- 
„ tendue , nous font voir les corps exiftans. 
„ Ainfi Dieu , les corps poffibles , les Corps 
,, exiftans fe voient dans le monde intelii- 
„ gible , qui eft Dieu , comme nous nous 
„ voyons dans nous-mêmes. Les Ames 
„ des autres hommes ne fe connoiffent que 
„ par conjeétures : enfin il s’en fuit que notre 
„ entendement reçoit toutes fes idées , non 
„ par l’union des deux fubftances , ' qui eft 
„ inutile dans ce fyftéme , ' mais par l’union 
,, feule du verbe , ou de la fagelïe de Dieu, 
,, par ce monde immatériel , qui renferme 
„ l’idée , la repréfentation , & comme l’i- 
„ mage du monde matériel ; par l’étendue 
„ intelligible , qui eft les corps poffibles , 
„ ou la fubftance divine même , en tant 
,, qu’elle peut être participée par les corps 
„ dont elle eft repréfentative. 

C’eft jufqu’ici Mallebranche qui parle, ou 
que je fais parler , conformément à fes prin- 
cipes , defquels il s’enfuit , comme on l’a 
remarqué il y a longtems , que les corps 
font des modifications de Dieu , que notre 
célébré Métaphyficien appelle tant de fois 
Vêtre en général , qu’il fembleroit ii’en faire 
qu’un être idéal. Ainfi voilà notre dévot 
Oratorien , Spinofifte fans le fçavoir , quoi- 



( ipo ) • 

fans en montrer vous-même , ni 
d’expofer les erreurs des fens, fans 

qu’il fût déjà Cartéfien , car Spinofa l’étoit. 
Mais comme dit fagement M. de St. Yacin- 
the dans fes Recherches PhilofophicjUes , c’eft 
une chofe qu’il ne faut pas chercher à ap- 
profondir. 

De telles vifions ne méritent pas fans doute 
d’être férieufement réfutées. Qui pourroit 
feulement imaginer ce qu’un cerveau brûlé 
par des Méditations abftraites croît conce- 
voir .? Il eft certain que nous n’appercevons 
pas l’infini , & que nous ne connoiflbns pas 
même le fini par l’infini ; & cette vérité fuf- 
fit pour ruiner le fyftême du P. Mallebran- 
che qui porte tout entier fur une fuppolition 
contraire. D’ailleurs je n’ai point d’idées 
de Dieu , ni des efprits ; il m’eft donc im- 
polTible de concevoir comment mon Ame 
eft unie à Dieu. 

Pafcal a bien raifon de dire qu’o» ne peut 
concevoir un être penjant fans tête. C’eft- 
là en effet que font nos idées , elles ne font 
que des modifications de notre fubftance ; 
& fi je n’en avois pas une parfaite conviction 
par mon fens intime , je ferois également 
fûr que mes idées des objets font dans moi, 
& à moi , & non hors de moi, dans Dieu, 
& à Dieu , puifque c’eft toûjours dans moi 
que fe grave l’image qui repréfente les corps. 
D’où il fuit que ces idées hors de mon Ame, 
diftinguées de ma fubftance , quelque éttoi’ 



( I9I •) 

les éxagérer. J’admire la magnifi- 
cence de votre ouvrage, il forme 
une chaîne nulle part interrompue ^ 
mais l’erreur, l’illufion , les rêves, 
les vertiges , le délire ,en font les 
matériaux , & comme les guides 
qui vous mènent à l’immortalité. 
Votre palais refl'emble à celui des 
Fées , leurs mains ont apprêté les 
mers que vous nous prefentez. 
Qu’on a bien raifon de dire que 
vous n’avez recherché la vérité que 
dansletître de votre livre! car vous 

teinent unies qu’on les fuppofe , font chi- 
mériques. Je croirai que je vois en Dieu, 
quard une expérience fondée fur le fens in- 
time , quand ma confeiénee me l’aura ap- 
pris. Mallelîranche paroît avoir pris la mag- 
nifique imagination de fon monde intelligible 
lo. Dans Marcel Platonicien Zodiaq. chant 
7. où l’on trouve des rêves à peu près fem- 
blables ; i°. dans la Parmenide de Platon, 
qui croyoit que les idées étoient des êtres 
réels , difiinôs des créatures qui les apper- 
çoivent hors d’elles. Ce fubtil Phüofophe 
n’a donc pas même ici le mérite de l’inven- 
tion , & encore ce mérite-là feroit-ii peu 
d’honneur à l’efprit. 



(. 19 ^ ) 

ne montrez pas us de fagacité à 
la déco’jvr r,que d’adrelîe à laf.ure 
connoïtre aux nutr s. Llclave des 
préjugés, vous adoptez tout ; dupe 
d’un phantôme ou d’uue appari- 
tion , vous réaliiez les chimères 
qui vous paffeat par la tête. Les 
préjugés ont juftement été com- 
parés à ces faux amis qu’il faut 
abandonner, dès qu’on en a recon- 
nu la perfidie. Èh ! qui la doit 
reconnoitte , qui doit s’en garantir 
fl ce n’efl un Philofophe ? 

Ce n’eft pas tout : non-feulement 
vous voyez tout en Dieu, excepté 
vos extravagances & vos folies , 
mais on a remarqué que vous en 
faites un machinilte fi mal- habile, 
que l'on ouvrage ne peut aller , fi 
l’ouvrier ne le fait mouvoir fans 
celfe , comme fi vous aviez pré- 
tendu par cette idée Cartéfienne > 
faire trouver peu furprenant que 
Dieu fe fût repenti d’avoir fait 
l’homme. 

Après 



( 193 ) 

Après cela , Mallebranche , au» 
riez-vous donc prétendu au rang 
des Génies ^ c’ed-à-dire de ces el- 
prits heureufement faits pour con- 
noître & expofer clairement la vé- 
rité ? Que vous en êtes different! 
Mais fans doute on vous prendra 
pour un efprit célelte , éthéré , dont 
les fpéculations s’étendent au-delà 
du douzième ciel de Ptolomée ; car 
des idées 'acquifes par les fens,que 
dis-je ? les idées innées de Defcar- 
tes ne vous fuffifent pas ; il vous en 
faut de divines , puifées dans le fein 
de rimmenfité, dans l’infini: il vous 
faut un monde fpirituel , intelli-^ 
gible [ ou plutôt inintelligible ] , 
oü fe trouvent les idées , c’effà- 
dire , les images, les repréfenta- 
tions de tous les corps , au hazard 
d’en conclure que Dieu eff tout 
ce qu’on voit , & qu’on ne peut 
faire un pas , fans le trouver dans 
ce vafle Univers , félon l’idée que 
Lucain exprime ainfi dans le neu- 

N 



, , ( '94 ) 

vie me livre de fa Pharfale , 

Jupîter eft quodcumque vides , quocumquc 
moveris. 

Célébré Leibnitz , [ ^? ] vous rai- 

( a ) Leibnitz fait confifter l’efTence , 
l’être , ou la fubftance ( car tous ces mots 
font fynonimes ) dans des Monades , c’eft- 
à-dire , dans des corps fimples , immuables, 
indiflblubles , folides , individuels , aïant 
toujours la même figure & la même maf- 
fe. Tout le monde connoît cas Monades ^ 
depuis la brillante acquifition que les Leib- 
nitiens ont faite de Me. la Marquife du Chatte- 
let. Il n’y a pas , félon Leibnitz , deux 
particules homogènes dans la matière , elles 
font toutes differentes les unes des autres. 
C’eft cette confiante hétérogénité de chaque 
élément , qui forme & explique la diverfité 
de tous les corps. Nul être penfant , & à 
plus forte raifon Dieu ne fait rien fans choix, 
fans motifs qui le déterminent. Or fi les 
atomes de la matière étoient tous égaux , 
on ne pourroit concevoir pourquoi Dieu 
eût préféré de créer & de placer tel atome 
ici, plutôt que là, ni comment une matière 
homogène eût pu former tant de dift'erens 
corps. Dieu n’aïant aucun motif de pré- 
férence , ne pourroit créer deux êtres fem- 
blables poffiblcs. Il eft donc néceflaire qu’ils 
foient tous hétérogènes. Voila comme on 



[ 195 ) 

fonnés à perte de vue fur l’être, & 
la fubllance, vous croïés connoître 

combat l’homogénéité des élémens par le 
fameux principe de la raijhn fuffifante. J’a- 
voue qu’il n’ell; pas prouvé qu’un élément 
doive être lïmilaire , comme le penlbit M. 
Boérhaavc ; mais réciproquement parce qu’on 
me dit que Dieu ne fait rien fans une raîfon 
qui le détermine , dois - je croire que rien 
n’ell égal , que rien ne fe reffemble dans la 
nature, & que toutes les Monades ou Effen-^ 
ces font differentes ? Il eft évident que ce 
fyftême ne roule que fur la fupolîtion de ce 
qui fe paffe dans un être qui ne nous a don- 
né aucune notion de fes atributs. Mr. Clar- 
ke & plufieurs autres Philofophes admettent 
des cas de parfaite égalité , qui excluent tou- 
te raijon Lcibniticnne ; elle feroit alors nort 
pas fuffifante , mais inutile, comme on le dit 
dans le texte. 

Comme on dit V homme & le monde de Dep- 
cartes , on dit les Monades de Leibnitz , c’eft- 
à-dire, des imaginations. 11 eft poffible, je 
le veux, qu’elles fe trouvent conformes aux 
réalités. Mais nous n’avons aucun moïert 
de nous affurer de cette conformité. Ilfau- 
droit pour cela connoître la première déter-^ 
mination de l’être, comme on connoît celle 
de toute figure , ou effence géométrique ^ 
par exemple ^ d’un cercle , d’un triangle ^ 
&c. mais de pareilles connoiffances ne pour- 
roient s’acquérir qu’au premier inftant dé l?i 

% 



( 196 ) 

l’eflence de tous les corps. Sans 
vous , il eft vrai , nous n’euffions 

création des êtres , à laquelle perfonne n’a 
allitté : & cette création même ' eft encore 
une hypothèfe qui foufFre des difficultés in- 
furmontables , lefquelles ont fait tant dA- 
thées , & la moitié de la baze fondamentale 
du Spinofifme. 

Puifque nous ne connoifTons pas la fubf- 
tance , nous ne pouvons donc iavcir fi les 
élémensdela maticre font fimilaires ou non, 
& fi véritablement le principe de larmJ'onfHf- 
fifante en eft un. A dire vrai, ce n’eft qu’un 
principe de fyftême , & fort inutile dans U 
recherche de la vérité. CeuX' qui n’en ont 
jamais entendu parler , favent par les idées 
qu’üs ont acquifes , que le tout, par exem- 
ple , eft plus grand que fa partie ; & quand 
ils connoîtroient ce principe , auroient-ils 
fait un pas de plus , pour dire que cela eft 
vrai, parce (\Vl il y a dans le tout cfuelque chofe 
qui fait comprendre pourquoi il eji plus grand 
que fa partie ? 

La Philofophie de M. Leibnitz porte en- 
core fur un autre principe , mais moins cé- 
lébré , & encore plus inutile , c’eft celui de 
contradidion. Tous ces prétendus premiers 
principes n’abrégent & n’éclaîrciftent rien ; 
ils ne font eftimables & commodes , qu’au- 
tant qu’ils font le réfultat de mille connoif- 
faiices particulières , qu’un Général d’Ar- 
mée , un Miniltre , un Négociateur , &c. 



C 197 ) 

jamais déviné qu’il y eût des mo- 
nades au monde , & que l’Ame 

peuvent rédiger en axiomes utiles & impor- 
tans. 

Ces êtres , qui féparés font des monade!^ 
ou la fubftance , forment par leur affembla-r 
ge les corps , ou l’étendue , étendue méta- 
phyfique , comme je l’ai dit chap. iv. puif- 
qu’elle eft formée par des êtres Amples , par- 
mi lefquels on compte l’Ame fenfitive & 
raifonnable. Leibnitz a reconnu dans la ma- 
tière 1°. non feulement une force iCinertie , 
mais une force motrice , un principe d'aÜion , 
ou autrement une nature. 2°. Des percep- 
tions & des fenfations femblables en pe- 
tit à celles des corps animés, ün ne peut 
en effet les refufer , du moins à tout ce qui 
n’eft pas inanimé. 

Leibnitz remarque 3®. qne dans tous les 
tems on a reconnu la force motrice de la 
matière ; 4®. que la dodrine des Philofo- 
phes fur cette propriété effentielle , n’a com- 
mencé à être interrompue qu’au tems de 
Defeartes. yo. Il attribue la même opinion 
aux Phiiofophes de fon tems. 6®. Il con- 
clut que chaque être , indépendamment de 
tout autre , & par la force qui lui eft pro- 
pre , produit tous fes changemens. y®. Il 
voudroit cependant partager cet ouvrage en- 
tre la caufe première , & la caufe féconde. 
Dieu & la nature ; mais il n’en vient à bout 
que par des diftindions inutiles , ou par de 

N 3 



( 198 ) 

en fût une 5 nous n’eulFions point 
connu ces fameux principes qui ex- 

frivoles abftrafHons. 

Venons au fyllême de l’harmonie prééta- 
blie ; c’eft une fuite des principes établis ci- 
devant. Il confifte en ce que tous les chan- 
gemens du corps correfpondent fi parfaite- 
ment aux changemens de la Monade appel- 
lée efprit , ou /^me , qu’il n’arrive point de 
mouvemens dans l’une auxquels ne coéxifte 
quelque idée dans l’autre , & vice versa. 
Dieu a préétabli cette harmonie en faifant 
choix des fubfiances , qui par leur propre 
force produiroient de concert la fuite de leurs 
mutations., de forte que tout fe fait dans l’A- 
me , comme s’il n’y avoit point de corps ; 
& tout fe palfe dans le corps , comme s’il 
n’y avoit point d’Ame. 

Leibnitz convient que cette dépen- 
dance n’eft pas réelle , mais métaphifique 
ou idéale. 

Or eft - ce par une fiélion qu’on peut 
découvrir & expliquer les perceptions 
Les modifications de nos organes femblent 
en être la vraie caufe ; mais comment cette 
caufe produit-elle des idées ? réciproquement 
comment le corps obéit-il à la volonté ? 
comment une monade fpirituelle , ou inéten- 
duë , peut-elle faire marcher à fon gré tou- 
tes celles qui compofent le corps , & en 
gouverner tous les organes? L’Ame ordon- 
ne des mouYemens doiit les moïens lui font 



( 199 ) 

cluent toute égalité dans la natu- 
re, & expliquent tous les Phéno- 
mènes par une raifon plus inutile 
que fuffifante : & vous , (a) WolfF 
fon illullre difciple , commenta- 

inconnus ; & dès qu’elle veut qu’ils foient, 
ils font , aulîi vite que la lumière fut. Quel 
plus bel appanage , quel tableau de la Divi- 
nité ! qu’on me dife ce que c’eft que la ma- 
tière , & quel efl: le mccanifme de l’organi- 
fatîon de mon corps , & je répondrai à ces 
queftions. En attendant on me permettra de 
croire que nos idées ou perceptions ne font 
autre chofe que des modifications corporel- 
les , quoique je ne conçoive pas comment 
des modifications penfent , apperçoivent , 
&c. 

( Æ ) J’ai donné une idée très - fuccinte 
des fyftêmes des trois grands Philofophes. 
Voici l’abrégé de celui de WolfF, fameux 
commentateur de Leibnitz & qui ne cède en 
rien à tous les autres. Il définit l’être fouf 
ce qui eji pojfible , & la fubftance un Jujet 
durable ^ modifiable. Ce qu’on entend par 
fujet , ou fubjlratum , comme parle Locke, 
efl; une chofe qui efl , ou qui exifte en elle- 
même & par elle -même : ainfi elle peut 
être ronde , quarrée , &c. au contraire les 
accidens font des êtres qui ne fubfiftcnt point 
par eux - mêmes , mais font dans d’autres 
êtres , auxquels ils font inhérens , comme 

N 4 



( 200 ) 

teur original , jufqu’à donner vo- 
tre nom à la feéte de votre mar- 
ies trois côtés font dans un triangle. Ce font 
donc des maniérés d’êtres , & par conféquent 
ils ne font point modifiables , quoiqu’en 
difent les Scholaftiques , dont la fubtilité a 
été de faire du cercle & de fa rondeur deux 
êtres réellement diftinêls ; ce qui me furprend 
d’autant plus, qu’ils ont eux -mêmes le plus 
fouvent confondu la penfée avec le corps. 

L’elfence . ou l’être, félon WolfF, efi for- 
mé par des déterminations effentielles , qu’au- 
cune autre ne détermine', ou qui ne’préfup- 
pofent rien par où l’on puilfe concevoir leur 
cxillence. Elles font la fubftance , comme 
les trois côtés font le triangle. Toutes les 
jlropriétés , ou ipus les atributs de cette fi- 
gure découlent de ces déterminations elfen- 
tielles , & par conféquent quoique les atri- 
buts foient des déterminations confiantes , ils 
fuppofent un fujet qui les détermine , quel- 
que chofe qui foit premier , avant tout , qui 
foit le fujet , & n’en ait pas befoin. C’eft 
ainli que Wolff croit marquer ce en quoi 
confifte la fubftance , contre Locke , Philo- 
lophe beaucoup plus fage , qui avoué qu’on 
n’en a point d’idée, je paflTe fous filence 
fes déterminations variables ; ce ne font que 
des modifications. Tout cela ne nous don- 
ne pas la moindre notion de l’être , du fou- 
tien, ou fupportdes atributs, de ce fujet dont 
les modes varient fans cefife. Pour connoî- 



(^201 ) 

tre, qui s’accroît tous les jours fous 
vos aufpices , le fyttême que vous 

tre l’efTence de quelque chofe que ce foît , 
il faudroit en avoir des idées qu’il eft impof- 
fible à l’elprit humain d’acquérir. Les objets 
furlefquels nos fens n’ont aucune prife ,font 
pour nous, comme s’ils n’étoient pas. Mais 
comment un Philofophe cntreprent- il de 
donner aux autres des idées qu’il n’a pas lui- 
même ? Voïés WolfF Infi. de Phyf. fur tout 
chap. 3. 

„ L’être fimple ou l’élément n’eft ni éten- 
„ du, ni divifible , ni figuré, il ne peutrem- 
„ plir aucun efpace. Les corps réfultent de 
„ la multitude & de la réünion de ces êtres 
,, fimples , dont ils font compofés , &com- 
„ me on dit, des aggregats. L’imagination 
„ ne peut dillinguer plufieurs chofes entre- 
„ elles , fans fe les reprefenter les unes hors 
„ des autres ; ce qui forme le phénomène 
„ de l’étenduë, qui n’efipar conféquent que 
„ métaphylique , & dans laquelle conlîfte 
„ l’elfence de la matière. „ 

Non feulement l’étendue n’eft qu’une ap- 
parence , félon Wolif , mais la force mo- 
trice qu’il admet , la force d’inertie , font 
des phénomènes, ainfi que les couleurs mê- 
mes , c’eft-à-dire des perceptions confufes 
de la réalité des objets, Ceci roule fur 
une faufle hypothèfe des perceptions. WolfF 
fuppofe “ que nos fenfations font compo- 
„ fées d’un nombre infini de perceptions 



( 20 % ) 

enibelliffés par la fécondité & la 
fubtilité d’idées merveilleufement 



,, partielles , qui toutes féparément repré- 
„ fentent parfaitement les êtres Amples, ou 
,, font femblables aux réalités ; mais que 
„ toutes ces perceptions, fe confondant en 
,, une feule , repréfentent confondues des 
„ chofes diftinêtes. „ 

Il admet contre Locke des perceptions 
obfcures dans le fommeil , dont l’Ame n’a 
point connoiffance ; & par conféquent il croit , 
avec Mallebranche, que l’Ame penfe toujours, 
au moment quelle y penfe le moins. Nous 
avons prouvé ailleurs le contraire. Mais 
fuivant Wolff , toute fubftance Ample n’eft 
pas douée de perceptions ; il en dépoüille 
les monades Leibnitiennes , & ne croit pas 
que la fenfation foit une fuite & comme un 
développement néceATaire de la force mo- 
trice. 'D’où il fuit , contre fes propres prin- 
cipes , que les perceptions ne font qu’acci- 
dentelles à l’Ame & par conféquent en- 
core il eft auffi contradiâoire , que gratuit, 
d’affûter , comme fait Wolff , que l’Ame 
cil un petit monde fenfitif , un miroir vi- 
vant de l’Univers qu’elle fe repréfente par 
là propre force, même en dormant. Pour- 
quoi cela? Ecoutez [ çar cela eA fort im- 
portant pour expliquer l’origine & la géné- 
ration des idées ] : parce que l’objet qui 
donne la perception, eft né avec toutes les 
parties du inonde , & qu’ainA les fenfatîons 



( 2-03 ) 

fuivies , eft fans doute les plus in- 
génieux de tous. Jamais fans dou- 

tiennent à l’Univers par nos organes. 

Je ne parle point du fyftème de rharmo- 
nie préétablie , ni des deux principes fameux 
de Leibnitz , le principe de contradiBion , & 
le principe de la raifun fuffifante. C’eft une 
dodrine qu’on juge bien que WolfF a fait 
valoir avec cette fagacité , cette intelligence , 
cette juftelfe , & même cette clarté qui lui 
eft propre , (î ce n’eft lorfqu’elle vient quel- 
quefois à fe couvrir des nuages de l’Onto- 
logie.: exemple fi contagieux , dans une fede 
qui s’accroît tous les jours , qu’il faudra 
bientôt qu’un nouveau Defeartes vienne 
purger la Métaphyfique de tous ces termes 
obfcurs dont l’efpric fe repaît trop fouvent. 
La Philofophie Wolfienne ne pouvoir fe 
difpenfer d’admettre ce qui fervoit de fon- 
dement à la Leibnitienne ; mais je fuis fâché 
d’y trouver en même tems des traces du 
jargon inintelligible des écoles. 

je viens encore un moment à la force 
motrice. G’efi , comme dit Wolff , “ le 
,, réfultat des differentes, forces adives des 
„ élémens , confondues entr’clles ; c’efi: 
„ un effort des êtres fimples qui tend à 
„ changer fans ceffe le mobile de lieu. 
„ Ces efforts font femblables à ceux que 
„ nous faifons pour agir. „ Wolff en fait 
lui-même de bien plus grands fans doute , 
pour que Dieu , témoin de cette adifin de la 



( 2.04 ) 

te l’efprit humain ne s’eft fi con- 
féquemment égaré : quelle intelli- 

nature qui fait tout dans le fyftême de ce 
fubtil Philofophe, ne rcflepas oifif,& ,pour 
ainli dire, les brascroifés devant elle. Mais 
dans ce partage il n’eft pas plus heureux que 
fon Maître. C’eft toujours la nature qui 
agit feule , qui produit & conferve tous les 
phénomènes. Le choc des fubftances les unes 
fur les autres fait tout , quoiqu’il ne foit 
pas décidé s’il eft réel , ou apparent : car 
en général les Lcibnitiens fe contentent de 
dire que nous ne pouvons juger que fur des 
apparences , dont la caufe nous eft incon- 
nue. Tant de modeftie a dequoi furprendre 
dans des Philofophes fi hardis , fi témérai- 
res à s’élever aux premiers principes , qui 
cependant , dans l’hypothèfe desîfperceptions 
Wolfiennes , dévoient au premier coup 
d’œil paroître incompréhenfibles. 

Il étoit , ce me femble , curieux & uti- 
le d’obferver par quelles voies les plus grands 
génies ont été conduits dans un labyrinthe 
d’erreurs , dont ils ont en vain cherché l’if- 
fuë. La connoiffancc du point où ils ont 
commencé à s’égarer , à fe féparer , à fe 
ralier , peut feule nous faire éviter l’erreur , 
& découvrir la vérité, qui eft fouvent fi pro- 
che d’elle , qu’elle la touche prefque. Les 
fautes d’autrui font comme une ombre qui 
augmente la lumière , & par conféquent rien 
ii’eft plus important dans la recherche de la 



( 2 . 05 - ) 

gencc , quel ordre , quelle clarté 
préfident à tout l’ouvrage ! De fî 
grands talens vous font à julte titre 
regarder comme un Philofophe 

vérité , que de s’aflSrer de l’origine de nos 
erreurs. • Le premier Antidote , eft la con- 
noiffance du poifon. 

Mais fi tant de beaux génies fe font laif- 
fés aveugler par l’efprit de fyftême, l’éciieil 
des plus grands hommes , rien doit-il nous 
infpirer plus de méfiance dans la recherche 
de la vérité ? Ne devons-nous pas pcnfer 
que tous nos foins , nos projets doivent 
être de refter toûjours attachés au char de 
la nature , & de nous en faire honneur , à 
l’exemple de ces vrais génies , les Newton, 
les Boërhaave , ces deux g'orieux efclaves 
dont la nature a fi bien récompenfé les fer- 
vices. ( Büèrh. de honore Med. fervit.) Mais 
pour arriver à ce but , il faut fe défaire cou- 
rageufement de fes préjugés , de fes goûts 
les plus favoris pour telle ou telle feâe , 
comme on quitte d’anciens amis dont on re- 
connoît la perfidie. Il eft aftex ordinaire 
aux plus grands Philofophes de fe vanter , 
comme les petits Maîtres ; ceux-ci ont ob- 
tenu des faveurs de femmes qu’ils n’ont ja- 
mais ni vûës ni connuës ; ceux-là préten- 
dent «■yoîr /« ««rare le fait comme 
dit un fameux Néologue , qu’elle leur a ré- 
vélé tous fes fécrets , & qu’ils ont , pour 



( 2o6 ) 

tfès-fupérieur à tous les autres, & 
à celui même qui a fourni le fond 
delà Philofophie Wolfienne. La 
chaîne de vos principes eit bien tif- 
fuë , mais l’or dont elle paroît for- 
mée , mis au creufet , ne paroît 
qu’un métal impolleur. Eh ! faut- 
il donc tant d’art à enchalfer l’er- 
reur , pour mieux la multiplier , 
tandis que la trille vérité gémit 
fans appui & fans proteéleurs, qui 
la tirent de l’obfeutité , où elle 
tient , pour ainfi dire , compagnie 
au vrai mérite. Ambitieux Méta- 
phyficiens ,qui femblés avoir affilié 
à la création du monde , ou au dé- 
brouillement du cahos , vospremiers 
principes ne font que des fuppoli- 

ainfi dire , tout vû , tout entendu , lors mê- 
me que la nature garde encore plus de voi- 
les , que jamais n’en eut Tardes Egyptiens. 
Pour avancer dans le chemin de la vérité , 
qu’il faut fuivre une conduite differente ! Il 
faut ffiire afliduëmenr les mêmes pas aved 
la nature, toujours aidé ,( comme dit M*. la 
Marquile du Chattelet à M. ) du bâton de 
l’obfervation & de l’expérience. 



C 2-07 ) 

tiens hardies , qui n’ont pas l’art de 
me féduire , & où le génie a bien 
moins de part qu’une préfomptueu- 
fe imagination. Cependant qu’on 
vous appelle, fi l’on veut, de grands 
génies , parce que vous avés re- 
cherché & que vous vous êtes van- 
tés de connoître les premières cau- 
fes ; pour moi je crois que ceux 
qui les ont dédaignés >vous feront 
toujours préférables ; & que lefuc- 
cès des ( a ) Locke, des ( b )Boër- 

) Æ ) i®. M. Locke fait l’aveu de fon 
ignorance fur la nature de l’effence des 
corps ; en effet , pour avoir quelque’idée 
de l’être, ou de la fubftance, { car tous ces 
mots font fynonimes '1 il faudroit favoir 
une Géométrie inacceffible même aux plus 
fublimes Métaphyficiens , celle de là na- 
ture. Le fage Anglois n’a donc pu fe faire 
une notion imaginaire de l’efTenre des corps, 
comme Wolff le lui reproche fans aflez 
de fondement. 

2 o. Il prouve contre l’Auteur de ŸÂrt 
de PeKfer ôc tous les autres Logiciens , l’i- 
nutilité des fyllogifmes , & de ce qu’on 
appelle Analyfes parfaites , par lefquelîes 
on a la puérilité de vouloir prouver lesaiio- 



1 



( io8 ) 

haave , Sc de tous ces hommes fa- 
ges, qui fe font bornés à l’examen 

■nies les plus cvidens , minuties qui ne fe 
trouvent ni dans Euclide , ni dans Clairaut. 
Voyez Locke L. 4. c. ly. ff. 10. p. yyi. 
55-2. 

3'’. Il a cru les principes généraux très- 
propres à enfeigner aux autres les connoif- 
fances qu’on a foi-même. En quoi je ne fuis 
pas de fon avis , ni par conféquenc de celui 
de l’Auteur de la Logique, trop eftimée , que 
je viens de citer , chap. 4. c. 7. Ce grand 
étalage , cette multitude confufe d’axiomes , 
de propofitions générales fyftématiquement 
arrangées ,, ne font point un fil afl'ûré pour 
nous conduire dans le chemin de la vérité. 
Au contraire cette méthode fyntétique, com- 
me l’a fort bien fenti M. Clairaut , efl la 
plus mauvaife qu’il y ait pour inftruire. Je 
dis même qu’il n’eft point de cas , ou de 
circonftances dans la vie , où il ne faille 
acquérir des idées particulières , avant que 
de les rappeller à des généralités. Si nous 
n’avions acquis par les fens les idées de 
tout , & de partie , avec la notion de la dif- 
férence qu’il y a entre l’un & l’autre , fau- 
rions-nous que le tout efl plus grand que fa 
partie ? Il en efl ainfi de toutes ces vérités 
qu’on appelle éternelles & que Dieu même 
ne peut changer. 

40. Locke a été le deftruéteur des idées 
innées , comme Newton l’a été du fyftê- 

des 



( 2.09 ) 

des caufes fécondés , prouve bien 
que l’amour propre ell le feul qui 

me Cartcfien. Mais il a fait , ce femble , 
trop d’honneur à cette ancienne chimère, de 
la réfuter par un li grand nombre de fol ides 
réflexions. Selon ce Philofophe & la vérité ^ 
rien n’eft plus certain que cet'ancien axiome, 
mal reçû autrefois de Platon , de Tim; e , 
de Socrate & de toute l’Académie : AihU 
ejl in intelleBu , cjmd priùs non fuerit tn jen- 
Ju. Les idées viennent par lesfens, les fen- 
fations font l’unique fource de nos copnoif- 
fances. Locke explique patelles toutes les 
opérations de l’Ame. 

fo. Il paroît avoir cru l’Ame matérielle, 
quoique fa modeftie ne lui ait pas permis de 
le décider. ” Nous ne ferons peut-être 
,, jamais , dit-il , capables de décider,// «« 
„ être purement matériel penfe ou non , &Cé 
,, parce que nous ne concevons ni la ma- 
„ tiere ni l’efprit. „ Cette lîmple réfléxioa 
n’empêchera pas les Scholafliques d’argu- 
menter en forme pour l’opinion contraire | 
mais elle fera toûjours l’écüeil de tous leurs 
vains raifonnemens. 

6°. Il renonce à la vanité de croire que 
l’Ame penfe toûjours ; il démontre par une 
foule de raifons tirées du fommeil , de 
Penfance , de l’apoplexie, &c. que l’homme 
peut exifter , fans avoir le fentiment de fou 
être : que non -feulement il n’eft pas évi- 
dent que l’Ame penfe en tous ces éîatâ 



( 210 ) 

n’en tire pas le même avantage , 
que des premières ! . 

mais qu’au contraire , à en juger par l’ob- 
fervation , elle paroît manquer d’idées , & 
même de fentiment. En un nfjot, M. Locke 
nie que l’Ame puiffe penfer & penfe réel- 
lement , fans avoir confcience d’elle-même , 
c’eft-à-dire , fans fçavoir qu’elle penfe , 
fans avoir quelque notion, ou fouvenirdes 
ebofes qui l’ont occupée. Ce qui efi: bien 
certain , c’eft que l’opinion de ce fubtil 
Métaphylicien efl: confirmée par les pro- 
grès & la décadence mutuelle de l’Ame & 
du Corps , & principalement par les Phé- 
nomènes des maladies , qui démontrent clai- 
rement , à mon avis , contre Pafcalmême, 
c. 23. n, I. que l’homme peut fort bien 
être conçu fans la penfée , & par^ confé- 
quent qu’elle ne fait point l’être de 
l’homme. 

Quelle différence d’un Phîlofophe auflî 
fage , auffi retenu , à ces préfomptueux 
Métaphyficiens , qui ne connoiffant ni la 
force ni la foibleffe de l’efprit humain , 
s’imaginent pouvoir atteindre à tout , ou 
à ces pompeux Déclamateurs , qui comme 
Abadie , de la vérité de la Religion Chré- 
tienne , ) aboïent prefque pour perfuader , 
& qui par le dévot entoufiafme d’une ima- 
gination échauffée , & pour ainfi dire , en 
courroux , font fuir la vérité , au_ moment 
même qu’elle auroit le plus de difpafition 



( 2,îî ) 

Enfin Spinofa auroit-il préteû^ 
du au rang des Génies ? Non , cê 

à fe laifler en quelque forte apprîvoiTer ! 
Pour punir ces illuminés fanatiques , ils fe- 
ront condamnés dans la fuite à écouter 
tranquillement , s’ils peuvent , Thiftoire des 
difîérens faits que le hazard a fournis dans 
tous les tems , comme pour confondre les 
préjugés. 

7®, Il eft donc vrai que M. Locke a lé 
premier débroiiillé le cahos de la Méta= 
phyfique , & nous en a le premier donné 
les vrais principes , en rappel lant les chofes 
à leur première origine. La connoilfance ' 
des égaremens d^autrui l’a mis dans la bonné 
Voie. Comme il a penfé que les obferva^ 
lions fenfibles font les feules qui méritent 
la confiance d’un bon efprit , il en a fait 
la bafe de fes méditations ; par tout il fe 
fert du compas de la juftefle , ou du flam^ 
beau de l’expérience. Ses raifonnemens font 
aufli févères , qu’exempts de préjugés , de 
partialité ; on n’y remarque point auffi cette 
efpéce de fanatifme, d’irréligion qu’on blârtje 
dans quelques-uns & dont l’imprudence 
feule révolte. Eh ! ne peut-on fans paffion 
remédier aux abus & fécoüef le joug des 
préjugés ? 

[ ] I®. M. Boërhaave a penfé qu’il 

étoit inutile de rechercher les attributs qui 
conviennent à l’être , comme à l’être; c’ell 
ce qu’on nomme dcrmsres caufes Métaphy- 

O % 



( 212 ) 

n’eft qu’un monftre d’incrédulité , 
dont r Athéïfme reffemble affez bien 



fiques. Î1 rejette ces caufes , &ne s’inquiète 
pas même des premières Fhyfiques, telles que 
les Elémens , l’origine de la première forme 
des femences , & du mouvement ( Infi.Med. 

XXVIII, ) 

2®. Il divife l’homme en corps, & en Ame, 
& dit que la penfée ne peut être que l’opé- 
ration de l’etprit pur : ^ xxvii ) Cependant 
non-feulement il ne donne jamais à l’Ame 
les épithétes de fpiritHelle & à'' immortelle ; 
mais lorfqu’il vient à traiter des fens inter- 
nes , on voit que cette fubftance n’cft point 
fl particulière , mais n’efl: que je ne fai 
quel fens interne , comme tous les autres , 
dont elle femble être la réünion. 

30. Il explique par le feul mécanifme tou- 
tes les facultés de l’Ame raifonnable; &juf- 
qu’à la penfée la plus métaphyfique, la plus 
intellectuelle , la plus vraie de toute éterni- 
té , ce grand Théoricien foumet tout aux 
loix du mouvement : de forte qu’il m’eft 
évident qu’il n’a connu dans l’homme qu’u- 
ne Ame fenfitivc plus parfaite que celle des 
Animaux. VoVe2 fes leçons données par MM. 
Haller & de la Mettrie , les Inftitutions qui 
en font le texte , fur-tout de fenjib. Inter ti. 
& fes Difeours de honore Medic. fervitut. àe 
nfu ratiocinii Mecaniei in Medicinâ , de toï»’’ 
parando terto in Phyf . , , 



( 2-13 ) 

su labyrinthe de Dédale , tant il a 
de tours & de détours tortueux. 



40. On fait ce qu’il en penfa coûter à 
cet honnête Philofophe , pour avoir femblé 
prendre le parti de Spinofa devant un in- 
connu avec lequel il voyageoit ( vie de 
Boërh. par M. de la Mettrie ; Schultens 
in Boërh. Laud. Mais au fond perfonne ne 
fut moins Spinofifte ; par tout il reconnut 
l’invilible main de Dieu ; c’eft elle , félon 
lui , qui a tilfu jufqu’aux plus petits poils 
des corps animés ; c’eft elle qui a formé ces 
parties cachées , pour des futurs ufages , 
telles que le poumon , la valvule du trou 
ovale , le papillon enfermé dans la chenille, 
les dents dans les mâchoires : c’eft elle qui 
a fait les unes pour broyer , les autres pour 
couper , & qui a donné à toutes enfemblc 
la mécanique des c i féaux , qui leur étoitné- 
celfaire : d’où l’on voit combien Boërhaave 
étoit different de ces deux Epicuriens Mo- 
dernes , Gaffendi & Lamy , qui n’ont pas 
voulu voir que les inftrumens du corps hu- 
main font faits pour produire certains mou- 
vemens déterminés , s’il' furvient une caufe 
mouvante ( Boërh . Inft. Med. XL. , ) & 
qui plus aveugles que le concours fortuit 
d’Atômes qu’ils ont adopté , fe font aban- 
donnés à toute l’étendue du fyftême Lu- 
crétien ( De Natur. Ker. L. iv. ) Enfin 
lorfqu’il s’agit d’expliquer la correfpondan- 
ce mutuelle du cprpsôc de l’Ame, otj Boër- 

O 3 



( ^^4 ) . 

Le fil de la Géométrie qui devoît 
le conduire , ne fert qu’à l’égarer. 
Ne connoilTant ni Dieu , ni Ame , 
Cartéfien outré , il fait de l’hom- 
me même, un véritable automate, 
une machine affujettie à la plus 
confiante néceffité , entraînée par 
un impétueux , comme 
un vaiiTeau,par le courant des eaux, 
La fagelîe , l’honneur , la probité , 
îa vertu ne font que de vains fons; 
tout eft hazard , ou dctlin. Il n’y 
a ni bien , ni mal , ni juüe , 
ni injufte , ni ordre , ni défordre ; 
Ja nature y réclame en vain fes 

haave fe tire de li , en n’admettant au fond 
«qu’une feule fubftance , ou i: fuppofe des 
loix Cartéfiennes établies par le Créateur , fe- 
]on lefquelles de tel mouvement corporel 
il fait s’élever telle penfée dans l’Ame & ré-« 
dproouement , &c. il avoué qu’il tft inutile 
aux Médecins de connoître ces loix , & 
qu’il eft impoftible à tous les hommes de 
venir à bout de les découvrir. Je con- 
clus de tout cela que grand Boërhaa- 
ve fut le plus éclairé & '1e plus fage des 
Déïftçs, 



( 115 * ) 

droits r & la confcience même y 
eft totalement étouffée. On la re- 
garde comme un baromètre trop 
infidèle pour marquer le dégré pré- 
cis des vertus & des vices , puif- 
qu’elle s’éteint dans tous les cas 
où les nerfs font comprimés à leur 
origine , fe racornit ou s’émoufTe 
chez les fcélérats. On veut enfin 
que nos principes naturels ne foient 
que nos principes acoutumés. Et 
c’eft une erreur dans laquelle a 
donné Pafcal , lorfqu’il dit qu’il 
craint bien que la nature ne fait 
une première coutume , ^ que la 
coutume ne foit une fécondé ita~ 
ture. Dans ce fyftême , qui a été 
celui de Xénophanes , de Méliffus, 
de Parmenide , & de tous les an- 
ciens Athées, celui qu’on pend eft 
injuftement pendu , puifqu’il n’a 
pu fe difpenfer de faire ce qu’il a 
fait ; mais il ne l’eft cependant pas 
fans raifon, parce que ce feroit au- 
torifer le meurtre de Citoïens nér 



( ii6 ) 

cefTaires à l’Etat , que de le lailîer 
impuni. [ <2 .] 

[_ a '] Voici en peu de mots le Syftéme 
de Spinofa. Il foutiem , i®. qu’une fub- 
ftance ne peut produire une autre fubftance. 
a®. Que rien ne peut être créé de rien. 3®. 
Qu’il n’y a qu’une feule fubftance , parce 
qu’on ne peut appeller fubftance , que cç 
qui cft éternel & indépendant de toute caufe 
f^upérieure , que ce qui exifte par foi-même 
& néceffairement. Il ajoûte que cette fub-^-* 
fiance unique , ni divifée , ni divilible, eft 
non -feulement doüée d’une infinité de per- 
feêiions , mais qu’elle fe modifie .d’une in^ 
ünité de maniérés ; en tant qu’étendue , les 
corps & tout «e qui occupe un efpace ; en 
tant que penfée , les âmes & toutes les in- 
telligences font fes modifications : le tout 
cependant refte immobile , & ne perd rien 
de fon elTence pour changer. 

Il faut avoüer que voila un hardi Athée; 
car il n’y a certainement aucune preuve qui 
nous convainque que la fuprême Intelligence 
doive être placée dans la matière ,‘pas mê- 
me dans la matière ignée ou éthérée dans 
laquelle les anciens Hébreux , Alchymiftes, 
& Auteurs Sacrés avoient mis le trône de 
la Divinité , comme le dit M. Boërhaavc 
dans fon traité du Feu , & d’où , fuivant 
eux , Dieu lance des feux vivifians fur toute 
la nature : comme fi le feu & l’éther même 
qui donnent le mouvement à tous les corps* 



( II7 ) 

Nous avons examiné ceux qui 
n’ont été que Philofophes ; palTons 
aux Philofophes beaux efprits , & 
voions quelle part peuvent préten- 
dre au Génie ceux qui paflent pour 
en avoir le plus. Nous pafferons 
ici fous filence non feulement les 
Anciens, comme nous avons déjà 

ne le recevoient pas eux-mêmes des caufes 
qui nous font inconnues. 

Spinofa définit les fens , conféquemment 
à fes principes , des mouvernens de l' Ame , 
cette partie penfante de ^Univers , produits 
par ceux des corps , pui Çont des parties éten- 
dues de PUnivers. Mais cette définition eft 
évidemment fauffe , puifqu’il eft prouvé i». 
que la penfée n’eft qu’une modification ac- 
cidentelle du principe fenfitif , qui par con- 
féquent n’eft point une partie penfante du 
inonde : que les chofes externes ne font 

point repréfentées à l’Ame , mais feulement 
quelques propriétés differentes de ces cho- 
ies , toutes relatives & arbitraires ; & qu’en- 
fin la plupart de nos fenfations , ou de 
nos idées dépendent tellement de nos or- 
ganes, qu’elles changent fur le champ avec 
eux. Mais je n’entreprens point de -réfuter 
Spinofa ; il raifonne fi mal , que je fuis 
furpris qu’il ait été jufqu’à piéfent fi mal 
réfuté. 



( xi8 ) 

fait 5 maïs nous nous bornerons à 
peu d’illuitres Modernes. 

On a trouvé trop fort l’efpéce 
de parallèle que j’ai fait de Mr. de 
de Voltaire avec Corneille & Ra- 
cine ; je vais le jultifier. Je ré- 
ponds qu’il n’eil en effet ni l’un 
ni l’autre. Corneille femble avoir 
paffé les bornes de l’efprit hu- 
main ; c’eft un vrai génie , & le 
feul que nous ayons dans fon gen- 
re. Racine qui avoit le cœur 
plus tendre tV l’Ame moins éle- 
vée que Corneille , a mis beau- 
coup d’amour dans fes Tragé- 
dies , [ car c’efl le tempérament 
qui décide par tout , dans les 
goûts qu’on a , dans les hypo- 
thèfesjdans les raifons qu’on ima- 
gine pour expliquer un Dogme 
de Religion , dans les profeiîions 
qu’on embraffe , &c. ] un amour 
pur , délicat , filé avec tout l’art 
imaginable. Ses pièces font bien 
foütenuës dans leur verfification j 



( XI9 ) 

comme dans leur conduite. Quel- 
le Poëfie ! Quelle pompe! Quelle 
douceur ! Quelle oreille ne feroit 
pas flattée des Vers où le Poète 
a le plus exercé fa lime , tels que 
ceux de Phèdre , qu’il fut deux 
ans à verfifier ! Voltaire fembla- 
ble à Virgile, a des endroits foi- 
bU s , trop peu travaillés ; il ne 
s’élève que par détails , & il tom- 
be fouvent après la plus belle ti- 
rade. Mais que ces détails font 
beaux & fréquens ! Quelle har- 
monie ! Quelle facilité ! fupérieur 
à Racine même par l’une & l’au- 
tre ,ilne peut , à mon avis, être 
comparé qu’au Prince des Latins. 

Corneille éleve les hommes au- 
deflus d’eux - mêmes , leur Ame 
n’a pas tant de grandeur ; Racine 
les peint tendres & amoureux ; 
fon Théâtre ne retentit que de 
foupirs & de langueurs. Ils nous 
montrent tour-à-tour , comme dit 
fort Tien M. de la Motte , ce 



( 2 , 2,0 ) 

que le cænr a de plus tendre , ce 
que r efprit a de plus grand. 
Voltaire plus Philofophe a mieux 
connu l’homme ; il n’elt chez lui 
ni toujours Romain , ni toujours 
amoureux , mais il eft toûjours 
être penfant. Que de traits har- 
dis , que de réflexions neuves , 
frappantes , que de vérités rendues 
avec force ! 

Avec moins d’art pour la con- 
duite parfaite d’une Tragédie , 
que Corneille & Racine , avec 
beaucoup moins de génie que le 
premier de ces deux hommes illu- 
llres , je penfe donc queM. de V.... 
a plus , & fur-tout beaucoup plus 
d’efprit que Racine , de cet efprit 
qui coule du pinceau de la plus 
heureufe imagination , & fait à la 
fois le Peintre de la vérité & celui 
de l’agrément. Plus Philofophe 
que l’un & l’autre, c’eft le premier 
Poétequiait ofé faire penferriiom- 
me fùr nos Théâtres. De^ Vers 



( ) 

auflî harmonieux * auffi fonores 5 
aufli penfés que les liens , le font 
déjà regarder à jufte titre comme 
le plus grand Poëte qui ait jamais 
paru dans les détails. Tel eft le 
jugement de fes contemporains - ils 
craignent même, à ce que j’entre- 
vois , que la poftérité n’en juge 
encore plus favorablement. C’eft 
ainfi que Voltaire jouit vivant de fa 
mémoire , quoiqu’il eût modelte- 
ment promis d’attendre qu’il fût 
mort pour apprendre quelle efl; fa 
place. Il mérite fans doute lapre- 
miere dans le Temple du goût, de 
l’efprit & des talens. 

Que je plains les Auteurs forcés 
d’appeller du jugement de leur lié- 
cle à la polterité ! 11 vaut mieux 
être un peu loüé pendant la vie , 
que d’être comblé d’éloges après 
la mort. Vraifemblablement il y a 
peu d’Ecrivains qui ne relTemblent 
à cette coquette de la Comédie 
^ dkïbïaàe , qui dit qu’elle aime^ 



( Zll ) 

rû^f mieux être bien moins aima^ 
ble , @ rencontrer quelqu'un qui 
lui fît compliment. Mais par mal- 
heur on ne rencontre jamais la pof- 
térite* 

Que dis-je ! M. de V... & peu d’au- 
tres avec lui , la trouvent fur leurs pas 
cette chimérique poflérité ; elle fe 
réalité pour eux dans le plaifir que 
les gens de goût , les vrais con» 
noiffeurs ont à les lire , ou à les en- 
tendre. Etre témoin de ce plai- 
fir , de l’empretfement du Public, 
lorfqu’on affiche Zayre ou Mêro- 
pe , c’eft un bien auquel je facri- 
fierois tous les hommages de nos 
derniers neveux. Qu’un tel fuc- 
cès, que ces larmes de fentiment 
& de volupté, que ces nuées d’ap- 
plaudiffiemens par lefquels un Poè- 
te Tragique etl forcé de fe mon- 
trer au Parterre , qui femble lui 
crier -vivat , comme au Roi des 
Auteurs ; qu’une gloire- fi fort au 
deffijs des autres gloires , le ven» 



( 2,13 ) 

gent bien des difcours de Marte 
Alacoque , de la jaloufe fureur de 
ce pefant Abé [ ce vil fripier 

• crits , que l'intérêt dévore ce 

vil mortel , qu'il écrafe en paf- 
Jant.... cet ignorant Zoile , qui 
quatre fois par mois , éléve en 
frémijfant une voix imbécile , 8t 
dont la haine a formé tous les 
fons , &c. ] & pour une porte fer- 
mée 5 lui ouvrent celle de tous les 
cœurs. 

Voltaire, il eftvrai, n’eft ni Cor- 
neille , ni Racine , comme Ra- 
meau n’eit pas Lulli ; mais il eft 
Voltaire. C’elt d’un tel nom qu’on 
peut dire qu’il fuffit de l’avoir 
nommé. Lorfqu’un Auteur re- 
çoit de fes contemporains ce tri- 
fcut d’éloges qu’on n’a le droit 
( ce droit eft aulli honteux pour 
le public , que cruel pour l’Auteur , ) 
d’attendre que de la poftérité , la 
rhordante fatyre aiguife envain fes 
traits , & la critique eft une ombre 



( ) 

qui donne ^du lujire au tableau. 

Rouffeau efi; , je l’avoue ,un plus 
grand Poète. Quel feu ! Quel en- 
tou fiafme ! Quelles images ! Quelle . 
richelTe & de rimes & d’idées ! 
Quel heureux délire ! Quelle fou- 
•gue ! Que de nobles écarts ! Tous 
■les reiTorts de l’imagination fe fe- 
:foient-ils à la fois débandés , ou 
plutôt bornés aux petites fphéres 
des objets quelle embrafle ? [ i ] 
femblable à ces jets d’eaux dont 
lediamêtre tSS. Anguftïé cette rian- 
te & féconde partie de l’Ame n’en 
deviendroit-elle pas en quelque 
forte plus élallique ^ & par -là plus 
forte , & plus magnifique dans fes 
productions ? Oui fans doute, il efl 
plus aifé de remplir un petit cercle 
d’idées , que de parcourir avec 

[ I ] Les Vers qu’on a faits à la louange 
du Roi , prouvent cependant que ces petits 
objets font fort grands pour la plûpart des 
Poëtes ; & fans doute l’Auteur de ŸOde de 
la Fortune &c. Les eût facilement furpaL 
fé tous. 

fiîccès 



( 2L15' ) 

fuGcès la plus vafte carrière ; & 
Ton peut , à l’exemple [ i ] de la 
nature , avoir en force ce qui man- 
que en étendue. Roufléau n a ja- 
mais ofé chauffer le Cothurne 3 
& il a échoüé dans la Comédie ; 
ce qui prouve les bornes de fqn 
génie , & combien il feroit peu 
fenfé de le comparer au favori de 
Melpomène. 

Enfin , quoique M. de C... mon- 
tre peut-être autant de génie dans 
fes pièces , que de dureté dans fes 
Vers , & que Rhadamijîe & Elec^ 
tre aient bien mérité leur prodi- 
gieux fuccès , à tout prendre , 
qu’il eft inférieur au Poète régnant ! 
Je ne dis rien de M. P... Cortès 
a décidé fon fort ; l’Ode , fur-tout 
obfcène , l’eût peut-être élevé à 
Roufiéau , & rOpéra Comique à 

Il î ] Je ne fais fi on me permettra cette 
allufion aux mufcles de nos corps , qui onî 
d’autant plus de vigueur , qu’ils font plu® 
coûts. 

P 



( 7.^6 ) 

Favart. Pourquoi ne pas fuivre fon 
génie ? 

Ilelt un autre Ecrivain célébré, 
qu’on regarde comme le Coriphée 
de la Littérature & du Pinde, par- 
ce qu’il en efl le Neftor. L’Auteur 
du î^emple dît G ont le peint ingé- 
nieufement dans ces jolis vers : 

,, D’une Planette ,à tire d’aîle , 

5, En ce moment il revenoit , 

„ Avec Quinaut il badinoit , 

,, Avec Mairan il raifonnoit , 

„ D’une main légère il tenoit 
,, Le compas , la plume , & la lyre. 

'Légère fans doute , car non- 
feulement il n’a pas fait un feu! pas 
au-delà des autres en Mathémati- 
ques , & en Pliilofophie , trop 
content de manier & d’embellir 
les penfées de fes confrères pen- 
dant une très-longue fuite d’an- 
nées ; mais fes préjugés pour fon 
premier lait Philofophique , ( îe 



( 117 ) 

Cartéfianifme , ) l’ont empêché lui 
& M. de M... de fe dépouiller de 
leur vieille peau Académique. Un 
tel courage réfervé aux C... enfin 
Newtoniens , ne pouvoir entrer 
que dans des âmes vraiment Philo- 
fophes. L’homme fe trompe , & 
le grand homme avoue qu’il s’efl 
trompé. 

Quoi ! Parce que M. de F 

raijunne avec ÎVl, de M...c’eft- 
à-dire a une érudition très-variée, 
& peut favoir beaucoup de Philo- 
fophie , je lui donnerai le titre de 
Philofophe ? parce qu’il a fait THiL 
toire des découvertes des autres , 
ingénieux compendiaire de penfées 
qui ne font point à lui , & a fu 
lolier les morts avec moins de. 
candeur , que d’une maniéré à fai- 
re fouvent rire les vivans, il faudra^ 
que je le compte parmi les New- 
ton , les Maupertuis ? &c. Aurois- 
je doncaufîi eu tort d’oublier l’Au- 
teiir des Elémens de la ThïlofG- 

P X 



I 



( ) 

/Â/V Newton ? Mais non ; je 
ne connois de Philofophes & de 
Génies , que ces efprits qui raifon- 
nent toûjours coméqucmment fur 
de nouvelles vérités connues par 
l’expérience ; ou , fi l’on veut, ceux 
qui , comme les Cartéfiens , les 
Leibnitiens , les Staahliehs , &c. 
ont inventé de nouveaux princi- 
pes fur lefquels la vérité bâtiroit, 
pour ainfi dire , le plus fuperbe 
édifice , s’ils étoient réels & foli- 
des. 

On peut penfer fur toutes fortes 
de fujets en Philofophe , fans l’ê- 
tre. Cette Philofophiedà n’eft le 
plus fouvent que l’art de rendre for- 
tement une vérité hardie , comme 
lorfque Voltaire dit dans Maho- 
met : 

La nature, croîs-moi , n’efl: rien que l’habitude. 
Dans la Henriade : 

JTel brille au fécond rang qui s’écHpfe au 
premier^ 



( '-^9 ) 

Bans Mérope : 

Le premier qui fut Roi fut un Soldat heu- 
reux. 



Ce n’efl pas aux Tyrans à fentir la nature. 

Dans Oedipe : 

Nos Prêtres ne font pas ce qu’un vain Peu'- 
pie penfe , 

Notre crédulité fait toute leur fcience. 

Cette hardieffe de pinceau mon- 
tre par tout l’homme qui penf(^ 
dans les Oeuvres de cet illuftre 
Auteur ; elle fe communique aux 
efprits trop fûrs d’être féduits par 
l’agrément & les grâces qui l’ac- 
compagnent , & l’Ame engourdie 
eft excitée à réfléchir. C’efl; en 
ce fens que j’ai dit ci-devant que 
Mr. de Voltaire nous aprend à 
penfer. Il n’y a qu’à lire fes Ou- 
vrages , pour connoître les abus 
& les préjugés ; & on les a bien" 
tôt méprifés , dès qu’on les a con- 
nus. Il corrige les uns avec ef- 



C ^30 ) 

prit , il fecoué avec force le joug 
des autres , & femble inviter ceux 
qui auroient encore plus de vi- 
gueur à détrôner ces Tyrans , à 
terrafTer l’hydre dont un feul hom- 
me ne peut à la fois couper toutes 
les têtes. 

Après cela qu’on ne croie pas 
que je veuille corhparer enfemble 

V & F Le premier, 

borné à peindre la nature, a elTayé 
en vain de la mefurer : le fécond, 
en homme fage n’a chauffé qu’une 
feule fois le Cothurne ; en voulant 
parer la nature, fon art l’a éclip- 
fée : & s’il l’a mefurée , c’étoit 
d’un compas emprunté , comme le 
nom qu’il mit à fa Tragédie. 

En lifant l’autre jour les Oeu- 
vres de F mon Dieu ! di- 

fois-je , voila un Auteur qui eft 
fans contredit un homme de beau- 
coup d’efprit , & qui réunit bien 
des talens agréables, & beaucoup 
de connoifTances ! Quel fin badi- 



( ^31 ) 

nage , fi on le compare à la pefan- 
te légéreré d’un meilleur Ecrivain, 

l’Abbé des F ! Sans cet art 

ingénieux , qui eût jamais pû, par 
exemple, lire tant d’éloges de gens 
dont la vie particulière intéreiîé 
peu de lefteurs ? Soit Berger, foit 
Philolcphe , foit Hiftorien , foit 
Poète Lyrique, toutesles formes de 
ce Protée ont des charmes. Faut- 
il qu’infenfible au vrai beau , & que 
fourd , pour ainfi dire , aux cris de 
la nature , il l’ait fait difparoître 
fous le fard dont il a prétendu l’em- 
bellir ! Pourquoi tant d’Art dans 
l’expreffion des chofes les plus fim- 
pîes ? Pourquoi courir fans celTe 
après l’efprit ? Pourquoi me faire 
remarquer fans cefie combien vous 
en avez , combien vous en femez 
par tout ? C’efl; un mauvais moïen 
de me perfuader que vous en a'iez 
beaucoup. Ouvrez au hazard les 
œuvres de V.. . Profe, ou Vers ; 
en quelque genre de littérature 



- c %^^ ) 

que ce puiffe être , ( il les embraffe 
tous , & fa Profe eft encore meil- 
leure que ces Vers ; ) vous ne ver- 
rez point cet excellent Ecrivain 
toûjours avide de montrer de l’ef- 
prit , s’impatienter de l’attendre , 
& le répandre à contretems. Il 
fuit des régies trop sûres, fon goût, 
fon fentiment ; il ne veut ni vous 
furcharger , ni vous ébloüir ; fon 
but eft de vous former le goût , ft 
vous en manquez , ou de le fatis- 
faire , fi vous en avez ; la force , 
la gentillefle , la beauté , l’élégan- 
ce , une galanterie délicate & fans 
fadeurs , le plus heureux tour , 
la noblefte de l’expreffion , la vo- 
lupté du pinceau , le fentiment en- 
fin rendu de la maniéré la plusma- 
turelle V la plus touchante , voilà 
Fefprit de V. . . Uefprit de Fon-^ 
tenelle le plus obligeamment dif il- 
lé lui eft-il comparable ? 

Voltaire ne manque point degra- 
ces ; pour vouloir trop s’en don- 



C 2-33 ) 

net* , il ne rifque pas de déplaire 
par ces agrémens déplacés , qu’on 
peut appeller des hors-d' œuvres 
d'ejprtt. Rien de recherché dans 
fes tours , rien d’affeété , & de 
précieux dans fon ftyle ; nul Néo- 
logifme. Vous ne l’entendez point 
dire , comme ces coquettes mal 
confeillées, ”voïezdonc combien 
J, je fuis aimable , pefez bien tout 
3, ce que je vaux. Admirez com- 
3, je dis fingulierement ce qu’il y a 
„ de plus naturel , & tout l’efpric 
3, que je prodigue , où il n’en faut 
„ point. „ Il eft aimable ; comme 
une jolie femme qui femble l’igno- 
rer , il plait prefque fans le favoir, 
parce que tout fon art eft d’imiter 
la nature. 

V... eft donc fans contredit la 
feule fource vivante du vrai goût ; 
fans lui , ce goût auquel les Arts 
doivent tous leurs progrès , & l’ef- 
prit tous fes plaifirs , étoit perdu: 
adieu le ftyle & la véritable élo- 



( 134 ) 

quence ! tout étoit dépravé & cor- 
rompu par celui-là même qui fem- 
bloit devoir la faire refleurir. Ne 
diroit-on pas que l’élégant & dé- 
licat Pétrone fembleroit avoir vu 
l’Ecrivain dont je parle , avec tous 
les mauvais Singes d’efprit [ i ] 
qu’il a faits , lorlqu’il dit aux Néo- 
logues de fon tems , njos primi 
cmn'mm eloquentiam perdidijlis. 
Quelles relTources encore une fois 
M. de Voltaire a dû trouver en 
fon génie pour réfifter au torrent 
dû mauvais goût qui commençoit 
à entraîner tous les efprits , lorf- 
qu’il a paru ! Nous ne devons cer- 
tainement pas à M. de F. . . comme 
on l’a remarqué au fujet de Defcar- 

[ T ] Et principalement M & M. . . . . 

Pour fe préferver de la contagion du ftyic* 
du premier , je ne puis mieux faire que de 
renvoyer encore aux 64. pages de difeours 
tenus par la Taupe de "Ïanzaï. I^a Lntre 

de rAbbé Cot'm , ou plutôt de M fera 

TAntidote du dernier : quoique l’Auteur fe 
contredife lui-même de dire des injures à nr.i 
homme qu’jl vient d’adopter pour Gonûrreo 



( ) 

tes , le goût qui nous fera décou- 
vrir ou éviter tous fes défauts. 
Mais après V... qui nous garanti- 
ra de l’efpéce de contagion qui s’ac- 
croît tous les jours ? Une bonne 
Comédie des T*rétieux Ridicules, 
dans le goût de celle de Molière. 

Voilà la différence que je trou- 
ve entre l’efprit , la Profe , & les 
Vers de V. . . & de F. .. & j’avoue 
que je mets l’Auteur même dCInés 
au-deffus de ce dernier, ®qui tout 
vivant qu’il eit , joüit cependant 
d’une plus grande réputation. II 
n’eftaffùrementpasnéceffaire ,pour 
mériter d’être comparé à F... d’ê- 
tre meilleur Poète que M. de la 
M.... ni d’avoir l’efprit naturelle- 
ment plus Philofophique , & le rai- 
■fonnement plus julle , ( & en cette 
partie effentielle de l’efprit , j’avoue 
què F. . . & la M. . . l’emportent fur 
V. .. ) : il faudroit feulement que 
la Profe de la M. . . . fût auffi mau- 
vaïfe qu’elle eft eltimée. 



( ^ 3 ^ ) 

Enfin un Génie , au lieu de paf- 
fer fa vie à donner une forme agréa- 
ble aux vérités connues , comme a 
fait l’ancien Sécrétaire de l’Acadé- 
mie des Sciences , eût parti du 
point où les autres étoient refté ; 
il eût voulu étendre les limites des ' 
Arts , & il les eut étendus. Quelle 
différence par conféquent de M. 
de F... à un génie , tel que Paf- 
cal , par exemple ! 

J’ai cru en traitant du goût & du 
génie pouvoir dire librement mon 
avis fur les hommes illuftres qui 
ont fait le plus d’honneur aux Let- 
tres , pour faire voir combien les 
vrais génies font rares , & qu’à 
proprement parler ni F. . , ni V. . . 
même qui a beaucoup plus embelli 
la Littérature , ( ni l’un ni l’autre 
n’ont enrichi la Philofophie , ) ne 
doivent prétendre à un rang fi 
élevé. 

Je ne me fuis pas fi fort éloigné 
de mon fuiet , qu’on auroit pû le 



I 



( i37 ) , ^ 

croire. Le goût & le genie font 
deux parties de l’Ame , qtii avoient 
befoin d’être plus aprofondies 
qu’on avoir fait jufqu’à préfent, ne 
fût-ce que pour fixer les idées de 
termes qui fe trouvent tous les jours 
vuides de fens, dans la bouche mê- 
me des gens d’efprit. 

Au refie fi ce parallèle &lesju- 
gemens que je porte avec impartia- 
lité déplacent à bien des Leéteurs, 
ils doivent penfer que plus chaque 
Seêteéléve fonChef, & préconi- 
fe fon Héros par des raifons d’ami- 
tié , de petite Académie , par des 
préjugés , &c. iplus il efi permis 
& facile à un efprit de fens froid , 
de les mettre à hauteur-d’appuL 
On ne manque point au refpeét dû 
aux grands hommes , pour faire voir 
qu’ils ne font pas grands de tous les 
côtés. Non omnia pojfumus omnes. 
Mais reprenons le fil de notre hif- 
toire. 



( 238 ) 

s. V. 

Sommeil & des Rêves, 

La caufe prochaine du Sommeil 
paroît être î’afFaiflêment des fibres 
nerveufes qui partent de la fubf- 
tance corticale du cerveau. Cet 
afFaiffement peut êtie produit non 
feulemnet par l’augmentation du 
cours des liqueurs qui compriment 
la moelle , & par la diminution de 
cette circulation , qui ne fuffit pas 
pour diftendre les nerfs , mais en- 
core par la diflipation , ou l’épui- 
fement des efprits , & par la pri- 
vation des caufes irritantes , qui 
procure du repos & de la tranqui- 
lité , & enfin par le tranfport d’hu- 
meurs épaiffes & imméables dans 
ie cerveau. Toutes les caufes du 
Sommeil peuvent s’expliquer par 
cette première. 

Dans le Sommeil parfait , l’Ame 



( 2-39 ) 

fenfitive eft comme anéantie, par- 
ce que toutes les facultés de la 
veille, qui lui donnoient des fen- 
fations , font entièrement intercep- 
tées en cet état de compreflion du 
cerveau. 

Pendant le Sommeil imparfait , 
il n’y a qu’une partie de ces facul- 
tés , qui foit fufpenduë , ou inter- 
rompue ; & les fenfations qu’elles 
produifent, font incomplettes, ou 
toujours défeftueufes en quelque 
point. C’ett par là qu’on diflin- 
gue les Rêves qui réfultent de ces 
fortes de fenfations., d’avec celles 
qui affeéfent l’Ame au réveil. Les 
connoifTances que nous avons alors 
avec plus d’exaditude & de nette- 
té, nous découvrent afîez la nature 
des Rêves , qui font formés par un 
cahos d’idées confufes & impar- 
faites. 11 eft rare que l’Ame ap- 
perçoive en rêvant quelque vérité 
fixe qui lui fafîé recomioître fon 
erreur. 



l-p ) 

Nous avons en rêvant un fentî- 
JTient intérieur de nous- mêmes , 
& en même-tems un alTez grand 
délire , pour croire voir , & pour 
voir en effet clairement une infini- 
té de chofes hors de nous ; nous 
agifTons , foit que la volonté ait 
quelque part ,ou non , à nosaftions. 
Communément les objets qui nous 
ont le plus frappés dans le jour , 
nous apparoifTent la nuit , & cela 
eft également vrai des Chiens & 
des Animaux en général. Il fuit 
de-là que la caufe immédiate des 
rêves eft toute impreflion forte , 
ou fréquente , fur la portion fen- 
fitive du cerveau , qui n eft point 
endormie , ou affaiffée , & que les 
objets dont on eft fi vivement af- 
feété , font vifiblement desjeuxde 
l’imagination. On voit encore que 
le délire qui accompagne les in- 
fomnies & les fièvres , vient des 
mêmes caufes , & que le rêve eft 
Une demie veille , en ce qu’une 

portion 



( 2-41 ) 

portion du cerveau demeure libre 
& ouverte aux- traces des efprits , 
tandis que toutes les autres font 
tranquiles & fermées. Lorfqu on. 
parle en rêve , il faut de néceffité 
que les mufcles du larinx , de la 
langue & de la refpiration , obéïf- 
fent à la volonté , & que par con- 
féquent la région du fenforium , 
d’où partent les nerfs qui vont fe 
rendre à ces mufcles , foit libre & 
ouverte , & que ces nerfs mêmes 
foient remplis d’efprits. Dans les 
pollutions nofturnes , les mufcles 
releveurs & accélérateurs agilTent 
beaucoup plus fortement , que fi 
on étoit éveillé ils reçoivent con- 
féquemment une quantité d’efprits 
beaucoup plus confidérable : car 
quel homme fans toucher, & peut- 
être m.ême en touchant une belle 
femme , pourroit répandre la li- 
queur de l’accouplement , autant 
de fois que cela arrive en rêve à 
des gens fages , vigoureux , ou 

Q 



( 2^4^ ) 

échauffés ? Les Hommes Sr les 
Animaux gefliculent , fautent, tréf- 
faillent , fe plaignent ; les Ecoliers 
redifent leurs leçons ; les Prédica- 
teurs déclament leurs fermons , 
&c. les mouvemens du corps ré- 
pondent à ceux qui fe paffent dans 
le cerveau. 

Il eff facile d’expliquer à préfent 
les mouvemens de ceux qu’on ap- 
pelle Somnambules ^ ou No6iambu^ 
les , parce qu’ils fe promènent en 
dormant. Plufieurs Auteurs racon- 
tent des hiftoires curieufes à ce fu- 
jet , ils en ont vû faire les chutes 
les plus terribles , & fouvent fans 
danger. 

n fuit de ce qui a été dit tou- 
chant les rêves , que les Somnam- 
bules dorment à la vérité parfaite- 
ment dans certaines parties du cer- 
veau , tandis qu’ils font éveillés 
dans d’autres , à la faveur defquel- 
les le iang & les efprits , qui pro- 
fitent des paffages ouverts , coulent 



( ^43 ) 

. aux organes du mouvement. No^ 
tre admiration diminuera encore 
plus , en confidérant les dégrés 
fucceffifs, qui, des plus petites ac- 
tions faites en dormant , condui- 
fent aux plus grandes & aux plus 
compolees , toutes les fois qu’une 
idée s’offre à l’Ame avec affez de 
de force pour la convaincre de la 
préfence réelle du fantôme que 
l’imagination lui préfente : & alors 
il fe forme dans le corps des mou- 
vemens qui répondent à la volon- 
té que cette idée fait naître. Mais 
pour ce qui eff de l’adreffe & des 
précautions que prennent les Som- 
nambules , avons -nous plus de fa- 
cilité qu’eux à éviter mille dan- 
gers , lorfque nous marchons la 
nuit dans des lieux inconnus ? La 
Topographie du lieu fe peint dans 
le cerveau du Noéiambule ; il con» 
noit ce lieu qu’il parcourt ; 6z le 
fiége de cette peinture elt chez 
lui néceffairement auffi mobile , 



^ ( ^44 ) 

aulTi libre , auffi clair , que dans 

ceux qui veillent. 

S. V I. 

/ 

Conclujions fur V Etre fenfitïf 

Il y a beaucoup d’autres chofes, 
qui concernent nos connoiffances, 
& qui n’intéreflent pas peu notre 
curiofité ; mais elles font au-defllis 
de notre portée : nous ignorons 
quelles qualités doit acquérir le 
principe matériel fenfitif , pour 
avoir la faculté immédiate de fen- 
tir ; nous ne favons pas fi ce prin- 
cipe pofféde cette puiiTance dans 
toute fa perfedion , dès le premier 
inftant qu’il habite un corps animé. 
Il peut bien avoir des fenfations 
plus imparfaites , plus confufes , 
ou moins diftinéles ; mais ces dé- 
fauts ne peuvent-ils pas venir des 
autres organes corporels qui lui 
fourniffent ces fenfations 1 Cette 



C ) 

poinbilité eft du moins facile à éta« 
blir , puifqu’elles lui font routes re- 
tranchées par l’interception du 
cours desefprits durant le fommeil, 
& que ce même principe fenfitif, 
dans un fommeil léger ou impar- 
fait , n’a que des fenfations incom- 
plettes , quoique par lui-même il 
foit immédiatement prêt à les re- 
cevoir complettes & diftinêles. Je 
ne demande pas ce que devient ce 
principe à la mort , s’il conferve 
cette immédiate faculté de fentir, 
& Il dans ce cas d’autres caufes 
que les organes qui agilTent fur lui 
durant la vie , peuvent lui donner 
des fenfations qui le rendent heu- 
reux ou malheureux. Je ne de- 
mande pas fl cette partie dégagée 
„ de fes liens , & confervant fon 
J, effence , refte errante , toûjours 
„ prête à produire un animal nou- 
„ veau , ou à paroître revêtue d’un 
,5 nouveau corps ? Si après avoir 
été diflipée dans l’air , ou dans 
Q3 



( ^ 4 ^ ) 

„ l’eau , cachée dans les feuilles 
„ des plantes , ou dans la chair des 
„ Animaux , elle fe retrouveroit 
„ dans lafemence de l’Animal qu’el- 
5 , le devroit reproduire ? Je m’in- 
„ quiète peu fi l’Ame capable d’a- 
„ nimer de nouveaux corps , ne 
s, pourroit reproduire toutes les 
„ efpéces poflibles par la feule di- 
3 , verfité des combinaifons. „ Ces 
queitions font d’une nature à relier 
éternellement indécifes. 11 faut 
avouer que nous n’avons fur tout 
cela aucune lumière , parce qu’on 
ne fait rien au-delà de ce que nous 
aprennent les fenfations, qui nous 
abandonnent ici ; & par confé- 
quent on ne doit pas fe permettre 
déformer là-dedüs aucune forte de 
conjeélure. Un homme d’efprit 
propofe des problèmes , le fot & 
l’ignorant décident ; mais la dif- 
ficulté relie toûjours pour le Phi- 
lofophe. Soumettons-nous donc à 
l’ignorance & laillbns murmurer 



( 147 ) 

nôtre vanité. Ce qui me paroît 
alTez vrai , & conforme aux prin- 
cipes établis ci-devant , c’eft que 
les Animaux perdent en mourant 
leur puiflance immédiate de fentir, 
& que par coniéquent l’Ame fen- 
fitive eit véritablement anéantie 
avec eux. Elle n’exilloit que par 
des modifications qui ne font plus. 



Chapitre XIII. 

^es Facultés intelleBuelles , ou 
de L'Ame raifonnable, 

L Es facultés propres à l’Ame 
raifonnable font les percep- 
tions intelleéluelles , la liberté , 
l’attention , la réflexion , l’ordre 
ou l’arrangement des idées , l’exa- 
men & le jugement. 

m 

Q4 



: • ( ^8 ) 

S. I. 

Perceptions. 

Les Perceptions font lesrapports 
que l’Ame découvre dans les fen- 
fations qui l’afFeélent. Les fenfa- 
tions produifent des rapports qui 
font purement fenfibles , & d’au- 
tres qu’on ne découvre que par 
un examen férieux. Lorfque nous 
entendons quelque bruit , nous 
fommes frappés de trois chofes ; 
1 °. du bruit , qui eft la fenfation : 
2.°. de la diltance de nous à la caufe 
qui fait le bruit , laquelle eft dif- 
tinéle de la fenfation du bruit , 
quoiqu’elle n’en foit pourtant qu’u- 
ne dépendance , relative à la ma- 
niéré dont ce fon nous aftèéle , & 
qu’elle ne foit par conféquent qu’u- 
ne fimple perception, mais une per- 
ception fenfible , parce que c’eft le 
limple fentiment qui nous la don- 
ne : 3°. de la maniéré dont la caufe 
produit le bruit , en ébranlant 



( 2-49 ) 

l’air qui vient frapper nos oreilles. 
Mais cette connoiflance ne peut 
s’acquérir que par les recherches 
de l’efprit , & ce font les connoif- 
fances de ce dernier genre , qu’on 
appelle perceptions lîitelleBîielleSy 
parce que la fimple fenfation ne 
peut nous les donner par elle-mê- 
me , & qu’il faut , pour les avoir , 
fe replier fur elle & l’examiner. 

Ces perceptions ne fe décou- 
vrent donc qu’à l’aide des fenfa- 
tions attentivement recherchées ; 
car lorfque je vois un quarré , je 
n’y apperçois rien au premier coup 
d’œil que ce qui frappe les Ani- 
maux mêmes, tandis qu’un Géo- 
mètre, qui applique tout fon génie 
à découvrir les propriétés de cette 
figure , reçoit de l’impreffion que 
ce quarré fait fur les fens, une in- 
finité de perceptions intelleéluelles, 
qui échapent pour toûjours à ceux 
qui bornés à la fenfation de l’objet, 
ne voient pas plus loin que leurs 



( ^50 ) 

yeux. Concluons donc que cette 
opération de l’Ame , fi déliée , li 
métaphyfique , fi rare dans la plu- 
part des têtes , n’a d’autre fource 
que la faculté de fentir , mais de 
fentir en Philofophe , ou d’une ma- 
niéré plus attentive & plus étudiée. 

5. ÎI. 

la Liberté. 

La Liberté eft la faculté d’exa- 
miner attentivement , pour décou- 
vrir des vérités , ou de délibérer 
pour nous déterminer avec raifon 
à agir , ou à ne pas agir : cette fa- 
culté nous offre deux chofes à con- 
fidérer : jo. les motifs qui nous 
déterminent à examiner , ou à dé- 
libérer ; car nous ne faifons rien 
fans quelque impreflion , qui agif- 
fant fur le fonds de l’Ame, remue 
& détermine notre volonté : x®. 
les connoilTances qu’il faut exa- 
miner pour s’afifûrer des vérités 
qu on cherche , ou les motifs qu’il 



( ) 

faut pefer ou apprétier pour pren- 
' dre un parti. 

Il dt clair que dans le premier 
cas ce font des fenfations qui pré- 
viennent les premières démarches 
de notre liberté , & qui prédéter- 
minent l’Ame , fans qu’il s’y mêle 
aucune délibération de fa part , 
puifque ce font ces fenfations mê- 
mes quilaportent à délibérer. Dans 
le fécond cas il ne s’agit que d’un 
examen des fenfations ; & à la fa- 
veur de cette revue attentive, nous 
pouvons trouver les vérités que 
nous cherchons , & les conflater. 
Or il s’agit des differens motifs ou 
des diverfes fenfations qui nous 
portent les uns à agir , les autres à 
ne pas agir. Il eft donc vrai que 
la liberté confifte auffi dans la fa- 
culté de fentir. 

§. III. 

De V Attention. 

Je ne veux cependant pas paffer 



{ ) 

fous filence une difpute qui efl en- 
core fans décifion. L’examen qui 
efl le principal aéte de la liberté, 
exige une volonté déterminée à 
s’appliquer aux objets qu’on veut 
exactement connoître , & cette 
volonté fixe efl connue fous le nom 
^Attention , la mere des Scien- 
ces. Or on demande fi cette mê- 
me volonté n’exige pas dans l’A- 
me une force par laquelle elle puif- 
fe fe fixer & s’aflujettir elle - mê- 
me à l’objet de fes recherches , ou 
fl les motifs qui la prédéterminent 
fuffifenc pour fixer & foutenir fon 
attention ? 

'Km nojlrum inter vos îantas componere 
lîies. 

Comme on n’a pu encore s’ac- 
corder fur ce point , il y a toute 
apparence que toutes les raifons 
alléguées de part & d’autre ne 
portent point avec elles ce crité- 
rium veritatis , auquel feul ac- 



( 2 - 5'3 ) 

quiefcent les efprits Philofophi- 
ques : c’eflpourquoi nous ne ferons 
point de vaines tentatives pour 
applanir de fi grandes difficultés. 
Qu’il nous fuffife de remarquer 
que dans l’attention l’Ame peut 
agir par fa propre force , je veux 
dire par fa force motrice, par cet- 
te activité coëffientielle à la matière 
que prefque tous les Philofo- 
phes , comme on l’a dit , ont 
comptée au nombre des attributs 
effientiels de l’être fenfitif , & 
en général de la fubftance des 
corps. 

Mais ne paflbns pas fî légère- 
ment fur l’attention. Les idées 
qui font du relfort des Sciences 
font complexes. Les notions par- 
ticulières qui forment ces idées , 
font détruites par les flots d’autres 
idées qui fe chaflent fucceflive- 
ment. C’efl: ainfi que s’affoiblit & 
difparoît peu-à-peu l’idée que nous 
voulons retourner de tous les cô- 



■ ( ) 

tés , dont nous voulons envifager 
toutes les faces , & graver toutes 
les parties dans la mémoire. Pour 
la retenir , qu’y a-t-il donc à fai- 
re , fl ce n’eft d’empêcher cette fuc- 
celîion rapide d’idées toûjours nou- 
velles , dont le nombre accable ou 
diftrait l’Ame , jufqu’à lui interdi- 
re la faculté de penfer. Il s’agit 
donc ici de mettre comme une ef- 
péce de frein qui retienne l’imagi- 
nation , de conferver ce même état 
du fenforïum commune 
l’idée qu’on veut faifir & exami- 
ner ; il faut détourner entièrement 
l’aéiion de tous les autres objets , 
pour ne conferver que la feule im- 
preffion du premier objet qui l’a 
frappé , & en concevoir une idée 
diltinfte, claire, vive, & de longue 
durée ; il faut que toutes les facul- 
tés de l’Ame tendues & clairvoïan- 
tes vers un feul point , c’elt-à-dire, 
vers la penfée favorite à laquelle on 
s’attache, foient aveugles par tout 



C ^5'5’ ) 

ailleurs : il faut que Tefprit afTou- 
pilTe lui - même ce tumulte qui fe 
paffe en nous -mêmes malgré nous; 
enfin il faut que l’attention de l’A- 
me foit bandée en quelque forte 
fur une feule perception , que l’A- 
me y penfe avec complaifance , 
avec force , comme pour confer- 
ver un bien qui lui eil cher. En 
effet, fi la caufe de l’idée dont on 
s’occupe , ne l’emporte de quelque 
degré de force fur toutes les au- 
tres idées , elles entreront de de- 
hors dans le cerveau , & il s’eh 
formera même au dedans , indé- 
pendamment de celles-là , qui fe- 
ront des traces nuifibles à nos re- 
cherches , jufqu’à les déconcerter 
& les mettre en déroute. L’at- 
tention eftla clef qui peut ouvrir, 
pour ainfi dire , la feule partie de 
la moelle du cerveau , où loge l’i- 
dée qu’on veut fe repréfenter à 
foi - même. Alors fi les fibres du 
cerveau extrêmement tendues ont 



( xs6 ) 

mis une barrière qui ôte tout com- 
merce entre l’objet choifi & tou- 
tes les idées indifcrettes qui s’em- 
preiTent à le troubler , il en réfulte 
la plus claire , la plus lumineufe 
perception qui foit poffible. 

Nous ne penfons qu’à une feule 
chofe à la fois dans le même tems : 
line autre idée fuccéde à la pre- 
mière avec une vîtefle qu’on ne 
peut définir , mais qui cependant 
paroît être differente en divers fu- 
jets. La nouvelle idée qui fe pré- 
fente à l’Ame , en eft apperçuë,ïi 
elle fuccéde , lorfque la premiefé 
a difparu ; autrement l’Ame ne la 
diltingue point. Toutes nos pen- 
fées s’expriment par des mots , & 
l’efprit ne penfe pas plus deux cho- 
fes à la fois que la langue ne pro- 
nonce deux mots à la fois. D’où 
vient donc la vivacité de ceux qui 
réfolvent fi vite les problèmes les 
plus compofés & les plus difficiles? 
De la facilité avec laquelle leur 

mémoire 



( ) 

mémoire retient comme vraie , îa 
propofition la plus proche de celle 
qui expofe le problème. Ainfi 
tandis qu’ils penfent à l’onzième 
propofition , par exemple , ils ne 
s’inquiètent plus de la vérité de la 
dixiéme , & ils regardent comme 
des axiomes , toutes les chofes pré- 
cédentes , démontrées auparavant, 
& dont ils ont un recüeil clair dans 
la tête. C’eft ainfi qu’un habile 
Médecin voit d’un coup d’oeil tou- 
tes les caufes de la maladie St ce 
qu’il faut faire pour les combattre, 
Il*ne nous relie plus qu’à traiter 
de la réflexion , de la méditation 
& du jugement. 

S. I V = 

la Réflexion &c l 

La réflexion eft une faculté de 
l’Ame , qui rappelle & raflemble 
toutes les connoiflances qui lui font 



( 2^58 ) 

siéceiïaires pour découvrir les vé- 
rités qu’elle cherche , ou dont elle 
a befoin pour délibérer, ou appré- 
tier les motifs qui doivent la déter- 
miner à agir ou à ne pas agir. L’A- 
me ell conduite dans cette recher- 
che par la liaifon que les idées ont 
entr’elles , & qui lui fourniffent en 
quelque maniéré le fil qui doit la 
guider , pour qu’elle puifTefe fou- 
venir des connoifTances qu’elle veut 
rafTembler , à deflein de les exa- 
miner enfuite , & de fe décider ; 
en forte que l’idée dont elle çfl ac- 
tuellement affeftée , la fenfation 
qui l’occupe au moment préfent , 
la mène peu-à-peu infenfiblement , 
& comme par la main , à tous les 
autres qui y ont quelque rapport. 
D’ une connoifl’ance générale , elle 
pafTe ainfl facilement aux efpéces , 
& .'des efpéces elle defcend juf- 
qu’aux particularités , de même 
qu’elle peut être conduite par les 
effets à la caufe , de cette caufc 



( ) 

aux propriétés , & des propriétés 
à l’être. Ainfi c’eft toûjours par 
l’attencion qu’elle apporte à fes 
fenlations , que celles dont elle efl 
actuellement occupée , la condui- 
fent à d’autres , par la liaifon que 
toutes nos idées ont entr’elles. Tel 
ell le fil que la nature prête à 1’ A= 
me pour la conduire dans le laby- 
rinthe de fes penfées , & lui faire 
démêler le cahos de matière & d’i= 
dées , où elle eft plongée. 

S. V. 

jD<? V Arrangement des Idées. 

Avant de définir la méditation, 
je dirai un mot fur l’arrangement 
des idées. Comme elles ont en- 
tr’elles divers rapports, l’Ame n’elt 
' pas toûjours conduite par la plus 
courte voie dans fes recherches. 
Cependant lorfqu’elle eft parvenue, 
quoique par des chemins détour- 

R % 



( i6o ) 

nés, à fe rappellerlesconnoiflances 
qu’elle vouloit raflembler , elle ap- 
perçoit entr’elles des rapports qui 
peuvent la conduire par des ren- 
tiers plus lumineux & plus courts. 
Elle fe fixe à cette fuite de rapports 
pour retrouver & examiner ces 
connoifTances avec plus d’ordre & 
de facilité. 

Nous voila donc encore fort en 
droit d’inférer que l’Ame raifon- 
nable n’agit que comme fenfitive , 
même lorfqu’elle réfléchit & tra- 
vaille à arranger fes idées. 

§. V I. 

la MédïtatioUy ou de V Examen. 

Lorfque l’Ame efl déterminée 
à faire quelque recherche , qu’elle 
a recueilli les connoiflances qui lui 
font néceflaires , qu’elle les a arran- 
gées & mifes en revûe avec ordre, 
vis-à-vis d’elle-même , elle s’appli- 



( ) 

que férieufement à les contempler 
avec cet œil fixe qui ne perd pas 
de vûë fon objet , pour y décou- 
vrir toutes les perceptions qui 
échappent , lorfqu’on n’en a que 
des lénfations palfiageres ; & c’dl 
cet examen qui met l’Ame en état 
de juger , ou de s’affurer des vé- 
rités qu’elle pourfuit , ou bien de 
fentir le poids des motifs qui la 
doivent décider fur le parti qu’elle 
doit prendre. 

Il eit inutile d’obferver que cette 
opération de l’Ame dépend auffi 
entièrement de la faculté fenfitive, 
parce que examiner , n’efl autre 
chofe que fentir plus exactement 
& plus diltin élément pour décou- 
vrir dans les fcnfations les per- 
ceptions qui ont pû légèrement 
glifler fur l’Ame , faute d’y avoir 
fait allez d’attention toutes les 
autres fois que nous en avons été 
affeftés. 



R J 



( ) 

S. VIL 

2)^ Jugement. 



La plupart des Hommes jugent 
de tout , & , ce qui revient au mê- 
me , en jugent mal. Ell-ce faute 
d’idées fimples, qui font toutes des 
notions feules , ifolées ? Non ; 
perfonne ne confond l’idée du 
bleu avec celle du rouge ; mais 
on fe trompe dans les idées com- 
pofées , dont l’elTence dépend de 
i’uuion de plufieurs idées limples. 
On n’attend pas à avoir acquis la 
perception de toutes les notions 
qui entrent dans deux idées com- 
pofées ; il faut pour cela de la 
patience & de la modeftie ; attri- 
buts , qui font trop rougir l’orgueil 
& la pareffe de l’Homme. IMais fi 
la notion de l’idée A convient 
avec celle de l’idée ^ , je juge 
fouvent qu’A B font les mêmes. 



( i53 ) 

faute de faire attention que la pre!^ 
miere notion n’eft qu’une partie 
de l’idée , dans laquelle font ren- 
fermées d’autres notions , qui ré- 
pugnent à cette conclufion. La 
volonté même nous trompe beau- 
coup. Nous avons lié deux idées 
par fentiment d’amour ou de hai- 
ne ; nous les unifions , quoiqu’el- 
les foient très- differentes , & nous 
jugeons des idées propofées , non 
par elles -mêmes, mais par ces 
idées avec lefquelles nous les avons 
liées , & qui ne font pas des no- 
tions comÿonentes de l’idée qu’il 
fâlloit juger, mais des notions tout 
à-fait étrangères & accidentelles à 
cette même idée. On excufe l’ua 
& on condamne l’autre, fuivantle 
fentiment dont on eft affedé. On 
eft encore trompé par ce vice de 
la volonté & de l’afTociation des 
idées , quand avant de juger, on 
fouhaite que quelqu’idée s’ac- 
corde , ou ne s’accorde pas avec 

R 4 



( 2.^4 ) 

une autre , d’où naît ce goût pour 
telle iefte , ou telle hypothèfe , 
avec lequel on ne viendra jamais à 
bout de connoître la vérité. 

Comme le jugement elt la com- 
binaifon des idées, le raifonnement 
ell la comparailon des jugemens. 
Pour qu’il foit jude , il faut avoir 
deux idées claires, ou une percep- 
tion exaéte de deux chofes ; il faut 
aufli bien voir la troifiéme idée 
qu’on leur compare , & que l’évi- 
dence nous force de déduire affir- 
mativement ou négativement , de 
la convenance , ou de la difconve- 
nance de ces idées. Cela fe fait 
dans un clin d’œil, quand on voit 
clair , c’eft-à-dire , quand on a de 
la pénétration , du difcernement 
6c de la mémoire, qui elt bonne 
& utile à tout , comme je l’ai déjà 
prouvé. 

Les fots raifonnent mal , ils ont 
fl peu de mémoire , qu’ils ne fe 
fouviennent pas de l’idée qu’ils 



( 2 -^ 5 ” ) 

viennent d’appercevoir ; ou s’ils 
ont pu juger de la fimilitude de 
leurs idées , ils ont déjà perdu de 
viîë ce jugement , lorfqu’il s’agit 
d’en inférer une troifiéme idée , 
qui foit la juite conféquence des 
deux autres. Les fols parlent fans 
liaifon dans leurs idées , ils rêvent, 
à proprement parler. En ce fens 
les fots font des efpéces de fols. 
Ils ne fe rendent pas juüice de 
croire prêtre qu'ignorans ; car ils 
n’ont leur efprit qu’en amour pro- 
pre , & c’elt un dédommagement 
fort bien entendu de la part de 
la nature. 

11 s’enfuit de notre Théorie que , 
lorfque l’Ame apperçoit diftinde- 
ment & clairement un objet, elle eft 
forcée, par l’évidence même de fes 
fenfations , de confentir aux véri- 
tés qui la frappent fi vivement, 
&■ c’ell à cet acquiefcement pajjïf^ 
que nous avons, donné le nom de 
jugement. Je dis , pour 



{ ^66 ) 

faire voir qu’il ne part pas de 
l’adion de la volonté , comme le 
dit Defcartes. Lorfque l’Ame dé- 
couvre avec la même lumière les 
avantages qui prévalent dans les 
motifs qui nous doivent décida à 
agir, ou à ne pas agir, il eft clair 
que cette décifion n’eft encore 
qu’un jugement delà même nature 
que celui qu’elle fait , lorfqu’elle 
cède à la vérité par l’évidence qui 
accompagne fes fenfations. 

Nous ne connoiflbns point ce 
qui fe palTe dans le corps humain , 
pour que l’Ame exerce fa faculté 
de juger , de raifonner , d’apperce- 
voir , de fentir , &c. le cerveau 
change fans celTe d’état , les ef- 
prits y font toujours de nouvelles 
traces , qui donnent néceflaire- 
ment de nouvelles idées , & font 
naître dans l’Ame une fucceflion 
continuelle & rapide de diverfes 
opérations. Pour n’avoir point d’i- 
dées , il faut que les canaux , où 



C 2-67 ) 

coulent ces elprits , foient entiè- 
rement bouchés par la pieffion 
dW fommeil très -profond. Les 
fibres du cerveau fe relevent-elles 
de leur afFaiiïement ? Les efprits 
enfilent les chemins ouverts , ,& 
les idées qui font inféparables 
des efprits , marchent & galopent 
avec eux. Toutes les fenjées , 
comme l’obferve judicieufemenc 
Croufaz , naijfent les unes des au- 
très , la peu fée ( ou plutôt l’Ame , 
dont la penfée n’efl qu’un acci- 
dent ) fe ‘va,rie & dïffe- 

rens états , & fuivant la variété 
de fes états ^ de fes maniérés d'ê- 
tre , ou de f enfer , elle parvient à 
la connoijfance , tantôt d'une cho- 
fe , tantôt d'une autre. Elle fe 
fent elle-même , elle ef à elle-mê- 
me fon objet immédiat , ^ en fe 
fentant ainf , elle fe re^réfente 
des chofes différentes de foi. Que 
ceux qui penfent que les idées 
different de la penfée , que l’Ame 



( i68 ) 

a , comme la vûë , fes yeux 6z fes 
objets , & qu’en un mot toutes 
les diverfes contemplations de l’A- 
me ne font pas diverfes maniérés 
de fe fentir elles-mêmes , répon- 
dent à cette fage réflexion ? En 
voici une autre fujet , mais qui a 
toujours rapport au jugement & à 
l’imagination. Les gens de cabi- 
net , ceux qui compofent des Ou- 
vrages , doivent-ils jetter fur le pa- 
pier tout ce qui leur vient dans l’i- 
dée ? Un homme d’efprit , connu 
dans la littérature par un Ouvra- 
ge (<? ) fort eftimablc , prétend 
que ceux qui fuivent cette métho- 
de, ont une imagination qui don- 
ne bien de L'ouvrage à Leur rai- 
fon. Les Auteurs qui penfent ( & 
celui-là penfe & écrit bien ) invi- 
tent les autres à réfléchir , & font, 
comme on dit , accoucher Leurs 
Lebïeurs. Voici donc ma ré- 

( a ) EfT. de Mor. & de Litt. par M. 
i’Abbé Trublet. 



( ^^9 ) 

flexion ; elle eft courte , parce 
qu’elle eftPhyfique. Nous ne con- 
noiflbns ce qui penfe dans le cer- 
veau , que par le fentiment d’un 
cahos d’idées , de penfées diver- 
fes qui fe nuifent par leur multitu- 
de & leur variété continuelle , mê- 
me dans ceux qui , ayant perdu la 
vûë , ne reçoivent point d’idées 
nouvelles par les yeux , & ont un 
fens de moins à les diftraire , de 
forte que rien n’eil: plus difficile à 
fixer, que l’attention. Si donc, vous 
n’écrivez pas l’idée quife préfente, 
fans être interrompu par aucun fâ- 
cheux, vous courez rifque de la cher- 
cher en vain dans votre mémoire, 
& par-là votre parefle donne plus 
d’ouvrage à votre raifon , qui s’a- 
lambique , fe met à la torture , & 
s’efforce d’enfanter la même pro- 
dudion qui eft déjà bien loin. Au 
contraire votre penfée eft-elle fur 
le papier ? vous avez des caradè- 
res qui valent au moins les fignes 



( .2-70 ) 

des Géomètres; ces fignes, toujours 
préfens à leur mémoire , la fou- 
tiennent , la rendent durable , ou 
h rappellent ; vos idées retenues 
par-là ne peuvent s’échapper , & 
îong-tems après vous êtes fûr de 
retrouver le fil de votre ouvrage 
& l’ordre de vos idées. Ainfi 
cette conduite convient principa- 
lement aux génies peu étendus qui 
forment le plus grand nombre. Il 
eût toûjours également fallu choi- 
fir entre fes idées , & quand elles 
n’étoient encore que dans la tête, 
le choix n’en étoit que plus dif- 
ficile , fur- tout fl la matière eft 
abftraite , comme en Mathémati- 
ques , & en Métaphyfique. Ceux, 
qui en compofant s’abandonnent à 
la providence de leur mémoire, 
ne prennent donc pas le plus court 
chemin. L’ilîuftre ami de l’Au- 
teur que je réfute , M. de la M... 
pouvoir bien compofer , comme 
je l’ai dit , cinq Ades de Tragé- 



C 271 ) 

die , avant que de mettre un feuî 
Vers fur le papier ; M. de Vol- 
taire avoit dans la- tête toute fa 
magnifique Henriade au fortir de 
la Bâftille. Mais qu’efl-ce que 
cela prouve ? Deux exceptions 
aux régies générales. Je dis mê- 
me que M. de V... eût fait plus 
facilement ce bel Ouvrage , s’il 
eût eû une plume & de l’ancre, 
quoique l’agrément des produc- 
tions de l’imagination , tout , juf- 
qu’à la mine , donne aux Poètes 
plus de mémoire qu’aux autres 
Hommes. Montagne, qui en avoit 
fi peu , à ce qu’il dit , auroit dû, 
par remède , apprendre à faire 
des Vers. Je fuis perfuadé que 
la méthode de M. l’Abbé T. . . , 
n’a pas été fuivie , même par bien 
des Génies , je parle de ceux 
qui ont paru dans les fiécles 
d’ignorance : car comme tout elî 
rélatif , & que les borgnes ( com- 
me on dit proverbialement ) font 



( 2 - 7 ^ ) 

Rois parmi les aveugles , chaque 
fiécle a dû avoir fon génie & Ion 
bel efprit-, qui aujourd’hui ne fe- 
roient peut-être, l’un qu’unHomme 
à gros bon fens , & l’autre qu’un 
efprit médiocre. D’où l’on voit, 
pour le dire en pafTant , toute l’u- 
tilité des beaux Arts : mais on 
conçoit en même tems que le ju- 
gement ou la raifon des génies 
dont je parle auroient été fort em- 
baralTés , fans un canevas prépare 
par l’imagination. 

^ '■ '■ ii iiiiiiin iiii' ni ' I' ii*ini iHitiwii l'TiMMwi 



Chapitre XIV. 

^le la foi feule peut fixer notre 
croyance fur la nature de 
V Ame raifonnable. 

I L eft démontré que l’Ame raî- 
fonnable à des fondions beau- 
coup plus étendues que l’Ame fen- 
fitive , bornée aux connoiffances 

qu’elle 



( ^73 ) 

cju’elle peut acquérir dans les bê- 
tes , où elle elt uniquement rédui- 
te aux fenfations & aux percep- 
tions fenfibles , & aux détermina- 
tions machinales, c’eft- à-dire, fans 
délibération, quienréfultent. L’A- 
me raifonnable peut en effet s’é- 
lever jufqu’aux perceptions, ou aux 
idées intellectuelles , quoiqu’elle 
joüilfe peu de cette noble préro- 
gative dans la plupart des hommes. 
Peu , ( c’ell un aveu que la vérité 
ne m’arrache pas fans douleur ) 
peu fortent de la fphére du monde 
^fen^lble , parce qu’ils y trouvent 
tous les biens , tous les plaifirs du 
corps , & qu’ils ne fentent pas l’a- 
vantage des plaifirs Philofophi- 
ques , du bonheur même qu’on 
goûte , tant qu’on s’attache à la 
recherche de la vérité 5 car l’étude 
fait plus que la ; non -feule- 

ment elle fréferve de l'ennup , 
mais elle procure fouvent cette 
efpéce de volupté , ou plutôt de 



C ^74 ) 

fatisfaftion intérieure , que j’ai ap- 
pellée fenfatïons d’ejprit , lefquel- 
les fans doute font fort du goût 
de l’amour propre. 

Après cela ell - il donc furpre- 
nant que le monde abftrait , intel- 
leduel , où il n’eft pas permis d’a- 
voir un fentiment , qu’il ne foit 
examiné par les plus rigoureux 
Cenfeurs ; elt-il furprenant , dis-je, 
que ce monde foit prefqu’auffi 
défert , aulli abandonné que ce- 
lui derillullre Fondateur de la fefte 
Cartéfienne , puifqu’il n’eft habité 
que par un petit nombre de Sages, 
c’eft à-dire, d’Hommesqui penfent? 
( Car c’elt là la vraie fageffe , le 
relie ell préjugés : ) Eh ! Qu’elt- 
ce que penfer , fi ce n’eil palier fa 
•vie à cultiver une terre ingrate , 
qui ne produit qu’à force de foins 
& de Culture.^ En effet fur cent 
perfonnes,y en a-t-il deux pour 
qui l’étude & la réllexion ayent 
des charmes Sous quel afped \t 



( ) 

monde intelleduel , dont je parle, 
le montre- 1- il aux aiitveb hommes , 
qui connoiflent tous les avantages 
de leurs fens,excep-é le principal, 
qui eit l’elprit ? On n’aura pas de 
peine à croire qu’il ne leu'* paroîc 
dans le lointain qu’un pays idéal, 
dont les fruits font purement ima- 
ginaires. 

C’ell en conféquence de cette 
fupériorité de l’Ame humaine 
fur celle des Animaux, que les An- 
ciens l’ont appellée Ame raifon- 
nable. Mais ils ont été fort atten- 
tifs à rechercher fi ces facultés ne 
viennent pas de celles du corps , 
qui lont encore plus excellentes 
dans l'Homme. Ils ont d’abord re- 
marqué que tous les Hommes n’a- 
voient pas , à beaucoup près , le 
même degré , la même étendue 
d’intelligence ; & en cherchant la 
railon de cette différence , ils ont 
crû qu’elle ne pouvoit dépendre 
7 que de l’organifation corporelle 

S ^ 



( ^ 7 ^ 

plus parfaite dansées uns que dans 
les autres , & non de la nature 
même de l’Ame. Des obfervations 
fort fimples les ont confirmés dans 
leur opinion. Ils ont vû que les 
caufes, qui peuvent produire du 
dérangement dans les organes , 
troublent, altèrent l’efprit, & peu- 
vent rendre imbécile l’homme du 
monde qui a le plus d’intelligence 
& de fagacité. 

De-là ils ont conclu allez clai- 
ïement que la perfeéfion de l’ef- 
prit confille dans l’excellence des 
facultés organiques du corps hu- 
main .• & fl leurs preuves n’ont pas 
été jufqu’ici folidement réfutées , 
c’eft qu’elles portent fur des faits j 
Si à quoi fervent en effet tous les 
raifonnemens contre des expérien- 
c'es inconteltables & des obferva- 
tions journalières ? 

Il faut cependant favoir que 
quelques - uns ont regardé notre 
Ame non -feulement comme une 



C 2^77 ) 

fubjîance fpïrituelle [ ^ ] , par- 
ce que chez eux cette expreHion 

[ Æ ] La fpirîtualitc & la matérialité dîf- 
féroient peu chez les Anciens. Ils ente-n- 
doient par l’une , une affemblage de parties 
matérielles , légères , & déliées , jufqu’à 
femblcr en effet quelque chofe d’incorporel 
ou d’immatériel ; & par l’autre , ils conce- 
voient des parties péfantes , groflîéres , vifi- 
blés , palpables. Ces parties matérielles , 
appercevables , forment tous les corps par 
leurs diverfes modifications , tandis que les 
autres parties imperceptibles , quoique de 
même nature , conffituent toutes les Ames. 
Entr’une fuhjîance fpïrituelle & une fubfiax- 
ce materielle , il n’y a donc d’autre diffé- 
rence que celle qu’on met entre les modi- 
fications , ou les façons-d’être d’une même 
fubltance:& félon la même idée, ce qui eft 
matériel peut devenir infenfiblement fpiri- 
tuel,& le devient en effet. Le blanc d’œuf 
peut ici fervir d’exemple , lui qui à force 
de s’atténuer & de s’affiner au travers des 
filîaires vafculeufes infiniment étroites du 
Poulet , forme ou donne tous les efprits 
de cet Animal ; & que l’analogie prouve 
bien que la lymphe fait la même chofe dans 
l’Homme 1 üferoit-on comparer l’Ame aux 
efprits animaux , & dire qu’elle ne différé 
des corps , que comme ceux-ci different des 
humeurs groffieres , par le fin tiffli , & l’ex- 
ürême agilité de fes atôijies } 



. . ( ^78 ) 

ne fignifioit qu’une matière déliée, 
adive , & d’une l’ubtilité impercep- 
tible ; mais même comme imma- 
térielle , parce q i’ils diilinguoient 
dans la fubltance des corps , com- 
me on l’a tant de fois répété , la 
p'.rtie mue , c’eft-à-dire , celle 
qu’ils regardoient fimplcment com- 
me mobile , & à laquel'e ils ne 
donnoient que le nom de matière, 
d’avec les formes adives & fenfi- 
tives de ces fubllances. Ainfi l’Ame 
n’étoit autrefois décorée des épi- 
theres de fpirïtuelle & d‘ivimaté-< 
rielle, que parce qu’on la regardoit 
comme la f^orme ou la faculté ac- 
tive & fenficive parfaitement dé- 
veloppée , &même élevée au plus 
haut point de pénétration dans 
l’Homme. On connoît , par ce que 
je viens de dire , la véritable ori- 
gine de la Métaphyfique ; & la 
voilà juitement dégradée de fa 
chimérique noblelTe. 

Plufieurs ont voulu fe fignaler 



( '^79 ) 

en fontenant que l’Ame raifontia- 
ble & l’Ame fenfitive formoient 
deux Ames d’une nature rt elle- 
ment diflinde , & qu’il fal'oit bien 
fe donner de garde de confondre 
enfemble. Mais comme il eft 
prouvé que l’Ame ne peut juger 
que fur les feniations qu’elle a , 
l’idée de ces Philofophes a parû 
impliquer une contradiction mani- 
fefte , qui a révolté tous les efprits 
droits & éxemts de préjugés. Auffi 
avons-nous fouvent fait obferver 
que toutes les opérations de l’Ame 
font totalement arrêtées , Ionique 
fon fentiment eft fufpendu , com- 
me dans toutes les maladies du cer- 
veau , qui bouchent & détruifenC 
toutes les communications d’idées, 
entre ce vifcère & les organes fen- 
fitifs; de forte que, plus on exa- 
mine toutes les facultés intelleduel- 
les en elles-mêmes , plus on demeu- 
re fermement convaincu qu’elles 
font toutes renfermées dans la fa- 

S 4 



( i8o ) 

culté^e fentir, dont elles dépen- 
dent fl efl’entiellement , que l’A- 
me ne fcroit jamais aucune de fes 
fondions fans elle. 

Enfin quelques Philofophes ont 
penfé que l’Ame n’efi; ni matière 
ni corps , pai;ce que, confidérant la 
matière par abllradion , ils l’envi- 
fageoient douée feulement de pro- 
priétés paiïives & mécaniques ; & 
ils ne regardoient aufli les corps , 
que comme revêtus de toutes les 
formes fenfibles , dont ces mêmes 
propriétés peuvent rendre la ma- 
tière fufceptible. Or , comme ce 
font les Philofophes qui ont fixé 
la fignification des termes , & que 
la foi pour fe faire entendre aux 
Hommes , a dû fe fervir nécefiTai- 
rement du langage même des Hom- 
mes , de-là vient que c’efl peut- 
être en ce fens , dont on a abufé , 
que la foi à dillingué l’Ame & de 
h matière & du corps qu’elle ha- 
bite : & fur ce que les anciens 



Métaphyficiens avoient prouvé que 
FAme elt une fubllance aélive & 
fenfible , & que toute fubllance ell 
par foi même impérilîable , de-là 
ne femble-t’il pas naturel que la 
foi ait prononcé en conféquence 
que FAme étoit immortelle ? [æ] 

[ Æ ] Si nous n’avons pas de preuves 
Philofophiques de l’immortalité de l’Ame , 
ce n’eft certainement pas que nous foyons 
bien aifes qu’elles’ nous manquent. Nous 
fommes tous naturellement portés à Croire 
Ce que nous fouhaitons. L’amour propre, 
trop humilié de fe voir prêt d’être anéanti, 
fe flatte , s’enchante de la riante perfpeétive 
d’un bonheur éternel. J’avoue moi-même 
que toute ma Philofophie ne m’empêche pas- 
de regarder la mort comme la plus trille 
nécelîité de la Nature , dont je voudrois 
pour jamais perdre l’affligeante idée? Jepuîs 
dire avec l’aimable Abé de Chaulieu , 

„ Plus j’approche du terme & moins je le 
„ redoute ; 

Par des principes fûrs mon efprit affermi ’ 

Content , perfuadé , ne connoît plus le 
„ doute ; 

Des fuites de ma fin je n’ai jamais frém^', 



( ) 

Voilà comme on peut accorder 
félon moi , la révélation & la Phi- 



,, Et plein d’une douce efpcrance , 

„ Je mourrai dans la confiance , 

„ Au fortir de ce trille lieu . 

,, De trouver un azyle , une retraite sûre, 
„ Ou dans le fein de la Nature , 

„ Ou bien dans les bras de mon Dieu. 

Cependant je ccfTe d’être en quelque forte , 
toutes les fois que je penfe que je ne ferai 
plus. 

Paflbns en rcvûë les opinions, ou les dé- 
lits des Philolophes fur ce fujtt. Parmi ceux 
qui ont fouhaité que l’Ame fût immortelle, 
on compte , i®. Sénéque , [ E/’/T?. 107. &c. 
Quccft. Nat. L. 7. &c. J 1° Socrate ; g». 
Platori ,»qui 'donne à la vérité v Fhced. ) 
une démonftration ridicule de ce dogme , 
mais qui convient ailleurs qu ’/7 ne le croit 
vrai , cfue parce qu'il l'a oüi dire : 40 Cicé- 
ron , ( De Naturâ Deorum , L. 2. ) quoi- 
qu’il vacille , L. 3. dans fa propre Doâri- 
ne , pour revenir à dire ailleurs qu’// affec- 
tionne beaucoup le dogme de l'immortalité' , 
quoique peu vraifemblable : qo- Pafcal , par- 
mi les Modernes ; mais fa maniéré de rai- 
fonner ( i. Penf.Jur la lielig.) eft peu digne 



î 



( 283 ) 

îofophie , quoique celle-ci fînifTc 
OÙ l’autre commence. C’eft aux 



d’un Philofophe. Ce ^;rand homme s’î- 
maginoit avoir de la foi, & il n’avoit qu’en- 
vîe de croire , mais fur de légitimés motifs 
qu’il cherchoic. Croire parce qu’on ne nf- 
quc tien , c’tft croire parce qu’on ne fait 
rien. Le parti le p us fage eft du moins de 
douter , pourvu que nos doutes fervent à 
régler nos adlions , <5c à nous conduire d’u- 
ne maniéré irréprochable , félon la raifon & 
les Loix. Le Sage anime la vertu pour 
la vertu même. 

Enfin les Stoïciens , les Celtes , les An- 
ci ns Bretons , &c. dcfiroient tous que l’A- 
me ne s’éteignît point avec le corps. Tout 
le monde , dit indécemment Pomponitius, 
( de Im/nort. anim. ) fouhaite l’immortalité, 
comme un mulet délire la génération qu’il 
n’obtîcnt pas. 

Ceux qui ontpenfé, fans balancer, que 
l’Ame étoit mortelle , font eu bien plus 
grand nombre. Byon fe livre à toutes for- 
tes de plaifanteries , en parlant de l’autre 
monde ; Géfar s’en mocque au milieu me- 
me du Sénat , au lieu de chercher à domp- 
ter l’hydre du Peuple , & à l’accoûtumer au 
frein néceflaire des préjugés. Lucrèce , 
( de Nat. rer. L. 3 . ) Plutarque , &c. ne 
connoiiïcnt d’autre Enfer , que les remorts. 
Je fai , dit l’Auteur d’Eledre , 



( 1^4 ) 

feules lumières de la foi à fixer nos 
idées fur l’inexpiicable origine du 



„ Je fai que les remords d’un cœur né 
„ vertueux , 

„ Souvent pour les ( U parle des crimes ) pu- 
„ nir vont plus loin que les Dieux. 

Virgile ( Georg. Liv. 2, ) fe mocque du 
bruit imaginaire de l’Achcron , & il dit 
( Ene'id. L. 3. ) que les Dieux ne fe mê- 
lent point des affaires des Hommes ; 

Scilicet is Superis lahorefl^^ea cura quieias 
Sollicitât. 

Lucrèce dît la même chofe , 

Ufquè omnis per fe Divûmaaturanecejfe ejt 
Immortali eevo fummâ cumpace fruatur ^ 
Semota à nofiris rebus ^ fejunSlaque longe \ 
Namprivatadülore 0 mni ^privata perîcîis 
Ipfa fuis pollens opibus ^nihil indiganojiri y 
JSlecbenè pro meritis gaudet , nec tangitur ira. 

En un mot tous les Poëtes de l’Antiqui- 
té , Homère , Hefiode , Pîndare , Callima» 



( 2 - 8 ^ ) 

mal ; c’eft à elle à nous déveîop- 
per le julte & l’injafte, à nous faire 

que , Ovide , Juvénal , Horace , TihuHe, 
Catulle, Manilius , Lucain , Pétrone,. Per- 
fe , &c. ont foulé aux pieds les craintcsde 
l’autre vie. Moyfe même n’en parle pas, & 
\es Juifs ne l’ont pas connue. 

Hipocrate , Pline , Galien , en un mot 
tous les Médecins Grecs , Latins , & Ara- 
bes , n’ont point admis la diftinâion des 
deux fubftances , & la plupart n’ont connu 
que la nature. 

Diogène , Leucippe , Démocrite , Epi- 
cure , Laftance , les Stoïciens , quoique 
d’avis diffcrens entr’eux fur le concours 
d’atômes , fe font tous réünis fur le point 
dont il s’agit : & en général tous les An- 
ciens euffent volontiers adopté ces deux Vers 
d’un Poète François : 

„ Une heure après ma mort , mon ame 
,, évanouie 

„ Sera ce qu’elle étoit une heure avant 
J, ma vie. 

Dicéarque , Afclépiade , ont regardé l’A- 
me comme l’harmonie de toutes les parties du 
corps. - Platon à la vérité foutient que l’A- 
me eft incorporelle , mais c’elt comme fai- 
Ç»nt partie d’une chimère qu’il admet , fous 



( i86 ) 

connoLtre la nature de la liberté , 
tous les iecours iurnaturels qui 

le nom à' Ame dn monde ; & félon le même 
Philotbpnc , toutes les A nes des Animaux 
& des Hommes font 'e même nature , & la 
difficulté de leurs fondions ne \ ient que de 
la différence des corps qu’elles haoitent. 

Ariffote dit aufli que ,, ceux qui préten- 
„ dent qu’il n’y a point d’Ame fans corps, 
,, & que l’Ame n’eft point un corps , ont 
„ raifon ; car , ajoutc-i’il , l’Ame n’eft poiitt 
,, un corps , mais c’« ft quelque choie du 
„ corps. ,, Anïmam qui exifiimant nequejine 
eorpore , neque corpus aliqmd , bene optnan- 
tur : corpus entm non eft , corporis antem ejî 
aliqmd. De Anim. Ttxt. 26. c. 2. Il en- 
tenJ bonnement la forme , ou un accident, 
dont il fait un Etre léparé de la ^matière. 
D’où l’on voit qu’il n’y a qu’à bien éplu- 
cher ceux d’entre les Anciens qui paroiflent 
avoir crû l’Ame immatérit lie , pour fe con- 
vaincre qu’ils ne d’ff'ercnt pas des autres. 
Nous avons vû d’ailleurs qu’ils penfoient 
que la fpiritualité étoit aulTi-bien un vérita- 
ble atnibut de la fubftance , que la matéria- 
lité même ; ainfi ils fe reftemblent tous. 

Je ferai ici une réflexion, Platon définît 
l’Ame une ejjence je mouvant d'clle-méme , 
& Pythagorc un nombre je mouvant de lui~ 
même. D’où ils concluoient qu’elle étoit 
immortelle. Defeartes en tire une confé- 
quence toute oppolée ; tandis qu’Ariftote, 



( x87 ) 

en dirigent l’exercice. Enfin puif- 
que les Théologiens ont une Ame 

qui vouloir combattre l’immortalité de l’A- 
me , n’a cependant jamais fongé à nier la 
conclufîon de ces anciens Philofophes , & 
s’en eft tenu feulement à nier fortement le 
principe , pour plufieurs raifons que nous 
îupprimons , & qui font rapportées dans 
Macrobe. Ce qui fait voir avec quelle con- 
fiance on a tiré, en differens tems,des mê- 
mes principes , des conclufions contradic- 
toires. 

Le fyftême de la fpiritualité de la ma- 
tière étoit encore fort en vogue dans les 
quatre premiers fiécles de l’Eglife. On crut 
jufqu’au Concile de Latran que l’Ame de 
l’enfant étoit la produâiion moyenne de cel- 
le du pere & de la mere. Ecoutons Tertu- 
lien : Animam corporalern profitetnur , haben- 
tem proprtum genus fub/iafitiie ^ [oUditatis , 

fer qnam qitod ^ fentire ^ pati pojjit 

quid dicis cœlejiem , qnam undè cælejiem in- 
telUgas , noK habes ? Quid terrenarn negas , 
qtiarn undè terrenam agnofeas , habes ?... car» 
atque Anima Jimkl fiunt fine calcula temparis , 
atque fimul in utero etiam figurantur . . . . rni~ 
nimè di-vina res , quoniam quidem rnortalis. 

Origëne , S. Irénée , S. Juftin Martyr, 
Théophile d’Antioche, Arnobe, &c. ontpenfé 
avec Tertulien que l’Ame a une étendue 
formelle. 

S. Auguftia penfe-t’il autrement, lorsqu’il 



( i88 ) 

fl fupérieure à celle des Philo- 
Ibphes , qu’ils nous difent & 

dit : Dkm corpus animai , ’vitâque irnhuit , 
Anima dicitur : dkm vult , Animus : dùm 
fcienita ornata ejl , ac judicandt peritiam exer- 
cet , Mens : dùm reeolit ac reminifcitur , Me - 
moria : dùm ratiocinatur ^ ac fingula di[cernit y 
Ratio : dùm contemplatiom iujijlit , Spiritus ; 
dùm fentiendi lim obtinet ^ fenfus efl Aniraz. 

II dit dans le même Ouvrage ( de Anim. ) 
1°. Que l’Ame habite dans le fang , parce 
qu’elle ne peut vivre dans le fec : pourquoi ? 
( Admirez la lagacité de ce grand Homme;) 
pareeque c’eft un Efprit. 20. H avoue qu’il 
ignore li les Ames l'ont créées tous les jours , 
ou li elles defeendent , par propagation , des 
peres aux enfans. 30. Il conclut qu’on ne 
peut rien réfoudre fur la nature de l’Ame. 
Four tr.iiter ce fujet,il ne faut être ni Théo- 
logien , ni Orateur : il faut être plus,Phi^ 
lofophe. 

Mais pour revenir encore à Tertulien , 
quoique les Ames s’éteignent avec les corps, 
toutes éteintes qu’elles font , fuivant cet 
Auteur , elles fe rallument , comme uuc 
bougie , au Jugement dernier , & rentrent 
dans les corps relfufcités , fans Icfquels 
elles ne pourroient fouffrir , & avant lef- 
quels elles n’ont point fouffert. Ad perfi- 
ciendum ^ ad patiendum , fucietatem carnis 
( Anima ) expofiulat , ut tàm plenè per eam 
paii pojfit , quàm fine eâ plenè agere non po-: 

nous 



( i89 ) 

nous faffent imaginer , s’ils peu- 
vent , ce qu’ils conçoivent fi bien 

iuit. ( De rerurr. L. i. 98. ^ C’eft ainlî que 
Tertulien imaginoir que l’Ame pouvoit être 
tout enfemble mortelle & i nmortelle , & 
qu’elle ne pouvoii être immortelle, qu’au- 
tant qu’elle eft matérielle. Peut-on ajufter 
plus fingulietemcnt la mortalité , l’immor- 
talité & la matérialité de l’Ame avec la ré- 
furredion des corps } Conor va plus 'oin 
( Rvarigelium Medici ; il pouffe i’extrava- 
gance jufqu’à entreprendre d’expliquer phy- 
fîquement ce myfterc. 

Les Scholaftiques Chrétiens n’ont pas 
penfé autrement que les Anciens fur la na- 
ture de l’Ame. Ils difent tous avec S. Tho- 
mas , Anima ejl principium quo vivimus-^ 
rnovemur , ^ intelligimus. “ Vouloir & 
„ comprendre , dit Goudin , font aulfi-bieii 
„ des mouvemens matériels , que vivre & 
„ végéter. “ Il ajoûte un fait fingulier, qui 
„ eft que dans un Concile tenu à Vienne 
„ fous Clément V. l’autorité de l’Eglife 
„ ordonna de croire que l’Ame n’eft que la 

forme fubjîantielle du corps , qu’il n’y a 
,, point d’idées innées ( comme l’a penfé le 
,, même S. Thomas ) & déclara hérétiques 
„ tous ceux qui n’admettoient pas la maté- 
„ rialité de l’Ame. 

Raoul Fornier , Profeffeur en Droit , 
enfeigne la même chofe dans fes Difeours 
Académiques fur l’origine d l’Ame, impri- 

T 



( ^90 ) 

l’effence de l’Ame , & fon état 
après la mort. Car non-feulement 

més à Paris en 1619. , avec une approbation 
& des éloges de plulieurs Doôeurs en 
l'héologie. 

Qu’on life tous les Scholaftiqucs , on 
verra qu’ils ont reconnu une force motrice 
dans la matière , & que l’Ame n’eft que la 
forme fubftantielle du corps. Il eft vrai 
qu’ils ont dit qu’elle étoit une forme fubfif- 
tante ( Goudin. T. II. p. 93. 94. ) ou qui 
fubfifte par elle-même , & vit indépendam- 
ment de la vie du corps. De-là ces entités 
diftinâes , ceS accident abfoîus , ou plûtôt 
abfolurnent inintelligibles. Mais c’eft une dif- 
tinâion frivole : car puifque les fcholafti- 
ques conviennent avec les Anciens, \o. que 
les formes tant (impies , que compofées , 
ne font que de (impies attributs , ou de 
pures dépendances des corps ; 2°. Que l’A- 
me n’eft que Informe ou V accident du corps ; 
ils ajoûtent en vain ,pourfe fmver,les épi- 
thètes de fuhfijlance ou d'abfolu : il falloit 
atiparavant prtlfentir les conféquences de la 
Doélrine qu’ils embraffoient , & la rejetter 
plûtôt , s’il eût été polTible , que d’y faire 
de ridicules reftridions. Car qui croira de 
bonne foi que ce qui eft matériel dans tous 
les corps , ce(Te de l’être dans l’homme ? 
L»a contradiéUon eft trop révoltante. Mais 
les Scholaftiques l’ont eux-mêmes fentie , 
plus que les Théologiens , à l’abri defquels 



( api ) 

la faine & raifonnable Philofophie 
avoue franchement qu’elle ne con- 
çoit pas cet être incomparable 
qu’on décore du beau nom d’A- 
me , & d’attributs divins , mais 
que c’eft le corps qui lui paroîc 
penfer ; [ ^ ] mais elle a toûjours 

ils n’ont que voulu fe mettre par ces dé- 
tours & ces vains fubterfuges. 

C’en eft affez & plus qu’il ne faut fur 
l’immortalité de l’Ame. Aujourd’hui c’ell; 
un dogme elTentiel à la Religion , autrefois 
c’etoit une queftion purement Philofophique. 
Quelque parti qu’on prît , on ne s’avançoit 
pas moins dans le Sacerdoce. On pouvoir 
la croire mortelle , quoique fpirituelle , ou 
immortelle , quoique matérielle. Aujour- 
d’hui il eft défendu de penfer qu’elle n’eft 
pas fpirituelle , quoique cet fpiritualité nefe 
trouve nulle part révélée ; & ce n’eft pas 
affez que la foi nous décide fur fon im- 
mortalité. Ceux qui vivent comme les au- 
tres , font punis de penfer autrement que 
les autres : qu’elle inj uftice ! qu’elle tyran nie ! 

^ "Je fris corps ^ je penfe. ( Volt. 
Lett. Phil. J'ur l'Âme ) Voyez comme il fe 
mocque agréablement du raifonnement qu’on 
fait dans les Ecoles pour prouver que la 
matière ( qu’on ne connoît pas ) ne peut 
penfer. 



( ) 

blâmé les Philofophes qui ont ofé 
affirmer quelque chofe de pofitif 
fur l’effence de l’Ame , femblable 
en cela à ces fages Académies(^) 
qui, n’admettant que des faits en 
Phyfique , n’adoptent ni les littê- 
mes , ni les raifonnemens des mem- 
bres qui les compofent. 

J’avoue encore une fois que j’ai 
beau concevoir dans la matière les 
parties les plus déliées , les plus 
fubtiles , & en un mot la plus par- 
faite organifation , je n’en conçois 
pas mieux que la matière puiiTe 
penfer. Mais , lo. la matière fe 
meut d’elle-même ; je demande à 
ces Philofophes, qui femblent avoir 
affidé à la création , qu’ils m’ex- 
pliquent ce mouvement , s’ils le 
conçoivent, a®. Voilà un corps 
organifé ! Que de fentimens s’im- 

[_ a '] Telles que V Académie des Sciences. 
Voyez la belle Préface que M. de Fonte- 
«elle a mife à la tête des Mémoires de 
cette Académie, 



C 2-93 ) 

primeRt dans ce corps , & qu’il 
eft difficile d’apercevoir la caufe 
qui les produit ! 30 . Eit-il plus 
aile de fe faire une idée d’une ffib- 
ftance qui, n’étant pas matière, ne 
feroit à la portée ni de la nature , 
ni de l’art , qu’on ne pourroit ren- 
dre fenfible par aucuns moyens , 
d’une fubllance qui ne fe connoît 
pas elle-même , qui apprend & ou- 
blie à penfer dans les difîerens âges 
de la vie ? 

Si l’on me permet de parcourir 
ces âges un moment , nous voyons 
que les enfans font des efpeces 
d’oifeaux , qui n’apprennent que 
peu de mots & d’idées à la fois , 
parce qu’ils ont le cerveau mol : 
Le jugement marche à pas lent 
derrière la mémoire ; il faut bien 
que les idées foient faites & gra- 
vées dans le cerveau _, avant que 
de pouvoir les aranger & les com- 
biner. On raifonne , on a de l’ef- 
prit , il s’accroît par le commerce 



( ^94 ) 

de ceux qui en ont , il s’embellit 
parla communication des idées ou 
des connoifTances d’autrui. L’a- 
dolelcence eft- elle paflee ? Les lan- 
gues & les Sciences s’aprennent 
difficilement , parce que les fibres 
peu flexibles n’ont plus la même 
capacité de recevoir promptement 
& de conferver les idées acquifes. 
Le vieillard , laudator temporïs 
üBt ^ eft efclave des préjugés qui 
fe font endurcis avec lui. Les 
vailTeaux raprochent leurs parois 
vuides , ou font corps avec la li- 
queur deftéchée ; tout jufqu’au 
cœur & au cerveau s’offifie avec 
le tems ; les efprits fe filtrent à 
peine dans le cerveau & dans le 
cervelet , les ventricules du cœur 
n’ont plus qu’un foible coup de 
pifton ; défaut de fang & de mou- 
vement , défaut de parens & d’a- 
mis qu’on ne connoît plus , défaut 
de foi-même qu’on ignore. Tel 
eft l’âge décrépit , la nouvelle enfan- 



( 2 . 95 ' \ 

te,îa fécondé végétation derHom- 
me, qui finit comme il a commenr 
cé. Faut-il pour cela être Mifantro- 
pe & méprii'er la vie ? Non , la dou- 
leur feul peut donner ce droit-là ; 
mais fl on a du plaifir à fentir , il n’eft 
point de plus grand bien que la vie ; 
fl on a fû en joü’r , quoi qu’on en 
dife,*quoi que chantent nos Poè- 
tes, ( <2 ) c’écoit la peine de naître^ 
de vivre & de mourir. 

Vous avez vû que la faculté fen- 
fitive exécute feule toutes les fa- 
cultés intelleduelles ; qu’elle fait 
tout chez l’Homme , comme chez 
les Animaux ; que par elle enfin 
tout s’explique. Pourquoi donc 
demander à urf être imaginaire plus 
diflingué les raifons de votre fu- 
périorité fur tout ce qui refpire ? 
Quel befoin vous faites-vous d’une 
fubflance d’une plus haute origine?' 
Efl-ce qu’y eft trop humiliant pour 
votre amour propre d’avoir tant 
(, a ) Rouifeau , Miroir de la ’vle. 

T 4 



C ^ 9 ^ ) 

d’efprit , tant de lumicres ,fâns en 
connoître la fource ? Non ; com- 
me les femmes font vaines de leur 
beauté , les beaux efprits auront 
toujours un orgueil qui les rendi a 
odieux dans la iociécé , & les Phi- 
lofophes même ne ieront peut être 
jamais alTez Philofophes pour évi- 
ter cet écüeil univerfel. Au’ relie 
qu’on falîe attention que je ne traite 
ici que de THilloirc naturelle des 
corps animés , & que pour ce qui 
ne concerne en rien cette Phyfi- 
que , il fil bit , ce me femble, qu’un 
Philofophe Chrétien le foûmette 
aux lumières de la révélation , & 
renonce volontiers à toutes fes Ipé- 
eulations, pourchérirune reflource 
commune à tous les Fidèles. Oiii 
fans doute cela doit fuhire, &par 
conféquent rien ne 'peut nous em- 
pêcher de poulîèr plus loin nos re- 
cherches Phyfiques , &• de con- 
firmer cette théorie des fenfàtions 
par des faits inconteltables. 



< 2-97 ) 




Chapitre XV. 

Hîjîoires ant confirment que ton^ 
tes les idées viennent des Jens. 



Histoire première. 

Sourd de Chartres. 

5, y T N jeunehommefilsd’un Ar- 
„ tifan, fourd & muet denaif- 
5> fance, commença tout d’un coup 
„ à parler au grand étonnement de 
5, toute la Ville, On futde lui que 
„ quelques trois ou quatre mois 
„ auparavant , il avoir entendu le 
„ fon des cloches, & avoit été ex- 
„ trêmement furpris de cette fen- 
„ fation nouvelle & inconnue. En- 
„ fuite il lui étoit forri comme une 
„ elpéce d’eau de l’oreUle gauche, 



( ) 

s, & il avoit entendu parfaitement 
>, des deux oreilles. Il fut ces trois 
,, ou quatre mois à écouter fans 
„ rien dire , s’acoûtumant à ré- 
,) péter tout bas les paroles qu’il 
„ entendoit , & s’affermiiîant dans 
)) la prononciation & dans les idées 
„ atachées aux mots. Enfin il fe 
„ crut en état de rompre le filen- 
« ce , & il déclara qu’il parloit , 
„ quoique ce ne fût encore qu’im- 
„ parfaitement. Aufli - tôt des 
„ Théologiens habiles l’interroge- 
„ rent fur fon état pafiTé , & leurs 
„ principales queftions roulèrent 
„ iur Dieu, fur l’Ame , fur la bon- 
„ té , ou la malice morale des ac- 
„ tions. Il ne parut pas avoir pouf- 
„ fé fes penfées jufques-là. Quoi- 
5, qu’il fût né de parens Catholi- 
„ liques, qu’il affiliât à la MelTe , 
„ qu’il fût inllruit à faire le ligne 
„ de la Croix , & à fe mettre à 
„ genoux dans la contenance d’un 
5, homme qui prie , il n’avpit ja- 



C ^99 ) 

5, mais joint à cela aucune inten- 
5, tion , ni compris celle que les 
„ autres y joignoient : il ne favoit 
„ pas bien diÜindement ce que 
„ c’étoit que la mort , & il n’y 
„ penfoit jamais. Il menoit une 
„ vie purement animale, toute oc- 
9, cupée des objets fenfibles & pré- 
9, fens , & du peu d’idées qu’il re- 
„ cevoit par les yeux. Il ne droit 
„ pas même de la comparaifon 
„ de ces idées tout ce qu’il fem- 
„ ble qu’il auroit pû en tirer. Ce 
« n’eft pas qu’il n’eût naturelle- 
„ ment de l’efprit , [ a ] mais 
,, l’efprit d’un homme privé du 
„ commerce des autres , cil fi peu 
„ cultivé , fi peu exercé , qu’il ne 
„ penfoit qu’autant qu’il y étoit in- 
„ difpenfablement forcé par les ob- 
„ jets extérieurs. Le plus grand [^] 

[ Æ ] Ou plûtôt la faculté d’en avoir , car 
autrement la penfée feroit fauffe & contra- 
dictoire avec ce qui fuit. 

[ ^ 3 Tout le fond. M. de Fontenelle 



( 300 ) 

„ fond des idées des hommes eft 
„ dans leur commerce récipro- 
^ que. „ 

Cette Hiftoire connue de toute 
la Ville de Chartres , fe trouve 
dans celle de l’Académie des Scien- 
ces [a ]. f ,11e eh très-bien racon- 
tée ; mais fi on jugeoit M. de Fon- 
teneile fur ce léger fondement , on 
ne le croiroit pas un grand Métaphy- 
ficien. Auiîi ne pafiTe t’il pas pour 
l’être ; & je penfe que , quelque 
fage que foit l’imagination de ce 
célébré Ecrivain , elle l’eût diffi- 
cilement porté à la Métaphyfique ; 
ou il eût tout tenté pour en arra- 
cher les chardons , & n’y fouflrir 
que des fleurs , & par-là il eût tout 
gâté. 

l’affiirme fans y penfer , lorfqu’il dit que ce 
Soüràn^ avait cjue les idées qu'il recevait par tes 
yeux ; car il s’enfuit qu’aveugle il eût été fans 
idées. 

[_ a 1703. p. 19. de VHiJl. 

m 



( 301 ) 



Histoire IL 

un Homme fans idées morales. 

D Epuis plus de quinze ans il y a 
à l’Hôtel de Conti un Tour- 
neur de broche ^ qui, n’ayant rien 
de fourd fi ce n’eft l’efprit , répond 
qu’il a été au Potager , lorfqu’on 
lui demande s’il a été à la MefTe. 
Il n’a aucune idée acquife de la Di- 
vinité , & lorfqu’on veut favoir de 
lui s’il croît en Dieu , le coquin dit 
que non , & qu’il n’y en a point. 
Ce fait pafTe dans cet Hôtel pour 
le duplicata de celui de Chartres, 
auquel pour cette raifon je l’ai 
joint. 




( ^oi ) 



Histoire III. 

r Aveugle de Chefelden. 

P Our voir , il faut que les yeux I 
foicnr, pour ainfi dire , à l’unif- 
Ion des objets. Mais fi les parties 
internes de cet admirable organe 
n’ont pas leur pofition naturelle , 
on ne voit que fort confufément. 

M. de Voltaire, Elémens de la 
E^bilofbphic de Newton, Chap. 6. 
raporte que l’aveugle né âgé de 
14 ans , auquel Chefelden abatit la 
cararade , ne vit , immédiatement 
après cette opération , qu’une lu- 
mière colorée , fans qu’il pût dif- 
tinguer un globe d'un cube , <& 
qu’il eût aucune idée' d’étendue , 
de dillance , de hgure , &c. Je 
crois , 10. que faute d’une juile po- 
fition dans les parties de l’oeil , la * 



. ( 303 ) 

vifion devoir Ce faire mal ; ( pour 
qu’elle fe récablilTe , il que le 
criftalin détrôné ait eu le tems de 
fe fondre , car il n’eft pas nécefTai- 
re à la vûe. ) 20. S’il vit de la lu- 
mière & des couleurs , il vit par 
conféquent de l’étendue. 30, Les 
aveugles ont le taft fin , un fens 
profite toûjours du défaut d’un au- 
îens : les houpes nerveufes , non 
perpendiculaires , comme par tout 
le corps , mais parallèles & longi- 
tudinalement étendues jufqu’à la 
pointe des doigts , comme pour 
mieux examiner un objet; ces hou- 
pes , dis-je , qui font l’organe du 
taél , ont un fentiment exquis dans 
les aveugles , qui par conféquent 
acquiérent facilement par le tou- 
cher. les idées des figures , des dif- 
tances : &c. Or un globe attenti- 
vement confidéré par le toucher, 
clairement imaginé & conçû , n’a 
qu’àfe montrer aux yeux ouverts; 
il fera conforme à l’image , ou à 



( 304 ) 

l’idée gravée dans le cerveau ; & 
confé-iuemment il ne fera paspof- 
fible à l’\me de ne pas diitingner 
cette figure de toute autre , fi l’or- 
gane dioptr^que a l’arangement 
interne nécefiTaire à la vilion. C’eft 
ainfi qu’d elt aufli impoflible aux 
doigts d’un très-habile Anatomille 
de ne pas reconnoître, les yeux fer- 
més , tous les os du corps humain, 
de les emboiter enfemble , & d’en 
faire un fquelette , qu’à un parfait 
Muficien de ne pas relferrer fa glot- 
te , au point précis , pour prendre 
le vrai ton qu’on lui demande. Les 
idè s reçûës par les yeuxfe retrou- 
vent en touchant , & celles du tad, 
en voyant. 

D’ailleurs on étoit prévenu pour 
ce qui avoit été décidé avant cette 
opération , par Locke p. 97. 98. 
fur les problème du favant Moli- 
nenx ; c’elf pourquoi j’ofe mettre 
en fait de deux choies, l’une : Ou 
on n’a pas donné le teins à l’organe 

diopticjue 



( 305 ' ) 

dioptique ébranlé , de fe remettre 
dans fon affiéte naturelle ; ou à 
force de tourmenter le nouveau 
voyant , on lui a fait dire ce qu’on 
éroit bien aife qu’il dît. Car on a, 
pour appuyer l’erreur , plus d’a» 
drefTe , que pour découvrir la vé-* 
rité. habiles Théologiens 

interrogèrent le fourd de Chartres, 
s’artendoient à trouver dans la na- 
ture de l’Homme des jugemens 
antérieurs à la première fenfation. 
Mais Dieu, qui ne fait rien d’inuti- 
le , ne nous a donné aucune idée 
primitive , meme , comme on l’a 
dit tant de fois , de fes propres at- 
tributs ; & pour revenir à l’aveugle 
de Chefelden , ces jugemens lui 
euflent été inutiles pour dillinguer 
à la vûë le globe d’un cube : il n’y 
avoit qu’à lui donner le tems d’ou- 
vrir les yeux & de regarder le ta- 
bleau compofé de l’Univers. Lorf- 
que j’ouvre ma fenêtre , puis-je au 
premier inftant diitinguer les ob- 



( 3o6 ) 

jets ? De même le f&uce peut paroî tre 
grand comme t4ne maïfon , lorlque 
c’eft la première fois qu’on apper- 
çoit la lumière. Ce qu’il y auroit 
là d’étonnant , c’elt qu’un homme, 
qui voit les chofes fi fort en grand , 
n’eût aucune perception de gran- 
deur , comme on le dit contradic-- 
toirçment. 



Histoire IV, 

Ou Méthode d' Amman pour ap* 
prendre aux fourds à parler. 

V Oici la Méthode félon laquelle 
Amman apprend à parler en 
peu de tems aux fourds & muets 
de nailfance. [ zz ] i». LeDifciple 

f f? ] Celui qui devient fourd dans l’en^ 
fance avant que de favoir parler , lire & 
éciire devient muet peu-à-peu ; j’ai vérifié 
cette oblervation fur deux fœurs foufdes & 
îîî«çît€S auç j’ai vûçs au F ort Loujs, 



( 307 ) 

touche îe gofierdu Maître qui 
le , pour acquérir par le taéî: VV 
dée , ou la perception du tremble- 
ment des organes de la parole, 
an. Il examine lui* même de la mê- 
me maniéré fon propre gofier ^ ëû 
tâche d’imiter les mêmes mouve- 
mens *que le toucher lui a déjà fait 
apercevoir. 30. Ses yeux lui fer-^ 
vent d’oreilles, ( félon l’idée d’Am- 
man , ) c’elt-à dire , il regarde at- 
tentivement les divers mouvemens 
delà langue, delà mâchoire, & de§ 
lèvres , lorfque le Maître \_a~] pro- 
nonce une lettre. 4®. Il fait Ips 
mêmes mouvemens devant un mi? 
roir, & les répète jufqu’à une par- 
faite exécution. 5P. Le Maître fer? 
re doucement les narines de fqri 
écolier pour raccoûtumer à ne faire 
paîTer Tair que par la bouche. 6 q. Il 
écrit la lettre qu’il fait prononcer^ 
pour qu’on l’êtudie , & qu’on 1^ 
prononce fans ceîTe en particulier, 
r ] On commence par les voyelles 



( 3o8 ) 

Les fourds ne parlent pas, com- 
me on le croit , dès qu’ils enten- 
dent ; autrement nous parlerions 
tous facilement une langue étran- 
gère , qui ne s’aprcnd que par 
l’habitude des organes à la pronon- 
cer : ils ont cependant plus de fa- 
cilité à parler ; c’eft pourquoi l’ouïe 
qu’Amman donne aux fourds , eft 
le grand midere & la baze de fon 
art. Sans doute à force d’agiter le 
fond de leur gorge , comme ils 
voient faire , ils Tentent à la faveur 
du canal d’Euftachi un ^ tremble- 
ment , une titillation , qui leur fait 
diïtinguer l’air fonore de celui qui 
ne l’ed pas , & leur apprend qu’ils 
parlent , quoique d’une voix rude 
& grolliere , qui ne s’adoucit que 
par l’exercice & la répétition des 
mêmes Tons. Voilà l’origine d’u- 
ne fenfation qui leur étoit incon- 
nue ; voilà le modèle de la fabri- 
que de toutes nos idées. Nous 
n’aprenons nous-mêmes à parier , 



C 309 ) 

qu’à force d’imiter les fons d’au- 
trui , de les comparer avec les nô- 
tres , & de les trouver enfin reifem- 
blans. Les oifeaux, comme on l’a dit 
ailleurs , ont la même faculté que 
nous , le même rapport entre les 
deux organes , celui de la parole , 
& celui de l’ouïe. 

Un fourd donne de la voix , 
telle qu’elle foit , dès la première 
leçon d’Amman. Alors tandis que 
la voix fe forme dans le larinx, on 
lui apprend à tenir la bouche ou- 
verte , autant , & non plus qu’il 
faut pour prononcer telle ou telle 
voyelle. Mais comme ces lettres 
ont toutes beaucoup d’affinité en- 
tr’elles , & n’exigent pas des mou- 
vemens fort diftèrens , les fourds , 
& même ceux qui ne le font pas , 
ne tiennent pas la bouche précifé- 
ment ouverte au point néceflaire ; 
c’eft pourquoi ils fe trompent dans 
la prononciation ; mais il faut 
aplâudir cette méprife , loin de la 



( 3ÏO ) 

t'élever ; parce qu’en tâchant de ré~ 
péter la même faute , [ qu’ils ne con- 
nbilTent pas ] ils en font une plus 
jhcureufe , & donnent enfin le ion 
qu’on demande. 

Une phifionomie fpirituelle , un 
âge tendre a J les organes de 
la parole bien conditionnés, voilà 
ce qu’Amraan exige de fon Difci- 
ple, & il préféré l’hyver aux autres 
faifons , parce que l’air condenfé 
par le froid , rend la parole des 
lourds beaucoup plus fenfibleà eux- 
mêmes, Notre cerveau eü origi- 
nairement une mafife informe, fans 
nulle idée; il a feulement la facul- 
té d’en avoir , il les obtient de l’é- 
ducation , avec la pui fiance de les 
lier , & de les combiner enfemble. 
Cette éducation confifte dans un 
pur mécanifme , dans l’aéfion de la 

[ ] Depuis huit ans jufqu’àquînïe. Plus 

jeunes , ils font trop badins , & ne fentent 
pâs futilité de ces leçons ; plus vieux , leurs 
bi-ganes font engourdis. 



1 3IÎ ) 

parole de l’un, fur l’ouïe de Tautfe, 
qui rend les mêmes fons & ap- 
prend les idées arbitraires qu’on a 
attachées à ces fons : ou , [ pour ne 
pas quitter nos fourds ], dans l’im- 
preflion de l’air & des fons qu’on 
leur fait rendre à eux-mêmes ma- 
chinalement, comme je l’ai dit , fur 
leur propre nerf acouftique, qui elf 
une des cordes , fi l’on me per- 
met de m’exprimer ainfi , à ia fa- 
veur defquelles lesfons & les idées 
Vont fe graver dans la fubllance 
médullaire du cerveau , & jettent 
ainli les premières femenees de i’ef- 
prit & de la raifon. 

Amnàan a tort de croire que le 
défaut de la luette empêche de 
parler. M. Altruc [ ^ ] & plufieurs 
autres Auteurs [ ^ ] dignes de foi 
ont des obfervations contraires. 
Mais il faut d’ailleurs une parfaite 
organifation , & comme une com- 

Æ 3 De, Morb. Vener. 

[ ^ 3 Bartholin, Hildanus , Faliope,&G, 

V 4 



( 312 ^ ) 

muftication qui s’ouvre en quelque 
forte au moindre fignal , du cer- 
veau aux nerfs des inftrumens qui 
fervent à parler. Sans ces organes 
naturellement bien faits, les lourds 
inüruits par Amman pourro’ent 
bien un jour entendre les amres 
parler , & mettre leurs penfées par 
écrit , mais ils ne pourroient jamais 
parler eux -mêmes. Il faut aufii 
des organes [ ^ ] bien condition- 
nés , lorfqu’on aprend un Animal 
à parler , ou qu’on l’inÜruit pour 
divers ufages. Un fourd , & par 
conféquent muetdenaiflànce, peut 
apprendre à lire & à prononcer un 
grand nombre de mots dans deux 
mois. Amman en cite un qui fa- 
voit lire & réciter par mémoire 
î’Oraifon Dominicale au bout de 15-. 
jours. U parle d’un autre enfant 
qui dans un mois apprit à bien pro- 
noncer les lettres, à lire, & à éçri- 

[ « ] Sî on en croit M. Locke , on peiat 
rendre un Perroquet raifonnabie. 



( 313 ) 

re pafTablement : il favoit même 
alltz bien l’ortographe. Le plus 
court moyen de l’enfeigncr aux 
fourds , & de leur faire retenir plus 
aifémi.nt les idées des mots, c’eft 
de leur faire coudre , ou joindre en- 
femble les lettres [qu’ils entendent 
â leur maniéré & qu’ils répètent 
fort exactement, ] dans leur tête, 
dans leur bouche & fur le papier. 
La dihiculté des combinaifons doit 
être proportionnée à l’aptitude du 
Difciple ; on mêle des voyelles, des 
demi-voyelles , des conformes , les 
unes & les autres , tantôt devant, 
tantôt derrière : mais dans le com- 
mencement on reculeroit , pour 
vouloir trop avancer. Les idées 
ïiaiflantes de deux ou trois lettres 
fero'ent troublées par un plus grand 
nombre ; l’efprit fe replongeroit 
dans fon cahos. 

Après les voyelles , on vient aux 
demi voyelles , & aux confonnes , 
§i aux lettres les plus faciles de ces 



r 



C ) 

dernieres , enfin à leurs combinai» 
fons les plus ailées : & lorfqu’on 
fait prononcer toutes les lettres i 
on fait lire. 

La lettre M féparée de rÆmuetj 
qui tient à elle dans la prononcia- 
tion, s’apprend parla main que le 
fourd enfonce dans fort goficr , & 
î’elfort qu’il fait pour fermer la 
bouche en parlant. 

La lettre N fe prononce en re- 
gardant dans le miroir la fituation 
de la langue , & en portant une main 
au nés du Maître, & l’autre au fond 
de fa bouche , pour fentir le trem- 
blement du larinx , & comme l’air 
fonore fort des narines. 

Les fourds aprennent la lettre L 
en n’appliquant leur langue qu’aux ' 
dents fupérieures , incilives & ca- ' 
nines , & à la partie du palais voi- 
fine de ces dents : cette aftion étant 
faite, on leur fait figne avec la main 
de faire fortir leur voix par la bou- 
che. 



Dans la lettre R la voix s’éîéve, 
faute en quelque for-.e & fe ronapt. 
Î1 faut du temspour acquérir la fou- 
pledé & la mobilité hécelT.’ire à 
cette prononciat^'on. Cieperdantje 
commence , dit ry\ureur, par met- 
tre la main du lourd dans ma bou- 
ché , pour qu’il touche en quelque 
forte ma prononciation , & apper* 
çoive comme ce fon eil modifié ; 
ëc en même tems , il fe doit regar- 
der dans mt miroir , pouf exami- 
ner le tremblement & la fiuéluàtion 
de la langue. 

C’eft encore dans îemiroii , qu’on 
apprend à rendre la langue convexe, 
autant qu’il le faut pour prononcer 
enfemble ch , fur-tout fi on exami- 
ne avec la main comment l’air fort 
de la bouche 

Pour prononcer K , T , P , on 
fait attention aux mouvemens de 
la bouche & de la langue duIMaitre, 
& on examine toujours avec les 
doigts le mouvement de fongofier. 



C ) 

L’at fe prononce comme K S. 
Il faut donc l'çavoir combiner deux 
confonnantes limples , avant que de 
pafTer aux confonnantes doubles. 
Tous les fourds prononcent allez 
facilement les conionncsfimples, Si 
fur tout la lettre H. Elles ne font 
qu’un air muet ou peu fonore , qui, 
en fermant ou en ouvrant les con- 
duits , fort lucceflivement, ou tout- 
à-coup. 

Lorfque le Difciple fait pronon- 
cer féparérr.ent chaque lettre de 
î’Alphabet , il faut quil s’accoûtu- 
me à prononcer, la bouche fort ou- 
verte , les confonnes & les demi- 
voyelles , pour que les lèvres & les 
dents ne l’empêchent pas de voir 
dans le miroir les mouvemens de la 
langue, Enfuite il doit peu- à-peu 
s’exercer à les prononcer à toutes 
fortes d’ouvertures : & lorfqu’enfin 
on a acquis cette faculté, on prend 
deux ou trois lettres qu’on tâche 
de prononcer de fuite , ou fans in- 



C 317 ) 

terruption , fuivant l’habileté qu’on 
a déjà. 

L’Ecolier ayant fait ces progrès, 
lit une ligne d’un livre & répété par 
cœur les mêmes mots, après que le 
Maître , qu’il examine attentive- 
ment, les a prononcés. D’un coup 
d’œil par ce moïen il imite feul les 
fons qu’il lit, comme s’il les enten- 
doit , parce que l’idée lui en elt ré- 
cente & bien gravée. 

Amman remarque que c’eftàpeu 
prés par le même diamètre de l’ou- 
verture de la bouche qu’on pro- 
nonce 0 , U, e^i^Oye, U, e: mi 
n y ng y P y t y k \ ck y k y Toutes 
ces lettres fortent du fond du go- 
fier. Ainfi elles font fort difficiles 
à diffinguer par un fourd. Aufli 
prononce-t’il mal , jufqu’à ce qu’il 
ait appris beaucoup de mots ; mais 
enfin il elt de fait qu’il répété avec 
le tems & comprend fort bien les 
difcours d’autrui. 

Les exploïfives , / , ^ ^ , ne fe 



( 3iB ) 

prononcent pas fans quelque éleva 
tion apparente du larinx ; elles fe 
diftinguent pardà nafales 
fig. La prononciation deslettres 
ch y efl fenfible à l’œil ; c’eft com- 
me en lifant, qu’un fourd conçoit 
ce qu’on lui dit ; il eil bon de lui 
parler dans la bouche pour mieux 
îe faire entendre , lorfqu’il s’eit dé jà 
entendu lui- même , comme on l’a 
dit î mais on l’inilruit mieux par 
la vûë & le toucher , Aures funt 
in ociilis y dit fort bien l’Auteur 
du Traité de Loquelâ, p. lox. j 
Le Difciple fait -il enfin lire & | 

parler , on commence par lui ap- | 
prendre les noms des chofes qui ' 
Oi;t le plus d’ufages, & qui fepré- 
fentent le plus familièrement, com- 
me dans l’éducation de tous les | 
enfans ; les fubflantifs , les adjec-? | 
tifs , les verbes , les adverbes , les i 
conjonctions , les décHnaifons , les 
conjugaifons , & les contrarions 
particulières de la langue qu’pn j 
enieigne, 



( 319 ) 

Amman finit fon petit , maïs ex^ 
cellent traité , par donner l’Art de 
corriger tous les défauts du langa- 
ge ; mais je ne le fuivrai pas plus 
loin, Cette Méthode efi d’autant 
plus au defilis du Bureau Typogra- 
phi que , & du ^adrille des En- 
fans , qu’un fourd-né plus animal 
qu’un enfant a, par fon feul infiinél, 
déjà apris à parler. Le favant Maî- 
tre des fourds aprend à la fois & 
en p^eu de tems à parler , à lire , 
&à'4tîrire fuivant les régies del’or- 
tographe , & tout cela , comme 
vous voyez , machinalement ou par 
desfignes fenfibles, qui font la voie 
de communication de toutes les 
idées. Voilàundeces hommes dont 
il efi; fâcheux que la vie ne foit pas 
proportionnée à Futilité dont elle 
ell au public, . 

Réflexions fur V E dueation. 

Rien reUemble plus aux Dif* 



( 3^0 ) 

ciples d’Amn-^an, que les enfans : 
il faut donc les traiter à peu pi ès 
de la mêrne mau'ere. Si on veut 
imprimer trop de mouvemens dans 
les mufcles , & trop d’idées ou de 
fenfations dans le cerveau des 
fourdsjla confulion fe met dans les 
uns & dans les autres. De même 
la mémoire d’un enfant , le difcer- 
nement qui ne fait que d’éclore , 
font fatigués de trop d’ouvrage. La 
foiblefTe des fibres & des efprits 
exige un repos attentif. Il'Ofaut 
donc , 1°. ne pas devancer la rai- 
fon , mais profiter du premier mo- 
ment qu’on la voit paroître , pour 
fixer dans l’efprit le fens des mots 
appris machinalement : Suivre 

àlapifleles progrès del’ Ame, T voi- 
ci comment la rail'on fe développe : ) 
en un mot obferver exaétement à 
quel dégré arrêter, pour ainfi dire, 
le thermomètre du petit jugement 
des enfans , afin de proportion- 
ner à fa fphère , fucceffivement 

augmen- 



( 32.1 ) 

augmentée, l’étendue des connoîf- 
fances dont il faut l’embellir & lè 
fortifier ,& de ne faire travailler l’ef- 
prit, ni trop, ni trop peu. 3®. De il 
tendres cerveaux font comme une 
cire molle dont les imprelîions ne 
peuvent s’effacer , fans perdre tou- 
te la fubftance qui les a reçûèfs ; 
de-là les idées fauflés , les mous vul- 
des de fens : les préjugés deman" 
dent dans la fuite une refonte donc 
peu d’efprits font fufceptibles , & 
qui dans l’âge turbulent des paf- 
fions devient prefque impoffible. 
Ceux qui font chargés d’inflruire 
un enfant , ne doivent donc ja- 
mais leur imprimer que des idées 
il évidentes , que rien ne foit ca- 
pable d’en éclipfer la clarté : mais 
pour cela il faut qu’ils en ayent eux- 
mémes de femblables , ce qui eft 
fort rare. On enfeigne , comme 
on a été enfeigné ; & dedâ cette 
infinie propagation d’abus & d’er- 
reurs. La prévention pour les 



, ( 332 ^ ) 

premières idées eft la fourcë de 
toutes ces maladies de refprit. On 
les a acquifes machinalement , & 
fans y prendre garde , en le fami- 
liarifant avec elles , on croit que 
ces notions l’ont nées avec nous. 
On Abbé de mes amis croyoit 
que tous les hommes étoient Mu- 
ficiens-nés , parce qu’il ne fe fou- 
venoitpas d’avoir apris les airs avec 
lefquels fa nourrice l’endormoit. 
Tous les hommes font' dans la mê- 
me erreur , & comme on leur a 
donné à; tous les mêmes idées, s’ils 
ne parloient tous que François , ils 
feroient de leur langue le même 
phantôme que de leurs idées. Dans 
quel cahos , dans quel labyrinthe 
d’erreurs & de préjugés la mauvaife 
éducaticnnenoiis plonge-t’elle pas ! 
& qu’on a grand tort de permettre 
aux enfans des raifonnemens fur 
des chofes dont ils n’ont point d’i- 
dées , ou dont ils n’ont que des 
idées confufes ! 



( 32^3 ) 



Histoire V. 

Enfant trouvé parmi des 
Ours. 

U N jeune enfant , âgé de dix 
ans , fut trouvé l’an 16(54. 
parmi un troupeau d’Ours, dans 
les forêts qui font aux -confins de la 
Lithuanie &dela Ruiïie. Il étoit 
horrible à voir ; il n’avoit ni l’ufage 
de la raîfon , ni celui de la pa- 
role : fa voix & lui- même n’a- 
voient rien d’humain , fi ce n’eft 
îa figure extérieure du corps. Il 
marchoit fur les mains & fur les 
pieds , comme les quadrupèdes : 
leparé des Ours il fembloit les 
regretter ; l’ennui & l’inquiétude 
ctoient peints fur fa phyfionom'fe, 
lorfqu’il fut dans la fojiété des 
hommes 3 on eût dit un prifonnier 

X X 



( 3M ) 

( & il fe croyoit tel ) qui ne cher- 
choit qu’à s’enfuir , jufqu’à ce 
qu’ayant apris à lever fes mains 
contre un mur , & enfin à fe tenir 
debout fur fes pieds , comme un 
enfant ou un petit chat , & s’étant 
peu- à- peu accoûtumé aux alimens 
des hommes , il s’aprivoifa enfin 
après un long efpace de tems , & 
commença àproférerquelquesmots 
d’une voix rauque & telle que je 
l’ai dépeinte. Lorfqu’on l’interro- 
geoit fur fon état fauvage , fur le 
tems qu’il avoit duré , il n’en avoit 
pas plus de mémoire , que nous 
n’en avons de ce qui s’efi: pafié pen- 
dant que nous étions au berceau. 

Conor ( a ) qui raconte cette 
Hiftoire arrivée en Pologne pen- 
dant qu’il étoit à Varfovie à la Cour 
de Jean Sobiefki , alors fur le Thrô- 
ne , ajoute que le Roi même , 
plüfieurs Sénateurs , & quantité 
d’autres habitans du Pays dignes 

(a ) Pages 133 , 134, isr , EvangMed. 



( ) 

de foi , lui aiTûrerent comme un 
fait confiant, &dont perfonne ne 
doute en Pologne , que les en- 
fans font quelquefois nourris par 
des ours , comme Rémus & Rq- 
mulus le furent par une LouvÊi. 
Qu’un enfant foit à fa porte , ou 
proche d’une haye , ou lailTé par 
imprudence feul dans un champ , 
tandis qu’un ours affamé pâture 
dans le voifinage , il eft aulfi-tôt 
dévoré & mis en pièces ; mais s’il 
eft pris par une ours qui allaite , 
elle le porte où font fes petits , 
aufquels elle ne fert pas plus de 
mere & de nourrice qu’à l’enfant 
même , qui quelques années après 
efl quelquefois aperçu & pris par 
les chaffeurs. 

Conor cite une avanture fembla- 
ble à celle dont il a été témoin , & 
qui arriva dans le même lieu ( à 
Warfovie en i66ç , ) & qui fe 
paffa fous les yeux de M. Wan- 
den nommé Brande de Cleverf- 

X 3 



C 32.^ ) 

kerk , Ambafladeur en Angleterre 
l’an 1699. Il décrit ce cas , tel 
qu’il 1 ui _a été fidèlement raconté 
pat cet AmbafTadeur , dans fon 
Traité du Gouvernement du 
Royaume de Pologne. 

J’ai dit que ce pauvre enfant dont 
parle Conor , ne joüifToit d’aucunes 
lumières de la raifon i la preuve en 
efl qu’il ignoroit la mifcre de fon 
état , & qu’au lieu de chercher le 
commerce des hommes, illesfuyoit, 
&ne défiroit que de retourner avec 
fes ours. Ainfi , comme le remar- 
que judicieufement notre Hilto- 
rien , cet enfant vivoit machinale- 
ment, & ne penfoit pas plus qu’une 
bête, qu’un enfant nouveau- né , 
qu’un homme qui dort , qui eft en 
léthargie , ou en apopléxie. 



CisSîi? ' 



( 32-7 } 



Histoire VI. 

^es Hommes fauvages , 

Satyres. 

L Es hommes fanvages, (a) afîez 
communs aux Indes & en Afri- 
que , font apellés Avaug-outang 
par les Indiens , & ^o 'ias morrou- 
par les Afriquains. 

Ils ne font ni gras ni maigres : ils 
ont le corps quarré , les membres 
fi trapus & li mufculeux , qu’ils font 
très-vîtes à la courie , & ont une 
force incroyable. Au-devant du 
corps ils n’ont de poil en aucun 
endroit ; mais par derrière , on di- 
roit d’une forêt de crins noirs dont 
tout le dos eft couvert & hérilfé. 

( «î ) Il y a deux ans qu’il parut à la poire 
faint Laurent un grand Singe , fèmblableau 
Satyre de Tulpius'. 

X 4 



( 32-8 ) 

La face de ces animaux reflembîe 
au vilage de l’homme : mais leurs 
mrrines font camufes courbées, 
& leur bouché eft ridée & fans 
dents. 

Leurs oreilles ne différent enrien 
de celles des hommes , ni leur poi- 
trine i car les Satyres femelles ont 
de fort gros tétons , & les mâles 
n’en ont pas plus qu’on n’en voit 
communément aux hommes. Le 
nombril eft fort enfoncé , & les 
membres fupérieurs & inférieurs 
reffemblent à ceux de l’homme, 
comme deux gouttes d’eau , ou 
un œuf à un autre œuf. 

Le coude eft articulé , comme 
le nôtre ; ils ont le même nom- 
bre de doigts , le pouce fait com- 
me celui de l’homme , des molets 
aux jambes , & une bafe à la plante 
du pied , fur laquelle tout leur 
corps porte comme le nôtre, lorf- 
qu’ils marchent à notre maniéré, 
ce qui leur arrive fouvent. 



( nç > 

Pour boire , ils prennent fort 
bien d’une main l’anl'e du gobe- 
let , & portent l’autre au fond du 
vafe ; enfui te ils efluient leurs lè- 
vres avec la plus grande propreté. 
Lorfqu’ils fe couchent, ils ont aufR 
beaucoup d’attention & de déli- 
catelîe , ils fe fervent d’oreiller & 
de couverture dont ils fe cruuvent 
avec un grand foin , lorfqu’ils font 
aprivoifés. La force de leurs muf- 
cles, de leur iang & de leurs ef- 
prits , les rend braves & intrépi- 
des , comme nous-mêmes : mais 
tant de courage elt refervè aux mâ- 
les , comme il arrive encore dans 
l’efpéce humaine. Souvent ils fe 
jettent avec fureur fur les gens'mê- 
me armés, comme fur les femmes 
de les hiles, aufquelles ils font à la 
vérité de plus douces violences. 
R en de plus lafeif , de plus im- 
pudique & de plus propre à la for- 
nication que ces animaux. Les 
femmes de l’Inde ne font pas ten- 



( 330 ) 

tées deux fois d’aller les voir dan$ 
les cavernes , où ils fe tiennent ca- 
chés. Ils y font nuds , & y font 
l’amour avec auffi peu de préjugés 
que les chiens. 

Pline , S. Jérôme & autres nous 
ont donné d’après les Anciens des 
defcriptions fabuleufes de ces ani- 
maux kfcifs , /Comme on en peu 
juger , en les comparant avec celle- 
ci. Nous la devons à Tulpius. 
Médecin d’Amlterdam .( a ) Cet 
Auteur ne parle du Satyre .qu’il a 
vû , que comme d’un animal ; il 
n’eit occupé qu’à décrire les par- 
ties de fon corps, fans faire men- 
tion s’ilparloit &s’ilavoit des idées. 
Mais cette parfaite relTemblance 
qu’il reconnoît entre le corps du 
Satyre & celui des autres hommes, 
me fait croire que le cerveau de 
ce prétendu animal eft originaire- 

( a ) Obfervat, Med. Ed. d’Elzev. X». 
III. C. Lvi. p. 270. 



( 331 ) 

ment fait pour fentir & penfer 
comme le nôtre. Les raifons d’a- 
nalogie font chez eux beaucoup 
plus fortes que chez les autres ani- 
niaux. 

Plutarque parle d’un Satyre qui 
fut pris en dormant & amené à 
Sylla : la voix de cet animal ref- 
fembloit au hannilTement des che- 
vaux & au bêlement des boucs. 
Ceux qui dès l’enfance ont été éga- 
rés dans les forêts , n’ont pas la 
voix beaucoup plus claire & plus 
humaine ; ils n’ont pas une feule 
idée , comme on Ta vû dans le fait 
raporté par Conotv je ne dis pas 
de morale, mais de leur état, qui 
a paffé comme unfonge, ou p!û- 
tôt , fuivanf l’expreflion prover- 
biale , comme un rêve à la Suifle , 
qui pourroit durer cent ans fans 
nous donner une feule idée. Ce- 
pendant ce font des hommes &tout 
le monde en convient. Pourquoi 
donc les Satyres ne feroient-ils que 



( 332 - ) 

des animaux ? s’ils ont les inftru- 
mens de la parole bien organifés , 
il efl facile de les inftruire à parler 
& à penfer , comme les autres Sau- 
vages : je trouverois plus de diffi- 
culté à donner de l’éducation & 
des idées aux fourds de naiflance. 

Pour qu’un homme croye n’a- 
voir jama's eu de commencement, 
ii n’y a qu’à le lequeflrer de bonne- 
heure du commerce des hommes; 
rien ne pouvant l’éclairer ffir fon 
origine, il croira non -feulement 
n’être point né , mais même ne ja- 
mais finir. Le fourd de Char- 
tres, qui voyoit mourir fes fembla- 
bles , ne favoit pas ce que c’étoit 
que la mort ; car n’en pas avoirune 
perception bien diJtinBe , comme 
M. de Fontenelle en convient , 
c’efl n’en avoir aucune idée. Com- 
ment donc fe pourroit il faire qu’un 
Sauvage qui neverroit mourir per- 
fonne , fur- tout de fon efpéce , 
nefe crût pas immortel ? 



( 355 ) 

Lorfqu’un homme fort de foîî 
état de bête , & qu’on l’a affez 
inftruit pour qu’il commence à ré- 
fléchir , comme il n’a point penfé 
durant le cours de fa vie fauvage , 
toutes les circonftanc^s de cet état 
font perdues pour lui ,il les écoute, 
comme nous écoutons ce qu’on 
nous raconte de notre enfance , 
qui nous paroîtrpit une vraie fable, 
fans l’exemple de tous les autres 
enfans. La naiffance & la mort 
nous paroïtroient également des 
chimères , fans ceux qu’on voit 
naître & mourir. 

Les Sauvages qui fe fouviennent 
de la variété des états par où ils 
ont palfé , n’ont été égarés qu’à un 
certain point ; auffi les trouve-t’on 
marchant comme les autres hom- 
mes fur les piés feulement. Car 
ceux qui depuis leur origine ont 
long-tems vécu parmi les béres, ne 
fc fouviennent point d’avoir exiflé 
dans la fociété d’autres êtres j leur 



( 334 ) 

vie fauvage , quelque longue qu^elle 
ait été , ne les a pas ennuyés , 
elle n’a duré pour eux qu’un inf- 
tant , comme on l’a déjà dit ; 
enfin ils ne peuvent le perfuader 
qu’ils n’avoient pas toujours été 
tels qu’ils fe trouvent au momenît 
qu’on leur ouvre les yeux fur leuf 
mifére, en leur procurant desfen- 
fations inconnues., & l’occafion de 
fe replier fur ces fenfations. 

Je pourrois raporter beaucoup 
d’autres Hi lloiresfemblables. Toute 
la Hollande, & M. Boerhaave mê- 
me, a eu le piaffant fpeéfacle d’up 
enfant lai-lîé dans un défert parmi 
des chèvres ; il fe traînoit & vivoit 
comme ces animaux ; il avoit les 
mêmes inclinations ,1e même fon 
de voix i la même irabécilité étoit 
peinte fur fa phyfionomie. 

Il y aaétuellement à Chàlons en 
Champagne une fille fauvage dont 
on parle beaucoup à Paris. Mais 
je laifie à d’autres tous ces faits ; 



( 335 * ) 

iis fe reffemblent tous , Si quand 
on en a une fois , pour ainfi dire , la 
clef, ils fontauffi inutiles que nos 
obfervations de Médecine : &pour 
ce qui cft du Perroquet ra’fonna- 
ble de M. Locke, c’ell un mauvais 
conte qu’un aufli bon efprit devoit 
rejetter. 



C O N C L V S I O N. 

D e tout ce qui a été dit jufqu’à 
préfent, il ell aifé de conclure 
avec évidence que nous n’avons pas 
une feule idée innée , & qu elles 
font toutes le produit des fenfations 
corporelles. Pour changer mes 
premières preuves en une iorte de 
démonitration plus fenfible , & 
mettre cette vérité dans un jour qui 
la rende à jamais incontettable par 
tout efprit droit & capable d’impar- 
tialité , j’ai rapporté quelques faits 



I- 



( ) 

que perfônne ne révoque en dôütê'^ 
& que le hazard , ou un art admi- 
rable ont fournis aux Fontenelle , 
aux Chefelden , aux Locke , aux 
Amman, auxConor, &c. Ces faits, 
qu’Arnobe ( a ) a connus par con- 

( a ) f'aifons,dît Arnobe , Adverf. Gent^ 
L. II. un trou en forme de lit, dans la terre; 
qu’il foit entouré de murs , couvert dun. 
toit ; que ce lieu ne foit ni trop chaud m 
trop froid ; qu’on n’y entende abfolument 
aucun bruit : imaginons les moyens de n’y 
faire entrer qu’une pâle lüeuf entrecoupée 
de ténèbres. Qu’on mettç un enfant nou- 
veau-né dans ce foûterrain ; que fes fens né 
foient frappés d’aucuns objets ; qu’une Nour- 
rice nuë , en lîlence , lui donne fon lait & 
fes foins. A-t’il befoin d’alimens plus fo-‘ 
lides , qu’ils lui foient portés par la même 
femme : qu’ils foient toûjours de la même 
nature , tels que le pain , de l’eaü froide , 
bue dans le creux de la main. Que céÉ 
enfant fort! de la race de Pluton, ou de Pi- 
thagore , quitte enfin fa folitude à l’âge de 
vingt , trente ou quarante ans ; qu’il paroilfé 
dans l’alfemblée des mortels. Qu’on lui de- 
mande , avant qu’il ait apris à penfer & à par- 
ler ce qu’il eft I ui- même , quel eft fon pere, 
ce qu’il a fait, ce qu’il a penfé, comment 
il a été nourri & élevé jufqu’à ce tems. 

jefture 



( 32-7 ) 

jefture, & fi bien peints, prouvent 
tous léparément ou enfemble la vé- 
rité de ces propolitions. 



Plus ftupide qu’une bête, il n’aura pas plus 
de fentimuns que ie bois, ou le caillou; il ne 
connoîtra ni la terre, ni la mer, ni lesaftres, 
ni les météores , ni les plantes , ni les ani- 
maux. S’il a faim , faute de fa nourriture 
ordinaire, ou plûtôt faute de connoître tout 
ce qui peut y îuppléer, ne fe laiflera-t’il pas 
mourir ? Entouré de feu, ou de bêtes veni- 
meufes , ne fe jettera-t’il pas au milieu du dan- 
ger, lui qui ne fait enrore ce que c’efi: que 
la'crainte ? S’il eft forcé de parler, par l’im- 
prelïïon de tous ces oojets nouveaux dont il 
ell: frapé , il ne fortira de fa bouche béante 
que de fons inarticulés , comme plulîeurs ont 
coutume défaire en pareil cas. Demandez- 
lui , non des idées abftraites & difficiles de Mé- 
taphylique , de Morale , ou de Géométrie, 
mais feulement la plusfimple queftion d’A- 
rithmétique; il ne comprend pas ce qu’il en- 
tend , ni que votre voix puilTe lignifier quelque 
chofe , ni même fi c’eft à lui ou à d’autres que 
Vous parlez. Où eft donc cette portion im- 
mortelle de la Divinité? Où tft cette Ame , 
qui entre dans le corps , fi doâ'- & fi éclairée, 
& qui par le fecours dt l’inftrudion ne fait que 
fe rappeller les ccnnoiflances qu’elle avoit 
infufes ? Eft-ce donc-là cet être fi railoiin.tble, 
& fi fort au-deflus des autres êtres ? Héias î 



f 33S ) 

10. Point d'éducation , point 

d’idé-S. 

20 Point de fens , point d’idées. 

3°. Moins on a de fcns , moins 
on a d’id . es. 

Le lourd- muet de nnlTance, qui 
a des yeux , a plus d’idées ^ plus 
d’avantage pour en acquérir, qu’un 
fourd muet di aveugle. Si un hom- 
me a perdu tous ces trois fens en 
venant au monde , il ne fait ni ce 
qu’il touche , ni ce qu’il goûte ; il 

oui, voilà l’homme; ilvivroit éternellement 
féparé de la focic-té , fans acquérir une feule 
idée. Mais polilfons ce diamant brut , en- 
voyons ce vieux enfant à l’Ecole , quantiim 
mutatus ahiïlü ! l’animal devient homme, & 
homme dode & prudent. N’eft-ce pas ainfi 
que le bœuf , l’âne , le cheval , le chameau , le 
perroquet, &c aprennent les uns à rendre di- 
vers tervices aux hommes , & les autres à 
paner. 

Jufqu’ici ArnObe , que j’ai traduit libre- 
méiit, & en peu de mots. Que cette pein- 
ture eft admirable dans l’original ! C’eft un 
des plus beaux morceaux de l’Antiquité. 
Mais pour le bien rendre, il faudroit avoir 
la plume de M. l’Abbé M... 



( 339 ) 

jouît de ces le. dations , fans les 
connoître. Mais s’il ente , alors, 
comme difoit Amman , les yeux 
font dans fes oreilles, & il aura des 
idées , dont il connoitra l’objet , 
lorfque la vùë lui le’ a rendu" , 
comme je l’ai expliqué à l’artiv-le de 
Chefelden. Pour s’inflruiie & pour 
éviter l’erreur , il faut donc abfo- 
lument des R ns, de que l’un fupp'ée 
à l’autre. S’ils font tous trompés , 
l’Ame l’eft avec eux , comme on 
l’a déjà, dit ; mais s’ils manquent 
tous , le moyen de n’étre pas un 
parfait automate , bien au-delfous 
par confequent de la condition des 
animaux ? 

Qu’il me foit permis , avant de 
finir , de fa're ici , avec M. de 
’Volta're (^lun- d rniere r flexion 
fort importante. // ne faut pas 
cra 'îndte qn tm Jentïfnent 'Œ^hilofo^ 
fhïque puïjfe jamais mûre à La Re- 



( (« ) Leu. Phil.yâr VAme, 



( 3 ^ 0 ) 

ügÎGn d’’iin 'Pays. Les opinions 
des Philolophes peuvent être har- 
d'cs , & non dangereufes. Hors 
de la portée du vulgaire , elles 
(ent par dejf'us prefque toutes les 
têtes n’entrent que dans des ef- 
pr!ts incapables à la vérité de dé- 
fendre des Villes , mais trop fages 
pour les attaquer , pour fonner en 
quelque forte le tocfin & ameuter 
un vil peuple de feftateurs indignes 
de l’êire , trop Phllofophes pour 
troubler l’ordre établi par la fine 
politique. De-là vient que les opi- 
nio's qui ont le plus long-tems 
r gné, n’ont jamais influé fur les 
mœurs , n’ont fait aucun tort au 
grand courant du monde & de la 
focîéîé civile , & cnfn n’ont rien 
dérangé dans les Loix & la Reli- 
gion d’un Etat. 

Je dis plus , c’eft mal connoître 
les Philolophes, que d’accnfer leurs 
mœurs de fe reffentir de la licence 
de leur efprit. Les pallions tran- 



( 341 ) 

quiles du Philofophe peuvent bien 
le porter à la volupté, ( eh! pour- 
quoi fe refuferoit-ilaux plaifirs pour • 
lefquels fes fens ont été faits ? ) mais 
non pas au crime , ni au défordre. 
II n’eft pas en lui non-feulement de 
faire de mauvaifesaftions, mais mê- 
me d’en faire de bonnes , pour pa- 
roître les avoir faites, comme Vel- 
léïusle dit de Caton d’Utique. 
Aufli fage dans fa conduite , que 
libre dans fes difcours , & perfua- 
dé que Dieu n’a point donné la rai- 
fon aux hommes , pour être capti- 
vée & fubordonnée; femblableaux 
Saducéens & aux Efféniens , il ne 
connoît pas de plus beau titre que 
le furnom de Jufte : il voit avec 
douleur la force des préjugés qui 
fubjugue les uns, 8^1e néant desfri- 
volités aufquelles les autres s’aban- 
donnent ; les troubles , les orages fe 

(a ) Nunquàm reâè fecit, ut facere vî-> 
deretur,fed quia aliter facere Donpoterat. L, 
Z. C. 3J-. 



( 34 ^ ) 

forment à fes pieds , rien ne peut 
altérer fa tranquilité ; ( ^) & com- 
me les vertus lont la jullice & la 
vér'té , il n’a pas plus à rougir du 
côté du cœur , que du côté de l’ef- 
prit. Enfin modèle d’humanité , de 
probité & de douceur, lui feu) fuit 
exactement la Loi Naturelle qu’il 
a créée. 

„ Voilà le Pbilofophe , & s’il n’eft ainfi fait, 

„ Il ufurpe ce nom fans en avoir l’effet. ( ^ ) 

Voyez au contraire ceux contre 
lefquels le bras de Thémis s’elt ar- 
mé dans tous les tems ; ce font ou 
des tempéramens ardens , ou des 
efprirs peu éclairés , & toûjours ou 
des fuperftitieux, ou des ignorans. 
Ce n’elt donc ni Bayle , ni Locke , 
ni Spinoja , ni tous ces aimables & 
heureux Philofophes de la fabrique 

( ) Et fi fradus ilhbitur orbis 

Impavidam ferient ruinæ. 

Horat. 

{ i ) DcÛouche. Le I ht lof. Mar. 



( U3 ) 

de Montagne , de Saint Evremont, 
ou de Chaulieu, porté le 

flambeau de la dijcorde dans leur 
""Œ^atrie ; ce font pour la plupart 
des 'The'ologiens qu't ^ayant eû d'a- 
bord l'ambition d'être Chefs de 
Seéfes , ont eû bientôt celle d'être 
Chefs de Tartis. Mais que dis je? 
& peut- on comparer le Fanatifme 
& la Philofophie ? On fait trop qui 
des deux a armé divers fujets con- 
tre leurs Rois : monftres que le Fa- 
natifme plus monftre qu’eux, a vo- 
mis du fond des Cloîtres , & dont 
l’Hiftoire n’a pû nous tranfmettre 
les noms fans horrt ur. Cent Trai- 
tés du Matérialiime font donc beau- 
coup moins à craindre qu’«« 
fénifle impitoyable y ou qu'un ^on~ 
t 'ife ambitieux. 



F I N. 



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rr 




.. » ' 





LETTRE CRITIQUE 



D E 

Mr. DE LA METTRIE, 

SUR 

V HISTO 1 RE N AtURELLE 
' DE Ü AME. 

A Aîadame la. Aiarc^uîfe du 
Chàttelet. 

MADAME, 

'Ai Ih , dr vous aurez, lu peut- 
être atijfi un livre nouveau cjui 
a pour tare , Hifloire naturelle 
de l'Ame. J'ai été fi i'rnpé des 
cenjeéiures abfurdes témérairement haz,ardées 
dans m ouvrage , que je na pu réfifier À 




i LETTRE 

L'eiiZ'ie de pfiblier quelques réflexions que ces 
opmtons mont fait naître. Elles fe font pré- 
fenîéss d’autant plus facilement , que depuis 
quelque terns je fuis moi-même occupé k exa- 
miner la même matière. Mes recherches m'ont 
conduit k des vérités évidentes , entièrement 
oppofées k la doEîrine de cet Ecrivain * (ÿ* 
fai été agréablement furpfis de trouver que 
la Foi a prévenu tomes les découvertes que 
peuvent faire Jur ce fujet délicat les Fhilefo- 
phes les plus pénétrant , en même tems les 
plus attentifs k fe contenir dans les bornes des 
cennoijfances qu'on peut acquérir par les lu- 
mières de la raifon. 

Mon dejfein, MADAME, nefl pas de fui- 
vre l'Auteur dans tous fes écarts ; un volume 
fuffiroit à peine pour les combattre. Je me 
contenterai feulement de faire voir combien 
il a peu examiné le fujet qu'il traite , c^“ 
combien il s'efl laijfé féduire par des opi- 
nions , qui fe préfentent trop communément k 
ceux qui commencent k réfléchir fur ces ma- 
tières epui ne les envifagent que fuperfi- ' 
siellemenî. 

Je n'héfltepas , MADAME , de foumettre • 
ses réflexions k votre jugement ; la juflejfe de ■ 
votre efprit ô' l'étendue de vos connoijjanees 



/ 

C R I T 1 U E. } 

femblent déjà me promsîtie votre frjfyage, 

Fbsis conneijjez. parfaitement les Mona- 
des de Leibnitz, ; vous êtes même le premier 
des Philofophes François qui nous aies d.éve- 
lopé foH ^flême avec toute la clarté dont il 
eji fufceptible : mais , MADAME, vous avez, 
eu la fageffe de nen parler que par rapert k 
la Phyjique des Mixtes , çér d"' abandonner les 
idées de ce Philofophe fur les perceptions 
qitil attribue k fes Etres jimples. Tant cette 
derniere partie de PHypothefe Leibnitienne 
vous a parti au-delà des bornes mêmes de la 
Philofophie. 

Il eût été à fouhaiîer que VHtflorien de 
l’Ame eût fuivi avec autant de circonfpec- 
tion la voie qui conduit à la vérité : mais 
les facultés de fin ame , qu’il a toutes rédui- 
tes k de Jimples fen fixions , pouvoient-elles ne 
pas honteufement P égarer ? 

Cet Auteur entreprend d'abord de nous 
perfuader que la matière nef pas feulement 
fufceptible diaêlivité, ou même dépofiaire du 
mouvement ; mais de plus il paraît fiutentr 
qu elle a la force motrice , eu la puijfince de 
fe mouvoir par elle-même. Or , fi on lui de^ 
mande comment eette puijfince parvient à 
i’Aéle ? comment me matière qui ejî en re 
' ^ 2 



,4 t E T T R E 

fos , vhnt k fe mouvoir ^ ü répond fans ba" 
lancer, cjui cela vient de je ne fai quelle 
'Forme fubftantiellc aûive , par laquelle la 
matière acquiert f exercice aHuel de fa fa- 
culté motrice. lî ou vient encore cette forme 
fubftantielle ? d'une autre matière déjà revê- 
tue de cette forme, ç-t" qui par confèquent a 
déjà reçu le mouvement d'une autre JubJiance 
également aHive. 

N'efl-ce pas là , Jirf^DAME , vifble^ 
ment expliquer le mouvement par le mouve- 
ment , comme Defcartes expliquait l'étendue 
par l'étendue ? Car voit-on autre cbofe , dans 
tout ce vieux jargon inintelligible , qu'une 
communication fuccejfive de mouvemens , 
quune puijfance motrice , laquelle n'efl ja.f 
mais da/ns la matière qui reçoit le mouve- 
ment , mais toujours dans celle qui le lui 
communique , cr quil l'a encore elle-même 
emprunté d’une autre \ de forte qu'en remon- 
tant à la première fubflance matertçlle qui a 
mis les autres en mouvement , Ü s’enfuit 
qn die tient elle-même déaillems fon principe 
d'aéhvité , je veux dire de cette Intelligence 
peprême , univerfelle , qui fe manifefîe fi 
clairement dans toute la Nature. 

Cela pofé , il efi évident I®. que ce n'efi ' 



C Pv I T I U E. s 

pAs da^is la matéve qu on doit chercher Vori- 
gine du mouvement : io. Oïdil eji impojjîhls 
de découvrir quelle efi fa nature , ni com- 
ment il a été communiqué à la matière : 
7^.0. Enfin quil efi abfurde d’sttribuer la puif- 
fance de je mouvoir par joi-mémc , k un 
Etre qui n a que de la mobilité , & qui , 
félon L'Auteur même , n efi quun Etre palfifi, 

Jufques-lk , ÂIADAME , le choix que 
fait notre Ecrivain des Maîtres qui le gui- 
dent , n efi pas heureux j il veut nous éclai- 
rer fur les propriétés de la matière , cr il 
afieBe de marcher dans les ténèbres de l' /In- 
tiquité , çfr de nous offrir par-tout les frivo- 
lités des Scholafliques. 

Il ne fe boine pas à donner a la matière 
un principe moteur intrwfeque : il eût crû 
n avoir pas ccmpletté L'idée que vous avez, 
donnée vous-même , AdAD AA 4 E , des pro- 
priétés des premiers Ehmens , s'il leur eût 
refufé la faculté fenftive. Adais cette faculté 
aîant cela de commun avec la force motrice , 
quelle ne fe wanifefie pas dans tous les 
corps , il a fallu encore ne la regarder que 
comme potentiellement renfermée dans la 
matière j pour que le principe qui navoit 



6 LETTRE 

qiit le pouvoir fenjitif ^ fentît réellement , 
V Auteur a été forcé de recourir k U force 
motrice , comme k une caufe produélrice du 
fentiment. 

Ce nef pas tout ; non content de regar^ 
der les fenfations comme un dévelopement de 
la force motrice , il veut. auf]t que le difcer- 
nement ne foit que la perfection de la fa- 
iiiïté fenjitive. 

Ainji il ny auroit dans r Homme quun 
fetd CT même principe , qui , félon fes duf- 
férens degrés de force cfr dLoClwité , percs- 
roit plus ou moins vite les nuages de l'en- 
fance , Qf‘ ferait toute la prodigieufe variété 
des Ames & des efprits. 

Que pen fez, vous, MADAAdE, de ces 
admirables métamorphofes de la matière , 
vous, qui n’ignorez, pas que Wolf meme a 
dépomllé les Monades Leibnitiennes des 
perceptions qui leur avaient été prodiguées ? 
Crdtez.-voHs qu'une puijfance aCîive , quelle 
qu'en foit l'origine , porte dans la matière 
autre chofe que de l' activité ^ Et quel rap- 
port y a t'il entre la faculté de fentir , qui 
ejt purement paffible , Q' le mouvement tou- 
jours aClif Je vous avoue , MADAME , 
ijie je fiifirois avec plaijîr feecajîon d'a- 



C R I T I Q, U F. 7 

voir Avec vous des Entretiens JldétA^hj/JïqHes 
fur ce fujet. 

Les SchoUjliques ont cm devoir attri- 
buer d la matière une faculté fenftive , fe'- 
rtjfahle comme les autres formes , afin de ne 
■point confondre C Ame matérielle des Ani- 
maux , avec l'Ame fpirituelle de l'Homme, 
C'eft pourquoi , depuis Defcartes même , ils 
ont introduit en Philo fophie ce phantême anti- 
que des Formes fubftantiellcs. Notre Auteur, 
féduit peut-être par des autorités refpeêlables , 
a rappelle ces chimères qu'en ereïoit d jamais 
bannies j il a voulu ranimer des Etres de rai- 
fon , qui ne peuvent que fem,er le doute dans 
l'ejprit des Hommes quipenfent. Chez, lui tout 
efl forme fuhflantielle , matérielle , aLiive, juf- 
qu'à l' Ame fenftive des Animaux , même 
jufqu'à l'Ame raifennable de L'Homme , ô" 
par là rien dx mieux connu , rien de plus fa- 
cile à expliquer que l'infiinH dre. 

D'où il efl facile de voir que cet Ecrivain 
va plus loin que les Scholafliques , dr qu'a leurs 
erreurs il ajoute les fiennes propres. Jl prétend 
d'ailleurs qu'il faut un bien plus grand appa- 
reil de formes , pour élever la matière à la fa- 
culté de fentir , que pour la faire végéter j il 
ne donne dé autre principe que l'Ether, ou le feu, 



8 LETTRE 

jjour expliquer la formation de tous les corps. 
C'ejl comme caufe diredrke , intelligence , quil 
fait joker le plus grand rôle à cet Elément. 
V ms qui connoijfez, jl bien, MADAME, toute 
f énergie 

avez, donné un mémoire mieux écrit quon n a 
fait jufqu à préfent en pareil genre , & qui mé^- 
Yitoit d'étre couronné par les mains de la Phi- 
lofopbie & des grâces , vous conviendrez, avec 
M. Oucfnaj/ que le feu nagit que comme caufe 
matérielle purement infirumentale ; mais en 
même tems ne ferezrvous pas bien furprife de 
voir que notre Auteur , qui cite ce grand 'T’bfo- 
Yicien , ait fi mal examiné fies fentimens , com- 
me vous en pourrés juger en lifant /ô« Traité 
du feu dans le premier volume de fon Eco- 
nomie animale. 

J'ai déjà, ce me femble, MADAME,aps 
prouvé que P Auteur de THiftoire de l’Ame 
n a pas rigoureufement examiné tous les points 
quil traite. Ce qutl nous débite fur la nature 
^ les différons fiéges de l'Ame , efl rifible. IL 
dit que l' Ame efl étendue , Crfort étendue. C'efl 
une nouvelle découverte qu'il croit avoir faite 
dans l' Anatomie. 

Ü extrême variété de vos connoijfances ne 
vous permet pas d'ignorer le Mccamfme d.es 



des propriétés du feu , fur lequel vous 



Critique. 5 

fenfaîîons. Vous favez. , MADAME , que les 
nerfs vontvériîAbhment aboutir k divers en- 
droits du cerveau , que ce font eux qui por- 
tent à r Ame toutes fes fenfations. Cette obfer- 
vation névrologique croire k l' Auteur 
que l’Ame , k tel endrett de fon e'tendue , ejl af- 
feSle'e par le fon que le nerf acouftique lui fait 
entendre , k tel autre par la lumtere & les cou- 
leurs que la rétine lui fait voir : cérc. 

Ainjîy AéADAME , voilà , pour la pre- 
mière fois peut-être, les fenfations difperfées 
dans toute C étendue de P Ame ; (jr cependant 
toutes les expériences prouvent qu elles font tou- 
tes réunies dans une même idée individuelle * 
dont toutes ces fenfations ne font que des dépen- 
dances, dans une unité fimple qui s'accorde mal 
avec le Syfëme de l' Auteur. 

Mais toujours conféquent k fa doBrine des 
Formes , il voulait que l'Etre fenftiffh maté- 
riel. Il P affirme fans détours, comme (t , encore 
une fois, ü y avait une ombre de rapport entre 
deux chofes dont nous avons des idées fi oppofées. 

Une Théorie fi contradictoire aux opinions 
reçues, ne fuffit pas encore. Vous allez, voir , 
MADAME, ce palpable & d'autant plus dan- 
gereux Métaphyficien fe perdre de plus en plus 
accumuler erreurs fur erreurs. Il confond In 



lo LETTRE 

caufe avec le frjet , L'objet aperçu ou fenti avee 
le principe percipîent ou fentant, les fenfations „ 
avec L'Etre fenjîttf, & l'un Cr l'autre avec les 
organes desfens. A-t' on jamais porté plus loin 
la confujion des idées ? 

Oui, M ADAAiE , on voit régner le même 
défordre , (ÿ" un dé for dre encore plus grand 
dans le Chapitre de i’Amc raifonnable. Ow la 
metprccifément de niveau avec l'Ame fenjitive 
des Animaux. La noblejfe de fon Origine , la 
Jupériorite de fes prérogatives} l'étendué de fes 
connoijfances, rien n’arrête un Anatomifle qui 
ne voit par tout que des nerfs , du fang , & des 
efprits. C'eft pourquoi tout eft ici de nouveau 
confondu. Ü Ame de l'Homme exerce envain 
fes facultés fur les fenfations’^ elle fe forme en~ 
vain des idées abjiraites , fmples , compofêes ^ 
cela ne lui attire aucune marque de diflmBion j 
ce ne(î que fenftivement quelle juge & réflé- 
chit : die confjie elle-même dans une pure or- 
gant fat ion , & la liberté ( fi l'homme en a ) 
vient d'une force motrice coeffentidle a la ma- 
tière dont l' Ame eft formée. 

C'ef ainfi que f Auteur , fans tant fe tour- 
menter, va, comme il dit lui-même, rondement 
fon droit chemin. 

Mais entre qu'on a vu que le’principe me- 



C R I T I Q. U E. „ 

teur de la matière ejî gratuitement fappofè , eji^ 
il démontré. Ai AD AME, que les opérations às 
E yîme , en tant qiielle fe replie fur [es fenti^ 
mens , les examine , délibéré, çér prend fin par- 
ti fisr les motifs qui la déterminent ? efl-tl dé- 
montré , dtj-je , que E exercice de cette faculté 
confijh dans une aélivité qui exige du mouve- 
ment i? Et pourra-Eon jamais s imaginer qu'a- 
vec un mouvement local , on délibéré comme 
on agit , er quon fajffe un Livre comme en 
porte des fardeaux. 

. Enfin, MADAME , que prouvent toutes 
les hifloires qui font le fujet du dernier chapitre 
de E ouvrage ? Qu on n a point de fenfations , 
lorfqu onmanque déorganes fenjîtifs. Jlefi évi- 
dent que E Ame ne peut examiner des idces 
quelle n’a pas j ^ loin de conclure que E Ame 
efi privée de fies facultés, lorfquelle ne peut les 
exercer, E expérience nous apprend que l’Ame a 
toujours la puijfance de p enfer , lors même 
qu elle ne fini , ni. ne penfi. Souvent aufji elle 
penfi & entend les difeours 0" autrui, fans quil 
lui fiit pojfible de donner aucun fgne de fis 
pénfées. Je crois même quelle peut fort bien 
avoir exercé fis facultés , fans quil lui refie 
aucune rémmificence dej idées qsfi Eont occu- 
pés. Cejl un fait prouvé par E étonnement od 



li LETTRE 

font les malades apres des Léthargies, des Apë- 
plexies, ou des Catalep fies, fur tout imparfaites^ 
lorfcjuon leur redit les difcours ijuils ont tenus, 
le choix qutls ont femhle faire de certaines cho- 
fes, & autres circonflances dent ils ne fe fou-^ 
viennent pas plus , que de ce qu'ils ont fenti 
dans rUterus. 

f'en ai dit affez., J\LjiDAME,pour faire 
juger de l'ahfurdite' des confequences que l'Au- 
teur tire d'une Théorie mal fondée , que tout 
{"ouvrage peut bien pajfer pour un cahos d'ex- 
plications auffi obfcures que dangereufes : 
affûrement on peut dire que ce Philofophe a fou- 
vent cejfé de l'être , s'il fujft , pour mériter ce 
reproche, que la raifon, qui détruit le Matéria- 
lifme, ne puijfe le démontrer. D'ailleurs fon 
hifloire reffemble à la plupart des Livres Phi- 
lofophiques', c'ejl un vrai JpeBacle qu'on offre à 
f imagination , meme en déclamant contr elle. 
T eu de Phjficiens, MAD AME, favent, com- 
me vous, allier la féverité du raifonnement à 
{élégante dignité du Stile. 

J’ai l’honneur d’être , 



MADAME, &c. 



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MÿSMf-ÎW. .. 









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